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Full text of "Histoire de René d'Anjou, roi de Naples, duc de Lorraine et cte. de Provence"

PURCHASED FOR THE 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 

FROM THE 

HUMANITIES RESEARCH COUNCIL 
SPECIAL GRANT 



FOR 

Médiéval Studies 



Digitized by the Internet Archive 
in 2013 



http://archive.org/details/histoirederendan02vill 






HISTOIRE 

DK 



RENÉ D'ANJOU- 



TOME- DEUXIEME. 
IU6—U76. 



ÏOUL, IMPRIMERIE DE J. CAREZ. 




</c.rr rt. lilJi !.}'(> 



(lût V///7' t/( .'(tt'tl/, Seconde femme du Roi René 

/.,/// //,;/// par ce Prince <'< <(m< flnrtna a Jeun fA fflathercn 



H HISTOIRE 

DE 

if 



ROI DE NAPLES, DUC DE LORRAINE ET C TE . DE PROVENCE. 
PAR M. LE VICOMTE 

f. l. de Villeneuve bargemontJ 



Quidquid ex Agricolâ amavimus... manet mansu- 
rumqneest in animis kominum,.... famâ rerum.» 

TACITE j VIE d'AgRICOLA, 

Or ncc de portraits, de rues, de fac-similé et de musique. 

TOME DEUXIÈME. £, 
1446— U76. 2SE 




A PARIS, 

CHEZ J. J. BIAISE, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 

RUE FÉROU S. SULPICE, N° 2^ 

1825. 






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Feuille. A. ( 



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HISTOIRE 



DE 



RENE D ANJOU, 



COMTE DE PROVENCE, DUC DE LORRAINE, etc. 



LIVRE QUATRIEME 

Séjour en Anjou et en Provence. 
De i44^ à i45o-. 



>-©©€< 



I. Depuis son avènement au duché de Lor^ 
raine ( on pourrait même ajouter depuis le 
moment ou le cardinal de Bar l'eut adopté ), 
nous avons vu René sans cesse les armes à la 
main, jouet de la fortune ou des événements, 
tour-à-tour vainqueur ■, prisonnier, voyageur, 
ou fugitif , expiant cruellement la rapidité 
de son élévation , et ne se consolant de tant 
de malheurs, que par les bienfaits qu'il ré- 
pandait autour de lui ou par la certitude 
qu'une gloire sans tache avait ennobli ses 
revers (1). 

TOME II. l 



2 HISTOIRE (1446) 

Il est plus doux maintenant de le consi- 
dérer sous un aspect nouveau, paisible pos- 
sesseur de la Lorraine, de la Provence, de 
l'Anjou, heureux au sein de sa famille, et se 
hâtant de jouir de ces jours de félicité; une 
triste expérience lui avait trop appris que, si 
le bonheur apparaît quelquefois à nos regards, 
sa lueur est aussi rare qu'éphémère. 

Si les récits dans lesquels nous allons en- 
trer pouvaient paraître frivoles ou hors de 
propos à quelques-uns de nos lecteurs > nous 
leur rappellerions que la gravité de l'histoire 
ne repousse pas toujours des détails même 
étrangers , quand ils se lient aux mœurs et aux 
usages d'un siècle dont on cherche à retra- 
cer les traditions fugitives. D'ailleurs, ainsi 
que dans toutes les conditions humaines, le 
léger intervalle qui sépara les vicissitudes 
observées dans la carrière de René, n'arrê- 
tera pas longtemps l'attention de ceux qui 
préféreraient, au tableau paisible des jouis- 
sances d'un souverain, celui des royales agita- 
tions ou des événements politiques qui se 
partagent ordinairement leurs jours. 

Renonçant h la conquête du royaume de 
Naples ( du moins jusqu'au moment où les 
circonstances lui.en faciliteraient les moyens,) 
éloignant toute pensée d'ambition , et ne con- 



0446) DE RENÉ D'ANJOU. 3 

servant que' celle de se faire chérir, René ré- 
solut de fixer désormais son séjour en Anjou, 
riante et fertile contrée, berceau de ses aïeux 
et le sien. 

Satisfait de se retrouver dans cette pro- 
vince fortunée , où la nature prodigue à la 
fois 66S trésors et ses charmes; jouissant avec 
transport delà liberté de parcourir des lieux 
témoins de son enfance , ce bon prince se 
créant un genre de vie analogue à ses goûts, 
s'entoura de l'élite des Angevins, appela à sa 
cour les gentilshommes, les savants, les ar- 
tistes, et consacra aux plaisirs, les heures que 
l'étude de la littérature ou des beaux arts ne 
lui enlevaient pas. 

Entretenant une correspondance poétique 
avec le spirituel Charles d'Orléans, peut-être 
avec les ducs de Bourbon, de Bourgogne et 
de Nevers, peignant des paysages, des por- 
traits ou des miniatures, dessinant des plans 
pour les jardins de son palais , il se plaisait 
surtout à ces fêtes merveilleuses qui rappe- 
laient l'image d'un combat sans danger, mais 
non sans honneur. 

Rien ne paraissait plus propre alors, à 
entretenir dans l'âme des jeunes chevaliers 
cette noble émulation qui élève l'homme, et 



4 HISTOIRE (i446) 

alimente en son cœur le feu sacré de la 
gloire, source de tontes les vertus , de toutes 
les grandes actions. 

Célèbre depuis son origine par la bravou- 
re, la galanterie, la magnificence qui distin- 
guaient ses guerriers , la France semblait 
être la première nation qui devait adopter 
ces exercices périlleux, où au milieu d'une 
assemblée de rois, de princes et de preux, la 
beauté, quelquefois l'amour, décernaient un 
prix dont ils doublaient la valeur, sans ja- 
mais le détourner du mérite reconnu. 

Aussi, est-ce en France que les tournois 
prirent naissance en même temps que la che- 
valerie, cette inslitution tellement remarqua- 
ble, ei féconde en vertus , qu'on pourrait 
l'appeler le beau idéal de l'honneur fran- 
çais!... 

On comprendra facilement comment un 
monarque du sang de St. Louis, élevé dans ces 
idées héréditaires dignes de lui , dût se plaire 
à de nobles jeux, si conformes a l'esprit che- 
valeresque. 

Livré au charme de ces fêtes belliqueuses, 
qu'on ne regardait point alors comme de vains 
amusements, René n'oublia cependant jamais 



(i446) DE RENÉ D'AMOU. 5 

un seul instant les devoirs qu'impose le titre 
<]e souverain (*). Assidu à veiller au bonheur 
des peuples soumis à son sceptre paternel, ne 
négligeant aucun moyen d'améliorer leur 
sort, conservant de fréquentes relations avec 
les dépositaires de son autorité, il était ins- 
truit sur-le-champ de tous les événements qui 
intéressaient se^ sujels. Cest ainsi que, peu de 
temps après son arrivée à Angers , il apprit 
qu'une sécheresse affreuse, occasionnée par 
la violence d'un vent de Nord-Ouest ( appelé 
mistral ), désolait la Provence presque en- 
tière: les récoltes avaient été détruites (**), 
les sources étaient taries, et les malheureux 
habitants d'Aix, se voyant réduits k envoyer 
moudre leurs grains à une distance considé- 
rable, étaient également forcés de faire pui- 
ser dans la Burance, ( à plusieurs lieues ) , 
l'eau qui leur était absolument nécessaire. 



(*} René rendit k Angers, dans le courant de l'année i44^' uïler 
ordonnance sur l'aliénation des domaines, qui déclare nuFles celles 
qui pourraient avoir lieu a l 1 avenir. Il y parle des malheurs qui Pont 
obligé a engager ou k aliéner ses domaines, et dit qu'il lui a fallu 
« payer envi roa deux cent soixante mille francs pour les liquider; 
« mais que cette mesure étant nuisible au bien de J'état, ne doit plus 
« être mise en usage. » 

( **) Tes habitants d'Aix furent obligés alors d'envoyer leur blé k 
Pertuis et Aurio'. On trouve dans un registre de ta dépense de Ja 
ville d'Aix, que j lus de soixante bêles de somme était ni continue' 
lementoccupées k al.er chercher dans la Durante, l'eau nécessaire a 
boire. 



6 HISTOIRE (1446) 

Touché d'une telle calamité, René donna 
aussitôt ordre à son grand sénéchal , d'exemp- 
ter 'de tout impôt, pendant un an , chaque ville, 
bourg ou village qui aurait été frappé du 
fléau destructeur. 

Plus d'une fois, en de semblables circons- 
tances, ce prince dont le désintéressement 
ne connaissait point de bornes, renouvela ce 
rare exemple d'humanité. Aussi, en lisant la 
relation des fêtes que René lit célébrer avec 
tant de luxe, et une magnificence royale, on 
doit se souvenir que la même main qui tra- 
çait l'ordonnance de ces fastueux tournois , 
venait d'essuyer les larmes de -l'indigence. 

Ce ne fut pas cependant cet excellent roi 
qui donna le signal des premières joutes dont 
son retour ramena l'usage oublié, ou suspendu. 
Elles devinrent plutôt, en quelque sorte, l'ex- 
pression de la joie causée par sa présence, et 
un hommage de la noblesse angevine qui 
avait conservé un vif penchant pour les an- 
ciens divertissements de ses souverains parti- 
culiers. 

Nous allons rapporter les principaux dé- 
tails d'une journée célèbre ( connue sous le 
nom d 'Emprise de la gueule du dragon), com- 
me un tableau naïf et fidèle des derniers 
temps de la chevalerie , ainsi que des singu- 
lières coutumes de nos bons aïeux. 



0446) DE REN Ê D'ANJOU. 7 

« Quatre gentilshommes que l'histoire ne 
« nomme point , dit Wulson de la Colom- 
« bière '(*) , entreprirent de garder un pas à 
« force d'armes, entre Razilli et Chinon (**), 
« sous condition qu'aucune dame ni damoi- 
« selle ne passeroient par le Carrefour où 
« leur dit pas seroit dressé, qu'elle ne fût ac- 
« compagnée de quelque vaillant chevalier 
« ou escuyer, qui seroit tenu de rompre deux 
« lances pour l'amour d'elle. Que si elles 
« prétendoient passer outre , toutes seules , 
« elles étaient tenues de laisser quelque gage 
« à ces quatre gentilshommes qui ne les ren- 
« droient point , qu'elles n'eussent amené 
« quelques chevaliers pour les racheter par 
« la joute ». 

« Ils avoient fait planter une colonne sur 



(*) « L'original du manuscrit d'où Wulson do la Colombière a 
« extrait, sa relation, étoit, dit-il, dans la très grande et très riche 
« bibliothèque de monseigneur Pierre Seguier, chancelier de 
« France. » 

Ce manuscrit en vers, enrichi de miniatures enluminées, fut dé- 
dié* Charles VII par l'auteur anonyme» qui était, dit-on, un abbé- 
On le conjecture par ses armes peintes sur le vélin. Elles étaient 
d'azur, a trois fers de javelot. On y voyait la mitre et la crosse. 

Ou iguore ce qu'est devenu ce manuscrit. Il ne fait point partie 
de la collection de la bibliothèque royale. 

(**) Il existait sans doute un château à Raziîli,car on qônsevre des 
lettres de légitimation données par Charles VII _, en Mai »449^ ^ a ~ 
zilli près ( hinon, à Jean de Bourbon, fils naturel du comte de Yen 
dôme, Louis 11. 



H HISTOIRE (r44>) 

« laquelle éfaii représenté un dragon furieux* 
« qui gardait les écus armoriés des qua- 
« tre chevaliers entreprenant et soutenant le 
« dit pas, auxquels ceux qui voulaient com- 
« battre étaient tenus de toucher avec le bout 
« de leurs lances, et c'était seulement contre 
« celuiàl'insu et aux armes duquel ils avaient 
« touché (*). » 

Voulant rehausser encore l'éclat de leur 
emprise ( c'était le nom qu'on donnait aussi 
aux tournois), les quatre gentilshommes an- 
gevins avaient choisi pour l'annoncer, le mo- 
ment où, Poton de Saintraiiles (2), Dunoisf3), 
l'aimable Louis de Beau veau, le fidèle Jean 
de Cossa, suivis d'une foule d'autres seigneurs 
des cours de Provence et de Sicile, s'apprê- 
taient à visiter l'illustre prince avec lequel 

{*) Cette brillante fêle eut lieu, dit le manuscrit du temps déjïh 
t-ilé; 

«c Dans le plus beau de la saison, 
« Entre RaziJIi et Chiffon; 
« Devant la gueule du drago». 
« N'alloient dame ni damoiselle, 
« Qui d'armes n'acquistast le nom 
« Gant de main ou p'oit de menton. 



« Et que nulle joyeuse oubzlle. 

« Ne passeroit sans son amy. 

« Bonne , loyale, sans cautelle , 

« Par qui joie se renouvelle, 

« Saus rompre deux lances pour rUrs. 

« Contre sou courtois eanemy. 



Ci 446) DE RENÉ L'ANJOU. 9 

ils s'étaient couverts de lauriers dans leur 
jeunesse. Toujours avides de renommée, ces 
vaillants capitaines saisirent avec ardeur l'oc- 
casion de se distinguer dejnouveau sous ses 
yeux en partageant ses plaisirs. 

Aussi, les vi<-on accourir auprès de René 
et d'Isabelle qui, entourés d'un brillant cor- 
tège composé de dames d'honneur, d'officiers, 
et de pages, s'éloignaient de leur gothique 
palais d'Angers , pour se rendre sur le lieu 
désigné par les tenants de Veinprise de la 
gueule du dragon. 

Ce fut sur les rives fortunées qu'arrose la 
Loire, dans une vaste plaine ém aillée de tou- 
tes les fleurs du printemps, sous des arbres 
majestueux, formant à la fois des portiques, 
des dômes, des berceaux de verdure, au mi- 
lieu, enfin, de ce que la Ton raine offre de 
plus ravissant, que se ressembla alors, dans 
une de ces riantes matinées dont aucun nua- 
ge n'altère la sérénité, tout ce que la gloire 
française possédait peut-être de plus illustre. 

Non loin des vieux guerriers blanchis dans 
les combats, on voyait des dames éclataseon 
et de jeunesse et de beauté, et dont la fraî- 
cheur effaçait celle des guirlandes de gla- 
yeul ou d'églantier arrondies autour de leurs 



io HISTOIRE ( 1 44<3) 

têtes. Des diadèmes d'or, de riches colliers 
ou carcans, étincelants de pierreries, brillaient 
dans leur chevelure et sur leurs épaules. 
Montées sur de blanches haquenées couvertes 
de housses de velours brodé d'or (*) , elles 
animaient, par leurs gracieux mouvements, 
ou le son de leur voix , le paysage délicieux 
qu'elles parcouraient. A côté d'elles , cara- 
colaient sur leurs coursiers fougueux , un 
essaim de jeunes chevaliers, d'écuy ers, ou de 
poursuivants qui,s'entretenant des hauts laits 
d'armes des bons trépassés, cherchaient à at- 
tirer l'attention des belles voyageuses , en 
laissant lire dans leurs regards pleins de 
feu, le désir de se signaler, ou des senti- 
ments qui, pour être moinsélevés, n'en plai- 
saient sans doute que davantage encore. On 
croira donc sans peine que le trajet des bords 
de la Mayenne à Chinon fut une chaîne con- 
tinuelle d'enchantements^ car, dit la relation, 
« ces illustres preux alloient s'esprou ver pour 
« honneur acquerre, s'exerciter de plus en 
a plus aux nobles faits d'armes, et pour té- 
« moigner leur courage et leur valeur à celles 
« qu'ils aymoient le mieulx! » 

(*) Les princesses voyageaient alors souvent à cheval , ou dans, 
des litières de drap d'or et de velours cramoisi. 



(i446) DE RENÉ D'ANJOU. n 

Ce dernier vœu d'une galanterie toute che- 
valeresque, n'était point étranger, en ce mo- 
ment, au prince qu'on regardait comme le 
héros de la joute annoncée. Le manuscrit 
anonyme assu re bien , il est vrai , que René s'y 
présenta dans l'intention de faire reconnaître 
sa vertu et son adresse en l'amour des dames 
en général; mais la vérité nous force de rap- 
porter ici une des premières faiblesses de 
cœur qu'on remarque dans la vie de ce prince. 
Malgré son affection sans bornes pour la 
Reine Isabelle, malgré cette constance con- 
jugale qui ne s'était point démentie, René 
n'avait pu rencontrer sans éprouver le plus 
vif intérêt, pour elle, la noble fdle de Gui 
XIV de Laval et d' Isabelle de Bretagne. 
Cette princesse était alors à peine âgée de 
treize ans; mais son esprit, ses grâces, sa 
beauté s'étaient déjà tellement développés, que 
le bon René, trop épris pour se soustraire à 
l'empire de ses charmes naissants , chercha sur- 
tout, dit Wulson de la Colombière, « à faire 
« briller son expertise, pour l'estime qu'il 
« fesoit de la belle et jeune Jehanne de 
« Laval. » 

Nous ajouterons toutefois que cet attache- 
ment, toujours voilé d'une ombre mystérieu- 
se, eut bien moins le caractère d'une passion 



r * HISTOIRE (,446) 

ardente, que celui de ces affections romanes- 
ques dont l'imagination seule semble faire les 
irais, et que chaque chevalier croyait devoir 
éprouver ou du moins feindre, en adressant 
ses vœux à un objet souvent idéal, sous le 
nom de dame de ses pensées. 

Aussi, Isabelle de Lorraine n'eut-elle pas 
h s'en alarmer sérieusement • rien n'an- 
nonce même qu'elle s'en soit aperçue, puis- 
qu'on la vit toujours traiter la jeune princesse 
avec de nouveaux égards, et la plus haute dis- 
tin ci ion. Nous remarquerons d'ailleurs en pas- 
sant, que si René, dans la suite de sa vie, 
lui accusé de plus d'une erreur de ce genre, 
il les entoura de tant de décence, les cou- 
vrit d'un tel secret, qu'on ignore le véritable 
nom de celles qui obtinrent sa tendresse. Ja- 
mais il ne se laissa entraîner à faire trophée 
de ses triomphes, dans un- siècle, où la plu- 
part des princes ses contemporains lui en 
donnaient si publiquement l'exemple. 

Ce ne fut point par l'éclat de son armu- 
re, ni par la magnificence de ses vêtements 
royaux, que René chercha à se signaler sous les 
veux de Jeanne de Laval. Encore affligé de 
la perte de sa mère et de son fils, du départ 
de Marguerite d'Anjou, il parut dans la lice, 
revelu d'armes entièrement noires. Son écu 



(viiÇ) DE M®& D'ANJOU. i3 

était de sable , semé de larmes d'arpent. 
Sa lance était noire; son destrier même 
était également caparaçonné de noir jusqu'à 
terre (*)• 

Les autres circonstances de Y emprise de la 
gueule du dragon, nous sont inconnues; on sait 
seulement que le roi de Sicile « alla toucher 
« aux écus des tenants, et jouta si adroitement 
« et si heureusement, que l'honneur et le 
« prix du combat lui furent publiquement 
« décernés (**). » 

L'occasion d'une paix générale attendue si 
vainement pendant plusieurs années; le pas- 
sage d'un état de finances déplorable à une 
situation prospère; les longs loisirs qui rem- 
plissaient les journées des princes et des 
guerriers peu habitués à une telle inaction, 
tout avait concouru, à l'époque dont nous par- 
lons, à faire naître dans [a plupart des cours 
de l'Europe une foule de divertissements du 
même genre- Chaque monarque cherchant à s'y 
surpasser, une pompe presque fabuleuse , un 
luxe ruineux, inusité jusqu'à lors, présidaient 

(*) « Armé tout noi obscurément, 
« Fut dehoussure pareil. ement/ 
( dit le poète anonyme ). 
(**) « Et d'armes fit tant largement, 
« Que le prix on luy envoya. 
( Manuscrit cité ) 



I 
i4 HISTOIRE ri 446) 

ordinairement à ces spectacles nationaux, dont la 
singularité se retrouve jusques dans les noms 
qui les désignèrent. On vit entr'autres , célé- 
brer à la cour du duc de Bourgogne, plusieurs 
sortes de joutes courtoises, de tournois, d'em- 
prises, d'expertises, de pardons ou de pas d'ar- 
mes, appelés V arbre des ermites , la fontaine 
aux pleurs , V arbre de Charlemagne (4) , 
etc. etc. 

Souverain de cinq duchés à hauts fleurons , 
d'un grand nombre de comtés et de seigneu- 
ries indépendants de la couronne, Philippe, 
éclipsant les rois eux-mêmes, attachait beau- 
coup d'amour propre à attirer un concours 
nombreux de chevaliers à ses fêtes. Mais les 
barons français préféraient souvent la cour 
moins fastueuse du roi de Sicile, où la sim- 
plicité des manières de René, l'affabilité de 
son accueil avaient plus d'attraits pour eux 
que la magnificence de son ancien ennemi. 
Aussi, « dit Olivier de la Marche, au pas de 
« la pèlerine, tenu à la cour de Philippe par 
« le bastard de S* Paul, sire de Haut-Bourdin, 
« on s'attendoit à veoir beaucoup de gens de 
« bien, ains, advint qu'il y eustpeu de gens.» 



Olivier de La Marche. Mémoires P. 173. a65. 378. Monstrelet 
II. Fol. 166. 



(i446; DE RENÉ D'ANJOU. i5 

II. La relation des nouveaux exercices que 
René dût faire succéder au pas d'arme de la 
gueule du dragon, ne nous est point parvenue. 
Ils furent suspendus à la fin de l'automne par 
le voyage de ce prince à Montilz-1 es-Tours, 
où Marie d'Anjou venait d'accoucher de 
Charles de France, duc de Berry (5). 

Choisie pour être la marraine, la reine de 
Sicile, présenta son neveu sur les fonds de 
baptême, avec les comtes du Maine, de La- 
val et d'Évreux, le 28 Décembre i446. Ro- 
bert de Rouvres, évêque de Montpellier, officia 
pontificalement à cette cérémonie, devant tous 
les princes du sang, qui partirent peu de temps 
après pour Chinon, avec Charles VII qui y 
avait convoqué une assemblée générale. (*) 

Ce fut vers la même époque que le dau- 
phin mécontent du peu de succès de la ligue 
la Pragucrie , quitta Chinon et prit la route 
de la Provence, sous prélexle de remplir un 
vœu de piété formé par la reine Marie d'An- 



(*) Le duc de Bretagne s'y rendit ainsi que le dauphin, les ducs 
d'Orléans, de Bourbon, Charles d'Anjou, etc. 

Pendant ce voyage une légère discussion s'éleva entre le conné- 
table de Richemont et le comte de Nevers qui s'était emparé du lo- 
gement d'Artus. Ils eurent ensemble une violente discussion à ce su- 
jet devant Charles VII. René, Charles d'Anjou et le duc d'Alençon 
prirent parti pour le connétable. 

Mémoire d'Artus. P. 385. 



ïG HISTOIRE (,446) 

jou en rhonricur de St. Louis, évêque de 
Toulouse. Mais le caractère de Louis XI est 
trop connu pour qu'on puisse supposer un 
pareil motif à son éloignement de la cour. 

En effet , l'objet de son voyage était de se créer 
des partisans afin de se soustraire un jour à 
l'autorité de son père, fardeau que son carac- 
tère altier ne supportait qu'avec une sombre 
résignation. Toutefois, ce prince était déjà tel- 
lement exercé à la dissimulation, que le but 
politique de son absence ne fut point pénétré 
alors. René lui-même, trompé comme Char- 
les VIÏ , désirait que l'héritier du trône de 
France trouvât dans ses états l'accueil le plus 
honorable et le plus flatteur. Ses intentions 
furent secondées par ses ministres. 

Reru avec tous les égards dûs à son rang, 
au couvent des Dominicains d'Aix (*) , Louis 
ne paraissant s'occuper que de pratiques de 

( Louvet. Add. et illustrations k I 1 histoire de Provei ce. II. P. 179. 
Hist. des évêques de Marseille. III. Liv. XIII. P. 33. Bouche avo- 
cat I. 'P. l\ii . Honoré Bouche, défense de la foi de Ste. Madelaine 
P. 64- Ruche provençale. 2 e livraison. Notice sur la Ste. Baume ' 

(*) On trouve dans un registre de ce couvent que les consuls d'Aix 
lurent obligés de faire un présent aux religieux, en indemnité du 
bois qu'ils avaient fourni aux cuisir.iers du dauphin. 

Vers Ja même époque, Jean de Lusignan, roi de Jérusalem, avait 
envoyé K Marseille son conseiller Paulin Chappe, afin d'y ramasser 
de l'argent peur combattre les Musulmans. Il reçut quatre cent 
soixante treize ducats d'or, mille trente-trois anneaux d'argent, et 
dix sept anneaux d'or. 



(i 446-i 447) DE RENE .D'ANJOU. 17 

religion, se rendit en pèlerinage vers la 
Sainte-Baume, lieu célèbre que ne manquaient 
jamais de visiter les anciens comtes de Pro- 
vence. Son site pittoresque, au milieu d'im- 
menses rochers, la majestueuse forêt qui 
l'entoure, la tradition qui y place la retraite 
de la Madelaine repentante, les dons magnifi- 
ques dont l'avaient orné la plupart des sou- 
verains de l'Europe, tout depuis les premiers 
siècles du christianisme , avait acquis à cet 
ermitage une pieuse et lointaine renommée. 
Le Dauphin ayant parcouru dévotement la 

caverne sacrée, déposa son offrande sur l'au- 
tel de pierre de l'antique grotte, prit ensuite 

la route de St.-Maximin, et arriva à Marseille 
le 7 du mois de Mai. Nicolas de Brancas (**), 
évêque de cette ville, reçut le prince devant 

1 église qui conservait autrefois les reliques 
du saint fils de Charles il d'Anjou et de Marie 



(**_) Jl était petit-fils de Bufile de Brancas, comte d'Agnano, ma 
réchai de l'église romaine, qui vint s'établir en Provence vers l'an 
1390, sous Louis II d'Anjou. 

Le fils aîné de Bufile, nommé Barthéiemi de Brancas, seigneur 
d'Oise, épousa en i!^5o Isabeau de Saiuces. 

Gaspard de Brancas Céreste est la tige des ducs de Villars Bran- 
Cas. 

Cette maison qui a donné six cardinaux et de grands gonfalomers 
a l'Église, des grands chambellans, etc. aux comtes de Provence, 
avait pour devise: délia Branca Leone, ou: ex ungite Leomim. 

( Robert. État de la noblesse de Provence. I<?> \ P. 44 7 . Bufïi. Hist. 
de Marseille. Liv. X. Fol. 3i. ) 

TOME II. 2 



i 8 HISTOIRE (1447) 

de Hongrie. Le prélat, revêtu de ses habits 
pontificaux, était accompagné d'Antoine Calvi, 
viguier de Marseille , de Jean d'Albertas , 
Antoine Cepède , Paul Vassal, consuls, et de 
tout le clergé de Marseille ou des environs. 
Le cortège se forma alors en procession ; des 
actions de grâces furent adressées au ciel dans 
toutes les églises, et le peuple ne croyant 
pouvoir trop honorer le neveu de son bon roi 
René, faisait retentir les airs des cris mille 
fois répétés de -. Noël ! Noël î vive lou daou- 
phin ! ( vive le dauphin) î 

Delà, Louis s'éiant rendu à Tarascon pour 
y prier sur le tombeau de Ste. Marthe, sœur 
du Lazare, entendit dire que les ossements 
des saintes Maries reposaient obscurément 
auprès d'une petite ville, sur les bords de la 
tact; ce prince hypocrite, charmé delà con- 
fiance des Provençaux en sa piété, leur pro- 
mit de seconder le vœu qu'ils manifestaient 
de voir exposer ces restes précieux à la véné- 
ration des fidèles. Il écrivit, en effet, au pape 
Nicolas V, ainsi qu'à René, en les engageant 
à nommer des commissaires qui présideraient 
a la recherche des reliques et leur transla- 
tion dans une chapelle. 

Ayant laissé les différentes villes qu'il avait 
parcourues en Provence édifiées de sa dévotion , 



(,447) DE REKÉ D'ANJOU. 19 

et s'étant ménagé des intelligences, des ap- 
puis ou des secours pour le moment où il ju- 
gerait devoir s'affranchir de toute dépendan- 
ce, le dauphin ne reparut plus auprès de son 
père, se remaria contre son gré, et se fixa 
soit dans le Dauphiné, soit à la cour du duc 
de Bourgogne. 

III. Suivant une note manuscrite de dom Cal- 
met, René, pendant ce voyage de Louis, au- 
rait été dans l'obligation d'aller en Lorraine, 
et s'y serait trouvé le 26 Mai i447 ? occupé 
à faire le siège de la ville de Bitche, dont 
le seigneur de Beaumont s'était emparé, en la 
livrant ensuite à toutes les horreurs du pil- 
lage. Selon la même note, Charles VII au- 
rait fait citer Beaumont devant le parlement 
de Paris, afin d'y rendre compte de sa con- 
duite envers le roi de Sicile. 

Il paraît, au contraire, que la plupart des 
princes réunis à Chinon suivirent René en 
Anjou , pour assister a un nouveau Pas d'armes 
qui devait surpasser en durée et en magnifi- 
cence , tout ce qu'on avait pu admirer jus- 
qu'alors. 

La situation du château d'Angers, au centre 
de cette capitale de l'Anjou , ne lui offrant 
pas sans doute un local tel qu'il le désirait , 
René choisit la ville de Saumur (G), surnom- 



20 HISTOIRE (i44 7 ) 

niée la genlille et la bien assise^ pour le 
théâtre de la joute annoncée. 

Celte préférence tenait peut-être aussi à un 
souvenir cher à un prince du sang de France, 
car c'était à Saurnur que, Tan \il\\ , (environ 
deux siècles auparavant) le roi saint Louis 
avait célébré une fête à laquelle plus de trois 
mille chevaliers assistèrent, et qu'on nomma 
dès-lors la nonpareille. (Ce fut au milieu de 
cette réunion que l'auguste monarque conféra 
l'ordre de la chevalerie à Alphonse son frère, 
qu'il venait d'investir des comtés d'Auvergne 
et de Poitiers ). 

Bâti sur une élévation à peu près circulaire 
qui le rend presque inaccessible, le château 
de Saurnur, d'une architecture à la fois noble, 
simple, élégante , est orné de tours et de tou- 
relles, d'où la vue plonge sur un paysage 
aussi étendu qu'agréablement varié. On croi- 
rait voir un immense jardin coupé de riants 
coteaux, où les plus riches comme les plus 
belles productions de la terre croissent en- 
semble sans se nuire, et au travers duquel 
un magnifique fleuve répand la vie et la 
fécondité. L'élévation des arbres , le luxe de 
la végétation, les haies fleuries qui bordent 

Joixvil'c. ï-erherefocs -historiques sur Saurnur. M. Tociin. P. 338 



( ! 447) DE R E1SÉ D'ANJOU. 21 

les nombreux canaux dont la Loire semble en- 
lacer la ville entière, tout rappelle encore la 
Touraine. La flèche gracieuse de St. Pierre, 
bâtie par René, la butte verdoyante de Bour- 
nant, les divers ponts qui réunissent les rives 
du fleuve, les bateaux de diverse grandeur, les 
barques légères qui glissent sur les eaux , tout 
concourt à enrichir, animer, ou embellir ces 
lieux fortunés, auxquels, de nosjours, l'admi- 
rable valeur des Vendéens est venue imprimer 
pour jamais un caractère héroïque. 

Ce fut dans une de ces superbes plaines , 
à peu de distance du château de Saumur, que 
René fit construire sous ses yeux, à la fin 
de l'hiver, un palais spacieux, en bois, mais 
peint en dehors et à l'intérieur avec le 
plus grand luxe. Il le meubla ensuite de riches 
tapisseries, et d'une quantité prodigieuse de 
coussins de velours ou de soie, dessinés à 
couvrir les estrades où se placeraient les dames. 

Toutes les dispositions ayant été prises » 
René, Isabelle de Lorraine , Yolande d'Anjou, 



(*) Wulson delaColombière, dans l'extrait qu il donne de la re- 
lation de ce pas d 1 armes , n'e > fixe pas l'époque précise; mais sui- 
vant les tables chronologiques de l'art de vérifiei les dates, Pâques 
tombait le 9 Avril en i44-7> et ce lte ^ ate nous confirme dans celle 
que nous assignons au tournois de Saumur. 

On a dit que René fit uu tableau de ce j,as d'armes, et P offrit à 
Charles Vil, 



22 HISTOIRE (i447) 

Ferry de Vaudémont s'y rendirent, accom- 
pagnés d'un concours infini de princes, che- 
valiers, hauts barons, dames, et damoiselles 
« notamment, dit Wulson de la Colombière, de 
« cettemême Jehanne de Laval, pour laquelle, 
« secrètement , il fit el dressa son emprise- » 

Près de six semaines entières, pendant les- 
quelles les plaisirs de tout genre se succé- 
daient sans interruption, s'écoulèrent dans le 
royal pavillon, qu'on avait appelé châtel de 
la joyeuse garde, ftené y tint une espèce de 
cour plenière , inventant chaque jour de nou- 
velles fêtes, des cavalcades, des banquets, 
des danses, pour amuser ses illustres hôtes, 
en attendant la réunion complète de tous 
les braves champions appelés à l'honneur 
de remporter un prix décerné par la reine 
de Sicile, et qui avait dû être annoncé, sui- 
vant l'usage, par l'un des poursuivants d'ar- 
mes (*) , à voix éclatante , et par trois grandes 
halenèes. 

On vit bientôt accourir de toute part, ces 
chevaliers guidés par Po!on de Saintrailles, 
ce Valeureux Gascon qui avait déjà figuré au 

(*) « On y demeura eu graut joye et magnifique feste, attendant 
« tous ceulx qui voudraient venir jouster contre le roy chef de 
(( l'emprise , et les chevaliers qu'il auroit choisi pour combattre de 
« son côté. » Relation citée par Wulson de la Colombière. 



C 1 447) DE RENÉ D'ANJOU. a3 

pas d'armes de Razilly. Au milieu d'eux, ou 
remarquait sur-tout le due Jean V d'Alençon, 
reconnaissable à l'ordre de la (oison d'or sus- 
pendu à son haubert, à sa taille élancée, et 
à la noblesse de ses traits qui le faisaient sur- 
nommer le beau prince (7). 

Charles de Bourbon, beau -père du duc de 
Calabre, le comte d'Évreux (*), pair de Fran- 
ce, Charles d'Artois, comte d'Eu (8), ( qui 
cherchait à se distraire de vingt trois années 
de captivité,) enfin le comte de Nevers(<)), 
tous princes du sang, s'étaient également ren- 
dus auprès du roi de Sicile. Le comte de Ne- 
vers, après avoir vainement aspiré à la main de 
Marguerite d'Anjou, se trouvait en ce mo- 
ment, et peut-être sans s'en douter, le rival 
de René; comme lui, il adressait ses vœux 
en secret à l'héroïne de la fêle, la belle 
Jeanne de Laval. 

Parmi les gentilshommes qui devaient joû- 
ler à V emprise de la joyeuse garde, on dis- 
tinguait entr'autres le sire de Montmorency , 
Antoine de Sancerre (**) ( fils du célèbre ami- 

(* 11 était fils de Philippe, comte d'Évreux et de Bonne d'Ar- 
tois. H mourut en 1464. 

(**) Antoine de Beuil épousa, en 1^61 , Jeanne de France, fille na- 
turelle de Charles VII et d'Agne» Sorel. . Le roi lui donna qua- 
rante mille écus de dot. 

Jean V son père, qui vivait encore en 1 47-î» r «Ç u * de Louis XI 



9 4 HISTOIRE (i44 7 ) 

rai Jean V de Beuil, la terreur des Anglais-) 
Jacques de Brézé (*) destiné, comme Antoine, 
à épouser une des filles reconnues de Charles 
VII et d'Agnès Sorel; Antoine de Prie (**) 
grand queux de France; Charles de Culant, 
chambellan, conseiller, grand maître de la 
maison du roi (***),• Philippe de Culant son 
oncle, maréchal de France; Jean II de Dail- 
lon,sirede Lude (10), (l'ami d'enfance, le 

Tordre de St. Michel, il composa, dit-on, après la perte de sa place 
d'amiral de France, un roman allégorique, orné de seize belles mi- 
niatures, qui se trouvait parmi les manuscrits de La Vallière. Nu- 
méro 4127. 

Antoine du Beuil portait sur son cimier une tête de roi à 
grands cheveux et à longue barbe . Son cri de guerre était: « Passa- 
vant. 

( Anselme. II. Fol. 9^9. Moréri. î. er Fo'. g23. Berry, héraut 
d'armes. Manus. de Colbert. N°. <j653. bis. 

(*) Jacques de Brézé, comte de Maulévrier, fut marié à Char- 
.potte de France , sœur de la comtesse du Beuil. Mais l'ayant surprise 
en adultère, avec Lavergne, son veneur, il la poignarda, dit-on, le 16 
juin 1477, a Komiers près Dourdan. Cette vengeance eut des suites 
funestes pour lui. Louis de Brézé son fils épousa Diane de Poitiers 

Dreux du Radier. Mémoires sur les reines de France. Tom. II. 
Dict. de Bayle, etc. etc. 

(**) Antoine de Prie , seigneur de Buzançois et de Moulins, 
épousa Marguerite d'Amboise. ( Moréri, Tom. IV. Fol. i5i. Ber- 
ry, héraut d'armes, man. ) Il portait pour cri de guerre , Cant 
l'oiseau] en mémoire d'un noble fait d'armes de ses aïeux. 

(***) Charles de Culant avait épousé en i453 , Bellasse ( Béléasse 
ou Belleassez ) de Suily. Son frère Louis devint amiral de France. 
Leur oncle Philippe , nommé maréchal de France en 1 44 1 > épousa 
cette même année, Anne de Beaugeu» II mourut en 1^54, capitaine 
de la grosse lour de Bourges, sénéchal du Limousin , etc. 

Le cri de guerre des Culant était: « Nosire Darne au Pigne 
« d^or. » 



Ci 447) DE REN É D'ANJOU. î^5 

favori du dauphin ; ) Aymar de Clermont 
( l'aïeul du célèbre Montoison ) ; le comte 
d'Harcourt Tancarville; l'élève de la Hire , An- 
toine de Chabannes (i i)« Philippe des Barres, 
Louis de Beau vau, Jean de Cossa, Tanneguy 
du Châtel; Philibert de la Jaille, Honoré de 
Berre, gentilhomme provençal >• Bertrand de 
la Tour d'Auvergne, le sire Gui de Laval, 
Jean de la Haye, armé chevalier à la batail- 
le de Patay, et une foule d'autres barons, non 
moins recommandables par leur renommée 
que par leur rang (12). 

Le jour indiqué pour l'ouverture du pas 
d'armes étant enfin venu combler les vœux 
impatients des jeunes seigneurs , et chacun 
ayant dû assister dévotement à la messe de 
l'aube, Isabelle de Lorraine se plaça sur l'es- 
trade magnifique devant laquelle les deux 
camps aboutissaient. Sa fille, les princesses, 
les dames d'honneur s'assirent à ses côtés sur 
des tapis et des coussins de soie, et sur le mê- 
me rang , les vieux châtelains qui ne pou- 
vaient prendre part aux joutes, eurent aussi le 
droit de regarder le combat: 

Les cors, les buccines, les clairons firent 
alors entendre de joyeuses fanfares... Un 
grand bruit s'annonça dans le châtel de la 
joyeuse garde, et l'on en vit sortir un nom- 
breux cortège dans l'ordre suivant, 



-*6 HISTOIRE (,447) 

Deux estafïiers vêtus à l'orientale, porta ni 
un turban de damas incarnat, ouvraient la 
marche, conduisant deux énormes lions vi- 
vants dont la large crinière s'agitait sur les 
anneaux d'argent massif qui les retenaient. 

Après eux parurent, deux à deux, à che- 
valet richement vêtus de damas incarnat, les 
fifres, les tambours, les trompettes précédant 
les rois d'armes en tunique écarlate et or, 
montés sur de hauts destriers. Ils tenaient 
entre leurs mains les registres d'honneur où 
allaient s'inscrire les faits mémorables de la 
joute. 

Quatre juges de camp (*) choisis parmi les 
plus vénérables chevaliers, ou les écuyers les 
plus expérimentés, suivaient à pas lents les 
rois d'armes. C'étaient eux qui devaient pro- 
noncer sur le mérite des assaillants. Leur 



(*) Les juges étoient, (dit le poëte anonyme), 
« Deux chevaliers de très hauts lieux , 
« Deux escuyers, sages, joyeulx, 
« Prudents , gaillards , et non trop vieux , 
« Qui largement au temps passé, 
« Ont honneur et sens amassé. . . 
« I/unestoit seigneur de Cussé, 
« L'aultre seigneur de Martigné (a), 
« Antoine de La Salle (b) aussi} 

(a) Guillaume de La Jumêlière elait seigneur ûe Martigné , petits ville 
près de Saumur , où se trouve uu établissement d'eaux thermale*. 

(b) L'un des pre'cepteurs du duc de Calabre. 



(1447) DE ^ENÉ D'ANJOU. a 7 

contenance guerrière, leurs cheveux blanchis 
dans les combats, les nobles cicatrices qui sillon- 
naient ordinairement leur front , inspiraient 
toujours une respectueuse curiosité, et don- 
naient à ces jeux un caractère de gravité qui 
augmentait encore l'intérêt des spectateurs. 

Immédiatement après les juges , on vit 
paraître le nain de René, portant l'écu de ce 
prince, où, sur un champ de gueules, étaient 
peintes des touffes de pensées, symbole mys- 
térieux d'un attachement qui n'osait éclater 
au grand jour. 

Le nain était monté sur un cheval très ri- 
chement caparaçonné, entouré de pages, d'é- 
cuyers, de poursuivants, dont les bannières, et 



« Hardoin Fresneau (a) n'eust cessé, 
a Jusqu'à temps qu'il eust assemblé, 
« Guillaume, Bernard et SabJé , 
« Pour escripre de ce faict ci. m 

(a) Il mourut l'année suivante. 

Voici son épitaphe: 

Cy gist un e'cuyer d'honneur , 
Feu Hardoin Fresneau, seigneur 
De Fenouillières el Sans-quille, 
Conseiller du roi de Secile ; 
Duchasteau d'Angers lieutenant , 
Et de Montfaucon qu'il laissa. 
Quand en Octobre il trépassa 
Vingt-septième jour , de nuit , 
Quatorze cent quarante huit. 
Priez à Dieu que par sa grâce 
t)e sos perliez pardon lui lasse. 

( Epitaphes et monuments d'Aûgers. ) 



28 HISTOIRE (1447) 

les cottes d'armes offraient aussi des pensées, 
de même que les harnois des destriers. 

Ce groupe nombreux devançait de quelques 
pas une jeune damoiselle ( qu'on croit avoir 
été Jeanne de Laval elle-même) revêtue d'ha- 
bits magnifiques, couvertede pierreries, montée 
sur une blanche hacquenée, et guidant par une 
longue écharpe attachée aux rênes, le cheval 
de bataille sur lequel était René. 

Le prince armé de la tête aux pieds, et 
la lance en arrêt, était suivi de tous les che- 
valiers qui devaient soutenir avec lui l'em- 
prise de la joyeuse garde. Un fer aigu relui- 
sait au bout de leurs lances plus courtes que 
pour les véritables combats. Une épée tran- 
chante pendait aussi à leur ceinture . car on 
s'attaquait dans les joutes comme dans une 
sanglante mêlée, « réservé le ferir d'estoc , 
« disent les statuts, et de battre du pommeau 
« celui qui seroit désarmé, pour le faire 
« rendre; et ce, sous peine de perdre l'hon- 
te neur du tournois. » 

La même damoiselle qui avait conduit 
le destrier du roi, présenta également la main 
à chacun des tenants de l'emprise, en les 
amenant à l'entrée de la lice. 

Le cortège enlier ayant défilé sous les yeux 
de la reine et de toute la cour, le nain s'assit 



(1.44/7) DE RENÉ D'ANJOU. 29 

les jambes croisées sur un coussin de velours 
cramoisi brodé d'or- les juges du camp prirent 
place auprès des hérauts d'armes ;l'écu de René 
fut suspendu à une colonne de marbre, à la- 
quelle on attacha les deux lions , et le son 
mélodieux des hauts-bois, des flûtes et clai- 
rons retentit de nouveau dans la plaine. 

On vit alors paraître en face de la barrière 
des tenants, les champions qui devaient tou- 
cher à Vécu des pensées. Puis , dès que l'un 
d'eux eut ainsi annoncé le défi porté à l'un des 
défendeurs , un spectacle aussi curieux que 
pittoresque vint animer la scène. Les barrières 
s'ouvrent avec fracas ; les chevaliers se pré- 
cipitent l'un contre l'autre, les lances volent 
en éclats en se brisant sur les boucliers polis 
d'où jaillissent mille étincelles; en même 
temps, les chevaux bondissent, couvrent leur 
frein d'écume et semble partager l'ardeur de 
leurs maîtres ; d'autres lances sont présen- 
tées par les poursuivants d'armes; d'autres 
assaillants volent à la rencontre des tenants: 
eux-mêmes sont remplacés à leur tour, à me- 
sure que l'un d'eux est renversé: l'acier glisse 
alors sur les armures dorées; on se presse, 
on se défend avec une nouvelle impétuosité; 
les cris des dames trahissent à la fois leur agi- 



3o HISTOIRE (i44 7 ) 

ta tion , leurs craintes, leurs vœux, chacun en- 
fin est absorbé par le plus vif intérêt. 

Ensuite , quand le calme et le silence se réta- 
blissent, les noms des vainqueurs sont procla- 
més; on les écrit sur le livre d'honneur, et les 
chevaliers désarmés ou renversés de leurs pa- 
lefrois, viennent humblement présenter aux 
dames désignées par les heureux champions, 
un diamant, un rubis, un collier, une bague, 
ou tout autre joyau de prix. 

( On compta plus de cinquante quatre dia- 
mants, trente six rubis, etc. qui furent déposés 
aux pieds des dames à l'occasion de l'emprise 
de la joyeuse garde ). 

Il paraît que René ne joûla point pendant 
les premiers jours de ce noble pardon d'armes, 
qui fut discontinué durant la semaine sainte (*). 
Mais il recommença aussitôt après, et le duc 
d'Alençon ayant touché de sa lance à l'écu 
vermeil suspendu à la colonne des lions, le roi 
de Sicile entra dans la lice. 

Il portait , dit la relation, un écu timbré 
d'une double fleur de lys d'or; un manteau 
d'azur semé de fleurs de lys flottait sur sa 
cotte d'armes, et la couronne royale entou- 

(*) « Et pour ce le roy commanda, 
« Pour honneur de la passion . 
« De jouster, et fist cession, 
« De débat. ...» 



(i 447) DE RENÉ D'ANJOU. 3i 

rait son casque (*). Les armes du duc d'A- 
lençon étaient rouges , parsemées de papil- 
lons d'or; son manteau et son heaume (sans 
couronne ) étaient les mêmes que ceux de 
René. 

La chronique n'annonce point quelle fui l'is- 
sue de la rencontre de ces deux princes; elle se 
borne à rapporter que René parut au pas d'ar- 
mes avec sa supériorité ordinaire, et qu'il joû la 
aussi avec Gui de Laval, dont le cimier était 
un lion d'or entre deux longues plumes rouges. 
De nouvelles fanfares s'étant fait entendre, 
lorsqu'il ne se présenta plus d'assaillant dans 
les lices, la voix sonore des hérauts d'armes 
publia qu'on allait décerner les grands prix 
d'honneur. 

Le nain, la damoisclle, les juges, les rois 
d'armes s'assemblèrent; les tablettes furent 
consultées, et le nom de Ferry de Lorraine 
fut proclamé avec celui de Florigny (**), che- 
valier peu connu jusqu'alors, mais qui avait 
combattu avec avantage contre plusieurs guer- 

(*) « Les anciens rois de Sicile portaient, dit-on, une tête d'été - 
» phant, sortant hors du diadème qui entourait leur casque. » 

(**) Il existait a cette époque, un seigneur nommé Philippe de 
Florigny ou Fleurigny, dont la fille unique épousa Antoine de Châ- 
teau-Neuf de Lan, grand chambellan et grand boutiUier de France. 
Elle céda en i5i3 la terre de Fleurigny, a Leclerc, baron de la 
Forêt. 

Anselme. II. Fol. 1209. 



3a HISTOIRE (1447) 

riers, entr' autres Jean de Cossa. Jeanne de 
Laval lui présenta, de la part de la reine, « un 
« destrier très excellent 9 lui fit un compli- 
« ment gracieux et f embrassa , ajoute le 
manuscrit cilé. 

Ferry de Vaudémont avait surtout signalé 
son adresse dans plusieurs joules avec les 
comtes d'Eu, de Nevers, de Montmorency , 
Tanneguy du Châtel, Gilles de la Porte et le 
sire de Mortagne. Jeanne de Laval , * ( cette 
« haute et puissante clamoiselle , continue la 
« relation, digne dhonneur, noble pucelle , 
« commise pour reguerdonner » ) félicita ce 
prince, (i3) lui fit une révérence modeste, en 
reçut un baiser , et lui offrit « de par les 
« dames , un fer maillet d'or reluisant. » (*)' 
( On appelai! ainsi un coffre d'or enrichi de 
pierreries et se fermant avec une serrure). 

René ayant alors déclaré que le pas d'armes 
était terminé, reprit avec la reine et tous les 
princes, le chemin du château de Saumur, où 
de nouveaux plaisirs attendaient encore les 
valeureux champions. 

(*) « Un fermaillet d'or tout marcis ( massif), 
« Semé de diamants et rubis, 
« Valant mille francs de monnoye, 
« Et certes si plus je disoye, 
« Suis certain que ne mentiroye. . . 
« Je le vis, quand parla passoye. » 
( Relation cite'e. ) 



(,447) DE RENÉ D'ANJOU. 33 

Au sondes orgues et des harpes, les danses 
(qui sous les noms de caroles, de moresques, 
de chapelets, etc., (i4) réunissaient toutes les 
dames et les chevaliers), se prolongèrent jus- 
qu'au retour de l'aurore. Des banquets splen- 
dides, (où l'art du fameux Tailla vant, cuisinier 
ou queux de Charles VU, étal ait ses merveilles, 
au milieu d'une profusion de vaisselle d'or, de 
vermeil ou d'argent), appelaient ensuite à un 
doux repos égayé par des intermèdes extra- 
ordinaires, la brillante cour du roi René. 

« L'histoire rapporte que la reine de Sicile 
« donna fort souvent des bals, où les dames 
« et damoiselles firent aussi esclater leur 
« beauté et gentillesse; et que les chevaliers 
« y furent veus habillés le plus richement qu'il 
« leur fust possible, taschant à l'envideparoître 
« agréables à leurs maîtresses...Puis,aprèsl'em- 
« prise du châtel de la joyeuse garde , ils furent 
« tous festinés splendidement pendant plu- 
ie sieurs jours. » 

IV. Les approches de l'automne ayant mis un 
terme à ces fêtes somptueuses qui se célébraient 
ordinairement en pleine campagne, René re- 
tourna à Angers, où des occupations plus sé- 
rieuses remplirent les loisirs que lui lais- 
sait la continuation de la paix en France. 
Tous les esprits étaient alors vivement oc- 
tome ii. 3 



34 HISTOIRE (i44 7 ) 

cupés du schisme scandaleux qui désolait l'E- 
glise, même depuis la mort du pape Eu- 
gène IV. 

Nicolas V, et Amédée de Savoie, moins con- 
nu sous le nom de Félix V, que par sa pai- 
sible retraite au château de Ripaille (*), se 
partageaient une autorité contestée par leurs 
partisans réciproques. Les inconvénients d'un 
tel état de choses devenaient chaque jour 
plus graves - 7 les vrais fidèles en gémissaient 
amèrement, et il était urgent de déraciner 
les principes d'irréligion qu'il produisait. 

Charles VII et René tentèrent cette louable 
entreprise. L'influence du roi de France était 
d'autant plus nécessaire, que dix ans aupara- 
vant, ce prince avait déjà opposé une barrière 
aux prétentions de la cour de Rome, en pro- 
mulgant la fameuse pragmatique sanction, 
dont l'objet était de réprimer une foule d'a- 
bus tolérés jusqu'alors, mais qui avaient fini 
par porter atteinte aux libertés de l'église 
gallicane. Quant à René, son caractère con- 
ciliateur , sa piété, son désir sincère de voir 

Chartier. Hist. de Charles VIT. P. i63. Belleforest. Fol. 38 1. 
Eourdigné. Le père Anselme. II. Fol. /\6. 

(*) Amédée était né en i3gi. Le sacrifice de sa barbe qu'il portait 
d'une longueur extraordinaire, lui coûta autant, dit-on, que son 
abdication. 

Il se contenta du chapeau de cardinal qu'il reçut eu i/f^J* ^ 
inoun.t deux ans après en i45i , a Genève. 



0447) DE REN É D'ANJOU. 35 

Puniori se rétablir parmi les prélats, renga- 
gèrent à se concerter en ce moment avec le 
monarque français. 

Tanneguy du Châtel, Gui Bernard, et Jac- 
ques Cœur allèrent en ambassade à la cour de 
Rome, afin d'engager Nicolas V à se prêter à 
tous les moyens d'entrer en accomodement 
avec Amédée > que Jacques Juvénal des Ursins 
avait été trouver de son côté , pour lui de- 
mander son abdication. 

Pons de Clapiers, évêque de Toulon, et Ni- 
colas de Brancas, évêque de Marseille, prélats 
distingués par leurs lumières et par leurs 
vertus furent les ambassadeurs choisis par 
René Ce- 
pendant que cetïe négociation difficile ob- 
tenait un prompt et heureux résultat, grâces 
à la soumission peu commune d'Amédée de 
Savoie, le roi de Sicile quitta l'Anjou dans 
le courant du mois de Décembre 1 44 7 , pour 
se rendre en Provence. 

On a pensé que ce voyage avait eu d'abord 
pour but d'apaiser, par la présence du sou- 
verain , quelques légers différends survenus 
entre les habitants d'Aix et de Marseille. 



(*) « Gens de grand sçavoir, dit t'ourdigné, lesquels tellement 
<< exploitèrent , que iceluy Félix céda son droit à Nicolas. » 

3* 



36 HJSÏOIRE 



«447) 



Mais l'histoire rapporte que René s'occupa 
exclusivement, à cette époque , de la recherche 
des ossements de plusieurs saintes , dont le 
dauphin lui avait recommandé la translation. 

Le roi de Sicile qui se trouvait à Arles de- 
puis le mois de Mars i44&, en partit vers la 
fin d'Avril , pour se diriger avec (oute sa cour 
vers une petite ville située dans une plage 
aride , souvent cachée par les eaux du Golfe 
de Lyon. C'était non loin de là, qu'une tradi- 
tion immémoriale assurait que reposaient les 
reliques de trois femmes arrivées miraculeu- 
sement de Judée en Provence, sur un frêle 
esquif 

Plus de quatre mille personnes attirées par 
la curiosité ou la dévotion, accoururent aussi 
sur les bords de la mer, pour être témoins 
des fouilles ordonnées par René, et les vé- 
nérables restes furent exhumés en leur pré- 
sence. 

La translation de ces reliques, dont la dé- 
couverte était attribuée à une inspiration 
surnaturelle , se lit ensuite au milieu d'une 
allégresse universelle, et avec un concours 
plus nombreux encore. René, Isabelle, Ferry 
de Lorraine, Tanneguy du Châtel, grand sé- 
néchal, y parurent à la tête d'une foule de 
dames et de barons, suivant en procession le 



(,447) £> E REN É D'ANJOU. 37 

Cardinal de Foix , archevêque d'Arles, qui 
était assisté de douze prélats et d'un immense 
cortège d'abbés. 

La petite ville dans laquelle les ossements 
précieux furent déposés, prit alors le nom 
de Saintes-Mariés que René lui donna (i5). 
Ce prince lui accorda en même temps pour 
armoiries, une barque voguant en pleine mer, 
sans voiles ni avirons , et portant les saintes 
passagères. 

Ayant quitté la Provence peu après ces 
pieuses cérémonies, René revint à Angers 
où il assista au concile tenu le 19 de Juillet (*) 
par Jean Gui Bernard, archevêque de Tours, 
et tous ses sutïragants. 

(On croit que ce fut vers cette époque 
que mourut, à la fleur de l'âge, Marie de 
Bourbon, duchesse de CalabreC**)> princesse 
aimable, adorée de son époux, de sa famille 

(*) On y fit plusieurs règlements uliJes contre les abus qui s'é- 
taient insensiblement glissés dans le clergé, et Ton réforma entr au- 
tres , l'usage d'aller saisir dans leurs lits les clercs paresseux, et de 
les porter ainsi de mi-nuds jusque dans J'église. Cette punition peu 
décente avait été décidée en i^a au concile de Nantes, et l'on 
exigeait même que le coupable placé sur l'autel , fût largement ar- 
rosé d'eau bénite. 

i (**)« Marie de Eourbon, dit Champier, mourut cette année, i/\fô, 
«en gésine de son quatrième enfant Nicolas. L'aîné s'appelait Jean , 
« comme son père. 

La duchesse de Calabre , en avait perdu deux très jeunes, nommés 
René et Marie. 



38 HISTOIRE fi448) 

et de ses sujets. Antoine de Van démont, avec 
lequel René s'était franchement réconcilié, 
venait aussi de terminer son illustre car- 
rière (*) ). 

Ces deux pertes qui mirent en deuil les 
cours de France et de Sicile, expliquent com- 
ment les fêtes dont le retour de René en 
Anjou devait être le signal, se trouvèrent 
entièrement suspendues pendant cette année. 

Mais s'il ne put offrir alors aux jeunes 
gentilshommes qui affluaient dans son palais, 
les nobles pardons d'armes, si séduisants 
pour des Français avides de gloire et de plai- 
sirs, René préparait à leur émulation une 
nouvelle source de jouissances. Modèle lui- 
même de l'honneur, et sensible au plus haut 
degré à ce sentiment exquis, fondement du 
vieux caractère national, premier mobile du 
corps politique et son ressort le plus puis- 
sant, ce prince, certain qu'aucune autre ré- 
compense ne peut payer le sang versé pour 
la patrie, conçut l'idée d'un ordre qui serait 
le prix des anciens services, et qui entretien- 
drait dans toutes les âmes le besoin d'ajouter 
sans cesse à la célébrité de ceux qui y se- 
raient admis. 

(*) Le dernier testament d'Antoiue de Yaudémpnt est du i> 
Mars i&\8, 



(1448) DE RENE D'ANJOU. 3q 

Ce fut dans cette pensée qu'il institua, le 
ii Août i448, Tordre d'Anjou, ou plutôt du 
croissant, ainsi appelé parceque la décoration 
consistait en un croissant d'or ém aillé, au- 
dessous duquel on lisait en lettres bleues, 
Loz en croissant, symbole de la renommée 
toujours croissante en gloire, à laquelle les 
chevaliers devaient aspirer sans relâche (16). 

René plaça cet ordre naissant sous la pro- 
tection de St. Maurice, patron de la ville d'An- 
gers. Il fit ensuite bâtir , dans la basilique 
consacrée au valeureux Martyr Thébain, la 
chapelle dite des chevaliers du Loz en crois- 
sant, où l'on a vu si long-temps les noms et 
les armoiries de cinquante d'entr'eux peints 
sur les murs de la voûte. 

Outre le principe fondamental d'une fé- 
conde émulation entre les gentilshommes 
admis dans l'ordre, ou qui solliciteraient d'en 
faire partie, et le désir de se les attacher 
plus fortement encore, on découvre, en li- 
sant les statuts de René, que la pensée de ce 
prince était aussi de créer une nouvelle fra- 
ternité d'armes, si touchante jadis, lorsqu'elle 
existait entre St. Louis et Hugues duc de Bour- 
gogne, Clisson et Duguesclin , « jurant de 
« se secourir de leur personne contre tout 
« ce qui peut vivre et mourir, et ne se sépa-> 



4o HISTOIRE (144 

« rant qu'avec une moult dure départie! 
Liens sacrés et indissolubles qui, confondant 
les noms de ces héros et leur intrépidité, 
les portaient à braver l'esclavage, la misère, 
les tortures, la mort même!... 

Toutefois, ce n'était point par l'obligation 
de se donner pour gage de leur foi mutuelle, 
un cœur d'or , une chaîne , un anneau ; de 
mêler leur sang dans une coupe de vin circu- 
lant à la ronde; de baiser ensemble la paix 
présentée aux fidèles pendant la messe, ou 
de recevoir en même temps la communion, 
que René espérait reproduire ces affections 
durables 

En rédigeant l'espèce de code moral qui 
devait régir son institution, il cherchait sans 
doute à faire revivre quelques usages de l'an- 
cienne chevalerie tombés en désuétude par 
Je laps des temps, mais il n'y puisait que ceux 
vraiment en harmonie avec un siècle qui se 
rapprochait davantage de la civilisation. 

Ainsi, l'égalité la plus parfaite devant ré- 
gner entre les chevaliers, et tous ne pouvant 
être distingués entr'eux que par l'éclat de 
leurs vertus, ou leur courage, une seule dé- 
coration fut adoptée pour le corps entier 
Néanmoins , afin qu'on pût juger du degré de 
mérite de chacun d'eux, il leur fut permis 



0448) DE RENÉ D'ANJOU, 4* 

d'ajouter au-dessous du croissant autant de 
petites aiguillettes d'or émaillées de rouge, 
qu'ils se seraient trouvés de fois en des ba- 
tailles, assauts , sièges de ville, etc. 

L'habit de l'ordre consistait en un manteau 
long de velours cramoisi, fourré d'hermines 
pour les princes , et de menuvair pour les 
simples gentilshommes. Les écuyers le por- 
taient en satin et menuvair ; les chevaliers 
plaçaient une tresse d'or sur leurs chapels , 
tandis que les écuyers ne pouvaient les bor- 
der que d'un galon d'argent. 

Voici divers statuts de l'ordre fondé par 
René; en honorant à la fois son cœur et sa 
sagesse, en prouvant sa connaissance des hom- 
mes, ils ajoutent quelques traits à la peinture 
des; mœurs du XV siècle, et nous ne de- 
vons pas les négliger. 

« Et premièrement , nul ne pourra estre 
« reçu, ni porter le dict ordre, sinon que sa 
« personne soit sans vilain cas de reproche. 

« Si un des chevaliers ou escuyers du dict 
« ordre esloitprinsen la guerre des infidèles , 
« ou ennemis de la foi chrestienne, ou au ser- 
« vice de son souverain seigneur et mis par ses 
« ennemis à si griefve rançon qu'il ne pust 
« payer sans vendre et aliéner la plupart de 
» ses possessions. , En cecas,chascun des dicts 



4â HISTOIRE (1448) 

« chevaliers sera tenu de luy ayder , suivant 
« sa possibilité et discrétion. » 

« Si ils laissent en mourant leurs femmes, 
« petits enfants mineurs, sans fortune, ne 
« pouvant soubtenir leur estât par quelque 
« piteuse fortune à eulx advenue (et non point 
« par leur défault ), en iceluy cas, chascun 
« d'iceux chevaliers sera tenu de faire son 
« debvoir suivant son pouvoir, puissance et 
« fraternelle charité. » 

« Aussi, se advenoit que aulcun d'iceulx 
« chevaliers fust en quelque prison , ou qu'il 
« fust malade en lointain pays, et hors de sa 
« maison , et que un d'iceulx ou plusieurs, 
« passast à dix lieues près du lieu où il seroit, 
« et le sceust au certayn, il sera tenu de le 
« aller veoir, et le visiter personnellement... 
« (Si possible luy est, et qu'il puisse le faire 
« sûrement et sans danger de sa personne , 
« auquel cas, il le fera veoir et visiter par 
« aultre , en luy faisant offrir de ses biens 
« comme un frère doist à un aultre. ) » 

Plein de déférence et de courtoisie pour le 
beau sexe, René recommande sur toute chose 
aux chevaliers, le respect qu'ils doivent aux 
dames, les exhorte à défendre leur honneur 
dans toutes les rencontres, et leur fait envi- 
sager la honte qu'il y aurait à chercher à 
noircir leur réputation. 



(i448) DE RENÉ D'ANJOU. 43 

« En outre, dit-il, les chevaliers promettent 
« de ne médire d'elles, de quelque estât qu'elles 
« soient, pour chose qui doive advenir.... D'au- 
« tre part, quand ils voudront dire quelque 
« chose, d'y bien penser avant que le dire , 
« afin qu'ils ne soient trouvés en mensonge. » 

« Les chevaliers du croissant juraient par 
« leur part du paradis , et la rédemption de 
« leur aine , par leur baptême et sur leur 
« honneur , d'estre pieux , d'aimer tous les 
« autres chevaliers comme des frères, de dé- 
« fendre leur honneur, de cacher leurs fautes, 
« vergogne ou déshonneur, mais de les en 
« avertir; de pardonner aux bons avis; de 
« ne porter les armes que pour leur légitime 
« souverain; de soutenir le droit des pauvres 
« femmes, veuves, et orphelins, d'avoir tou- 
« jours pitié et compassion du pauvre peu- 
« pie commun, d'estre en faicls, en dicts, en 
« paroles, doux, courtois el aimables envers 
« chacun... Enfin de faire ensorte, que leur 
« loz et famé, louange et renommée puisse 
« être en croissant, de toujours bien en mieux ; 
« soyant certains que les bienfaits et proësse, 
« qui par la prud'hommie de leur corps auront 
« été faicts jusqu'à leur trépas , estre escrip's 
« au livre des chroniques de V ordre, et pour 
« perpétuelle mémoire. » 



44 HISTOIRE (.448) 

René, par modestie et humilité , ne voulut 
point être d'abord le chef ou le sénateur de 
l'ordre. Le premier fut Gui de Laval, à la 
fois son grand chambellan, son grand veneur 
et son grand sénéchal. Le roi nomma en même 
temps pour chancelier, Charles de Caslillon, 
l'un de ses secrétaires. 

( Le chancelier du croissant était habillé 
d'écarlate doublée de menuvair ). 

On attacha toujours beaucoup d'importance 
à la dignité de sénateur, qui ne durait qu'une 
année. René le devint en i449, Jean de Cossa 
en i45o, Louis de Beauvau en i45i , Bertrand 
de Beau van en i4^ 2 , le duc de Calabre en 
i453, et Ferry de Lorraine en i4^4. 

(Le nom des autres sénateurs ne nous est 
point parvenu ). 

Cette institution qui devait avoir des bases 
durables, puisqu'elle reposait sur la religion, 
une morale épurée et l'honneur , n exista 
malheureusement que peu d'années. Une bulle 
du pape Paul II, ennemi de René, vint suppri^ 
mer l'ordre du croissant vers l'an i4^o. Ven- 
geance indigne d'un pontife qui croyait ainsi 
délier d'un serment sacré, les chevaliers napo- 
litains incertains encore s'ils embrasseraient 
le parti de Ferdinand d'Aragon contre Jean 
d'Anjou. 



(448) DE RENE D'AISJOU. 45 

Mais la postérité plus juste, les anciens 
états de René surtout, n'oublieront jamais que 
le fondateur de cet ordre semblait avoir pris 
pour guide comme pour devise, le besoin de 
renommée, ou ce loz en croissant, qu'on vit 
briller sur sa poitrine jusqu'au dernier jour 
de sa vie. 

VI. Ce bon prince demeura paisiblement en 
Anjou le reste, de l'année i448, s'occupant 
avec activité de plusieurs embellissements qu'il 
avait projetés pour la ville d'Angers (*), et 
y continuant le même genre de vie partagé 
entre l'administration, l'étude, les arts et les 
plaisirs. * 

Mais il éprouvait trop le besoin de parcou- 
rir tour-à-tour ses provinces, de veiller à leur 
gouvernement, de s'assurer du véritable état 
de leur prospérité , pour ëtve long-temps 

(*) Entre autres améliorations ou embellissements auxquels se 
livra René en i448 5 on cite le boulevard qui touchait l'hôpital St. 
Jean à Angers. 

Fust faict ce boulevard, ( disoit L'inscription). 

Pour lors vivant, d'honneur rempli, 

Régné , noble roi de Secilc; 

Au temps estoit en ceste ville, 

Capitaine et grand seneschal , 

Preux chevalier, juste loyal, 

Lojs de Beauvau militant. . 

Et si, estoit son lieutenant, 

Jehan escuver de La Poissonnière, 

Qui l'ordonna en la manière . 
Extrait des monuments d'Anjou. Manuscrits du père Bruneau. 



46 HISTOIRE (i 44 9 ) 

sédentaire dans une de ses capitales. Aussi, ne 
tarda-t-il pas à partir pour la Provence avec 
une nombreuse suite composée de la plupart 
des chevaliers du croissant, fiers de se mon- 
trer avec la décoration dont leur souverain 
les avait honorés. 

Après avoir successivement séjourné àAix, 
à Marseille, à Arles, René, vers le milieu du 
printemps , se transporta avec sa cour au 
château de Tarascon , pour lequel ce prince 
avait conçu une prédilection toute particu- 
lière. Elle avait sa source autant dans le sou- 
venir des rois Louis II et Louis III d'Anjou, 
qui le firent achever en partie, que dans son 
heureuse situation en face de l'antique palais 
de Beaucaire, et sur les bords du Rhône qui 
vient se briser en écumant contre ses murs 
élevés. 

Satisfait de se retrouver entouré de l'élite 
de ses chevaliers, dans une ville qu'il aimait 
à habiter j voyant affluer continuellement à 
Tarascon un nombreux concours de gentils- 
hommes ou de dames de Provence et du Lan- 
guedoc , séduit peut-être par la célébrité que 
de hauts faits d'armes , le renom des châte- 
laines provençales, les chants des troubadours 
ont attaché à ce sol historique, René conçut 
le projet d'une nouvelle emprise , et la fit 
annoncer par les poursuivants d'armes. 



(.449) DE REN É D'ANJOU. 4 7 

Cette fête différa essentiellement du pas 
d'armes de Razilly et de Saumur, dont le 
spectacle avait été entièrement guerrier. A 
Tarascon, il offrit au contraire un caractère 
à la fois chevaleresque et pastoral, comme 
si déjà René eût puisé dans les loisirs 
d'une paix prolongée, le penchant favori 
qu'il manifesta depuis pour la vie champê- 
tre. Ainsi, le pavillon de la joyeuse garde 
fut remplacé par une cabane de verdure et 
de fleurs. Au lieu de la haute damoiselle 
chargée de distribuer les prix, et des redou- 
tables lions de Saumur, on voyait une simple 
pastourelle gardant d'innocents agneaux, et 
les tenants de l'emprise étaient aussi deux 
bergers (17). 

(René désigna pour l'emplacement de ces 
nouvelles joules, une des prairies qui envi- 
ronnent Tarascon, ou peut-être, (ainsi que 
le laisse conjecturer un manuscrit de l'île de 
Lérins), eurent-elles lieu sur le terrain qui 
forme maintenant le faubourg de Jarnegues, 
au Nord de la ville. On le nommait, en 1 176, 
insula J arnica ou Fornica, et les anciens 
comtes de Provence l'avaient choisi pour le 
théâtre de leurs tournois). 

Pendant ces divers préparatifs , le pour- 
suivant d'armes Romarin , avertissait les 



48 HISTOIRE (1449) 

chevaliers et les dames, plus de trente lieue s 
à la ronde, et il en arriva du Comtat ve- 
naissin , de Marseille , d'Aix , de Salon, de 
Nîmes , de Montpellier ( ce qui fut grand 
merveille, assure un auteur contemporain, 
acteur du tournoi). Le château de Tarascon 
devint alors le centre de tous les plaisirs. Des 
combats simulés à la lance ou au pugilat, des 
luttes à pied ou à cheval, des bals, des dégui- 
sements, des banquets s'y succédaient chaque 
jour, et l'on y vit même, dit-on, des représen- 
tations dramatiques. Dans l'intervalle, Ferry 
de Lorraine et Louis de Beauvau rompirent 
quelques lances et firent des choses joliettes , 
ajoute la relation. 

Enfin , Romarin ayant proclamé l'ouverture 
du pas d'armes pour le premier Juin, an- 
nonça que deux pastoureaux combattraient 
tous les assaillants qui viendraient toucher 
les écus noir et blanc ( signe de deuil et de 
liesse), suspendus à un arbre auprès de la 
cabane de la bergère. Le vainqueur devait 
obtenir un bouquet attaché à une riche ba- 
guette d'or, et de plus, un baiser de la pastou- 
relle déguisée, que l'histoire ne nomme pas, 
mais qu'on présume avec quelque fondement 
avoir encore été Jeanne de Laval. 

Habillée de damas gris doublé de inenuvair 



(i449) DE RENÉ D'ANJOU. 49 

elle portait sur sa chevelure blonde un léger 
chapel de roses, et tenait en sa main une 
élégante houlette d'argent; la panetière et un 
petit baril en vermeil étaient attachés à sa 
ceinture. 

Les pastoureaux étaient vêtus comme la 
bergère, d'habits de damas gris par-dessus 
leurs cottes d'armes. Un couvre-chef ombra- 
gé de longues plumes d'autruche, leur ser- 
vait de casque, et « sans doub tance ils éloient 
« moult beaulac, » dit encore la relation déjà 
citée. 

A la devise: en arrousant de Vaigue! tra- 
cée sur l'écu de l'un des tenants, on recon- 
naissait Philibert de Laigue (18) , sénéchal 
du Berry et chambellan de René. Le second 
des pastoureaux, Philippe de Lenoucourt (19), 
était distingué par la banderolle blanche flot- 
tant à sa lance, au milieu de laquelle on voyait 
un cœur d'or et ces mots : ayant le vent \ (*). 

Quoique le tournoi eût été annoncé pour le 
premier Juin , les fêtes de la Pentecôte le firent 
remettre au Mardi suivant. Ce jour là, (3 Juin) 
René, Isabelle de Lorraine, précédés de joyeux 
galoubets , des tambourins, des trompettes, 



(*) On croit que le b^anc signifiait la candeur de Lenoncourt, le 
cœur d'or, sa fidélité, et la devise, son z^!e. 

TOME II. 4 



5o HISTOIRE (44g) 

s'y rendirent avec leur cortège et se placèrent 
sur un échalaud richement décoré, qui se pro- 
longeait depuis la cabane de la bergère jusqu'à 
l'extrémité de l'autre barrière. Une foule prodi- 
gieuse remplissait la plaine, et des acclamations 
mullipliées couvrirent la voix retentissante 
des hérauts d'armes, lorsqu'ils annoncèrent 
le nom du premier assaillant qui venait de 
toucher l'écu de liesse. 

Ce chevalier, mon lé sur un cheval gris, 
couvert d'une housse rouge, semée de perles, 
se nommait Pierre Carrion (*). Lenoncourt 
vola à sa rencontre -, ils fondent l'un sur 
Tau ire, et leurs lances se brisent en mille 
éclats. De Laigue et Louis de Montberon (**) 



(* ) L'abbé Papon désigne ce chevalier sous le nom de Pierre de 
Craon, m»is le manuscrit porte Carrion, et Ton trouve un seigneur 
appelé Frauçois Carion,dans le pas d'armes de la joyeuse garde. 
Celui-ci était écuyer du duc de Calabre. Le roi René avait pour 
é hanson , René Carrion. 

On sait qu'ilexiste en Languedoc une famille de Carrion Nisas; elle 
porte pour armes: d'azur à la tour d'argent , don jonnée de six piè- 
ces. 

( Anselme. II. Fol. i36. Papon. Tom. III. Preuves. ) 

(**) L'aïeul de Louis de Montberon était maréchal de France, 
chambellan de Charles V, et sénéchal de l'Angoumois. Le père du 
chevalier dont il est question ici, s'appelait François de Montbe- 
ron, et sa mère Louise de Clermont, vicomtesse d'Annay. 

Louis de Montberon qui épousa lîaclegonde de Hochechouart 
Montemart forma la branche de Fontaine Landry II vivait encore 
en 1 4 ^q- Sa famille était connue en France dès Pan 1 i.{o. 

( Anselme I.er Fol. 56o. Moréri. IV. Fol. 275. flfet. de 1 énéJou 
par le cardinal de Bausset Tome I er . 



(i44g) DE RENÉ D'ANJOU. 5t 

leur succèdent Après eux, Philibert de la 
Jaiile, et un gentilhomme appelé Couraze (20) 
( qu'on croit le même Béarnais dont le siège 
d'Orléans a immortalisé la bravoure; s'élan- 
cent dans la lice contre les deux bergers. 

Les joutes qui terminèrent la première 
journée n'offrirent rien de remarquable. 

Le Jeudi, 4 Juin, Guil.em d'Yve, dit Wil- 
lemart (*), ouvrit le tournoi avec de Laigue, 
rompit une lance et fut remplacé par Louis 
de Beauvau. 

Cet aimable chevalier, monté sur un haut 
destrier bay, harnaché de rouge, portait une 
banderolle et un grand plumet d'autruche de 
la même couleur; aussi, au lieu de la devise 
de sa famille: « sans départir , » avait-il 
adopté la suivante: « les plus rouges y sont 
pris! >» 

Le sire de Beauvau eut ajouter contre Phi- 
libert de Laigue, et quoiqu'ils « jjussent de 
grande affection, » la victoire demeura in- 
décise entr'eux pendant quatre rencontres 
successives; enfin, à la cinquième, le sénéchal 



(*) Ce guerrier ne nous est point connu. 

Il existe en Champagne auprès de Troyes, un bourg nommé 
Vdlemaur, et en Lorraine un lieu appelé Yve, omYvou. Mais on 
ignore à laquelle de ces deux provinces appartenait Gui lient 
d'Yve. 



4* 



5* HISTOIRE (144g) 

d'Anjou ayant fait voler en pièces la lance de 
son adversaire, fut proclamé digne du prix 
que la pastourelle s'empressa de lui offrir. 

Ce n'était pas, comme on voit, sans quelque 
danger, beaucoup d'adresse, et surtout sans 
une extrême lassitude que s'achetait un sa- 
laire si doux. Malgré l'accablante chaleur qui 
règne ordinairement en Provence, sur les 
bords du Rhône, à l'entrée de l'été, c'était 
à midi, ( niy-Jour ) que le pas de la bergère 
s'ouvrait, pour ne finir qu'à six heures du 
soir. 

Mais quelles fatigues , quels travaux ces 
nouveaux paladins n'auraient-ils pas affrontés, 
pour conquester ce prix moult chier qui les 
délassait comme par enchantement, au milieu 
des applaudissements de leur souverain lui- 



même? 



Le neveu du célèbre prévôt de Paris, Tan- 
neguy du Châlel, s'était élancé dans l'arène 
après Louis de Beauvau. On le reconnaissait 
à sa devise bretonne, mar cor doi ( s'il plaît 
à Dieu), tracée sur son écu de sable, ainsi 
qu'au cri de guerre de sa famille, donal à levy 
( tu n'as qu'à venir ) , qu'on lisait autour 
de sa bannière déployée. Une housse noire 
semée de lettres d'or, trois plumes d'autruche, 
noire, blanche et jaune, décoraient le su- 



(i449) DE RENÉ D'ANJOU. 53 

perbe destrier gris qui, monté parTanneguy, 
semblait fier de porter en même temps la 
dame de Pontevez-Cabannes (*). 

Le sire du Châtel ayant touché l'écu gardé 
par Lenoncourt, celui-ci fondit, la lanceen ar- 
rêt contre le chevalier et l'amazone qui failli- 
rent à rouler sur la grève tant leur choc fut 
violent. L'adresse de Tanneguy les sauva de 
cette mésaventure , et on le vit ramener sa 
courageuse compagne hors de la barrière, aux 
acclamations réitérées de rassemblée. 

Ce couple disparaissait à peine de l'enceinte 
des joutes, lorsque Ferry de Lorraine s'y pré- 
senta sur un cheval gris dont la housse ma- 
gnifique était en velours noir, loque té de 
blanc et de vert. 

Lenoncourt eut l'honneur de se mesurer 
avec ce prince- mais toute son habileté échoua 
contre l'adresse ou le bonheur de Ferry, qui 
reçut de la bergère, le bouquet, un riche anel 



(*) Elle était fille de Raymond de Gtandevez seigneur du Faucon , 
et sœur d'Hélion du Glandevex chevalier du croissant. 

Elle s'appelait Honorade et avait épousé Antoine de Pontevei 
seigneur de Cabannes, fils de Jean de Pontevez, grand sénéchal de 
Provence. 

Ce seigneur était de Tarascon , et par un acte du 6 Août i4^9» 
je roi René lui accorda les cens qu'il percevait sur ta pêche h 
Arles. 

( Louvet , addition aux troubles de Provence. Tom. I. er P. 9g. 1' 
partie. P. 301.") 



5 4 HISTOIRE (,4.; 9 ) 

et le baiser promis; il lui donna en échange 
le magnifique caparaçon de son destrier. 

Gaspard de Cossa C) et de Laigue, Philibert 
de Stairi ville (**), Robert du Fay (***) et 
Lenoncourt, firent la clôture de la deuxième 
journée du Jeudi, 

Le premier de ces assaillants, remarquable 
par la tige de lys naturel qui flottait sur son 
heaume, et par sa devise: à la muyvida, ne 
démentit point, en cette occasion, la renom- 
mée héréditaire de sa race. Pouvait-il d'ailleurs 
n'être pas enflammé par la présence de son 
père, et de Marguerite sa sœur, Tune des 
héroïnes de la Provence? 

René, qui prenait a ce jeune gentilhomme 
un intérêt paternel , daigna , dit-on , quitter 
son siège royal, descendre dans l'arène, en- 



(*) Gaspard de Cessa mourut a Naples sous le règne de Charles 
VIII sans avoir été marié. Sa sœur épousa Honoré de Lascarîs, 
comte de Tende, et devint, selon César Nos radamus , capitainesse 
du chasteau de Castellane. 

(**) La famille de Stainvijle est originaire du Barro : s. Philippe 
était maître d'hôtel du roi René. 

(***) On trouve dans rhisloirc des grands officiers de la cou- 
ronne, le nom de Gilles ou Antoine du Fay, seigneur de Richicourt , 
conseiller et chambellan de Charles VII. Un autre du Fay Jac- 
ques Bouton dit Corbiron ) , était échanson du duc de Bourgogne... 
On trouve encore un Geo fiVoi du Fay parmi les témoins qui dépo- 
sèrent en faveur de Jeanne d\^rc, lors delà révision de son procès. 
Il existe aussi une famille de ce nom dans le V varais. La Touç 
Maubourg, 



,449) DE REN Ê D'ANJOU. 55 

eourager Cessa, lui donner des conseils, et 
lui présenter d'autres lances quand la sienne 
était brisée. Ce bon prince usa plus d'une fois 
de cette bienveillance envers quelques che- 
valiers novices dans l'art de jouter. On le vit 
leur apporter lui-même de nouvelles armes , 
comme aur oit fait un g petit escuyer , dit la 
relation. 

( Philibert de Stain ville parut au pas d'ai- 
mes, avec un écu semé de fleuretles bleues • 
celui de duFay était blanc,couvert de larmes 
noires; on lisait au bas les deux lettres J.M.) 

Le Vendredi et Samedi (5 et 6 Juin) ayant été 
consacrés à un repos nécessaire, furent rem- 
plis comme les intervalles des joutes, par de 
gracieuoe repas pris sans mélancolie, dit 
Louis de Beauvau. Ce même chevalier affirme 
avec sa franchise ordinaire, que les queux 
( chefs de cuisine ) « étaient fort prisés, 
* alors, quoiqiCils n'eussent pas rompu de 
« lances. » 

Le pas de la bergère recommença le Di- 
manche 7 , et fut ouvert par Antoine de 
Pontevez, sire de Cabanncs, le même dont la 
jeune épouse n'avait pas craint de se montrer 
ri ans la joute avec Tanneguy. Le destrier bay 
du sire de Pontevez, sur la tête duquel flot- 
taient deux plumes jaune et bleue, était cou- 



56 HISTOIRE (i44 9 ) 

vert d'une housse de soie semée de lettres 
d'or, et brodée de menuvair. L'écu du cheva- 
lier était blanc semé aussi de lettres d'or; une 
banderolle bleue et jaune ornait sa lance; en- 
fin, ajoute la relaiion, « tous ses faits étoient 
« gentiment accordez. » 

Philibert de Laigue et lui se férirent de 
bon cœur - y leurs lances se brisèrent sur leurs 
écus, et ils se séparèrent aux éloges univer- 
sels des spectateurs. 

Jean de Cossa, portant la même devise 
que René, jouta ensuite contre de Laigue, et 
fut remplacé par Guérir de Charno (*), l'un des 
lournoyeurs duchdtel delajojeuse garde.Mais 
son cheval ombrageux n'obéissant nia sa voix 
ni à ses éperons, Charno quitta la lice, triste 
et dolent , sans avoir pu rompre une lance. 

Un chevalier décoré de Tordre du crois- 
sant lui succéda. C'était Fouquet d'Agoult , 
sire de Sault et de Mizon ; une grande plume 



(*) Le père de Jean de Cossa avait épousé Philippe de Charno , 
ce qui pourrait faire supposer que Guérir de Charno était aussi 
Napolitain. Ce nom ne se retrouve pas en France, à moins qu'il n'ait 
été changé en celui de Charny. 

En i356 un Geofroy de Charny était porte oriflamme et mourut 
a la bataille de Poitiers. Marguerite de Charny sa petite fille dame 
de Montfort Savoisi,fit don en i455 de plusieurs seigneuries k son 
filleul et cousin Antoine Guerry ou Guérir desEssarts, qui a pu 
porter aussi le nom de Charny ou Charno . 

(Anselme. Toin. II. Fol. 1009. Moréri. Tom. ï.« Fol. 33. ) 



(,449) DE REN É D'ANJOU. 57 

blanche ombrageait son heaume (*), et son 
cheval blanc portait un caparaçon de taffetas 
blanc à feuillage d'or, où se lisait cette devise; 
Un vault mieuoc^ 

Lenoncourt se mesura avec lui , toutefois 
la victoire demeura indécise entre ces adroits 
jouteurs. 

Un autre seigneur provençal, Honoré de 
Berre (21), entra alors dans la lice, avec un 
casque entouré de plumes noires et blanches; 
son écu de sable offrait cette étrange devise: 

« Par le ventre dieu il n'y a., 

« Point de telle, par le sang dieu. » 

Ce grave personnage, l'un des conseillers 
de René, plus versé sans doute dans l'étude 
sérieuse des lois ou des affaires politiques , 
que dans l'art des joutes, ne retira pas un 
grand honneur de s'être présenté au pas de 



(*) Fouquet d' Agoult était fils de Raymond d'Agoult et de Louise 
dcGlandevez. 

Fouquet fut surnommé Je grand et l'illustre. René le nomma eu 
i435 son conseiller et son chambellan. Il fut viguier de Marseille 
en i443 ( place qu'il occupait encore en 1472 ) et en i44^, René 
réleva a la dignité de grand sénéchal. Par son testament du 22 Juin 
i475, ce prince le désigna pour l'un de ses exécuteurs testamen- 
taires. 

Fouquet mourut en 1^92, sans laisser d'enfants de sa femme 
Jeanne de Reaurains. 



58 HISTOIRE (1449) 

la bergère; aussi, Gui de Laval (*), sire de 
Loué ( chambellan de Charles VII ) , n'eût-il 
pas besoin d'étaler une grande dextérité pour 
briller après lui. 

Jean Bezelin C* ) et Lenoncourt achevè- 
rent les joutes de la troisième et dernière 
journée. 

Aucun chevalier ne se présentant plus pour 
toucher aux écus des pastoureaux, Romarin 
proclama par trois cris la clôture définitive du 
pas de Tarascon. Les juges d'armes à cheval 
se rendirent aussitôt avec les deux chevaliers 
tenants, auprès de la bergère qui, sortant de 
sa cabane, courut se jeter au pied du trône, 
en suppliant le roi de prononcer le nom du 
héros du tournoi. Ce ne fut pourtant que le 
soir, au milieu de sa cour et de toutes les 
darnes étrangères , que René déclara celui 
des chevaliers qui méritait l'honneur des trois 
journées, pour avoir rompu trois lances de 
suite. 



(*) Gui de Laval fut aussi chambellan, maître des eaux et forêt», 
ei grand veneur de René. 

Il était fils de Thibaut de Laval chambellan de Charles VI , et de 
Jeanne de Maillé Brexé. 

Il mourut, le ^Décembre 1484, laissant une fille, nommée I ouise 
oui épousa 1 ouis de Bouliers, baron de Ceutal. 

(**) Il était écuyer de René. 



r i44o; DE RENÉ D'ANJOU. :>q 

Des cris universels de Prégnj! Prêgnjrl 
(*) Lorraine a le prix! ayant alors retenli 
dans la salle, la bergère offrit à Ferry la 
baguette d'or , le bouquet et un diamant 
du prix de cent écus ; le prince la pria de 
les garder et ouvrit galamment le bal avec 
elle. 

Après les danses , Louis de Beauvau con- 
duisit la pastourelle et ses chevaliers à une 
collation qu'il leur avait préparée chez lui. 
René leur envoya des confitures de toute es- 
pèce, et ce fut ainsi que se terminèrent les 
fêtes de Tarascon, 

Le lendemain, huit Juin, il fallut se sépa- 
parer , après avoir pris congé du roi et de la 
reine. Mais, « assure Louis de Beauvau, ce 
« ne fut pas sans de vifs regrets que les che- 
h valiers s'éloignèrent des belles provençales 
« qui, de leur côté, soupiraient du départ de 
« leurs admirateurs... Pensez, ajoute le séné- 



(*) Prégny était une forteresse sur les frontières du Pays-Mes- 
sin, et l*on avait p^cé dans une des grosses tours de ce château es- 
carpé . une cloche énorme appelée mande guerre. 

Les ducs de Lorraine avaient ndopté le nom de Prégny ou 1 renv 
pour cri de »uerre. 

Ils crioient: Preny ! Preny! 
L^nseigne au noble duc Ferry 
Marchis entre les trois royaulmes. 
Les anciens gentilshommes lorrains qui portai, nt des croix dani 
leurs bannières, criaient aussi: Preny! 



6o HISTOIRE (,449) 

« chai, si l'on dut estre rebelle à les accom- 
« pagner à Avignon, Arles et Carpentras ! 
« Pendant un trajet qui leur sembloil si 
« court, les damoiseis cherchèrent à amu- 
« ser les voyageuses par de gracieux devis, ou 
« le récit d'hislorietfes divertissantes^ au- 
« cuns aussi d'amourettes parlèrent , » s'il 
faut en croire la relation. 

Le moment de la séparation parut d'autant 
plus douloureux alors ., qu'on avait cherché 
à le différer davantage. Aussi, continue le sire 
de Beauvau . 

« Maint doulx regret et gracieulx soupir 

«Là ,veissiez de ces doulx cœurs saillir, (s'échapper) 

«... Dont je vis tressaillir, 

« Une à qui , cuida le cœur faillir , 

« Au dire adieu. » 

Le poëte chevalier, termine ainsi son poè- 
me adressé à Louis de Luxembourg. 

« Pardonnez-moi, s'il y a que redire, 

« En ce livret, lequel je vous envoie... 

« Meilleur l'auriez, si meilleur je l'avoye. 

« Mon beau seigneur, je suis petit ditteur, (auteur) 

« Mais je l'ai fait ainsi que je savoye, 

« A l'aide d'ung, le mien serviteur. » 

Nous demanderons à notre tour qu'on 
nous pardonne de nous être arrêtés si long- 



0449) DE RENÉ - D'ANJOU. Gi 

temps sur le pas d'armes de la bergère , 
dernier tournoi auquel René ait présidé, ou 
peut-être même assisté. Nous avons cru que 
ce motif ajouterait un intérêt de plus à la 
narration franche , gracieuse et naïve que 
nous devons à l'un des ancêtres maternels 
d'Henri IV. 

VII. En renonçant dès-lors, ainsi que nous 
venons de le dire, à figurer dans ces exercices 
qui charmèrent pendant plusieurs siècles nos 
princes et nos aïeux, René n'en conserva pas 
moins le désir de voir se perpétuer le goût de 
ces nobles pas d'armes, qu'il regardait à la fois 
comme l'école où les jeunes gentilshommes 
se formaient à l'art delà guerre, et comme le 
plus convenable délassement auquel un che- 
valier pût se livrer au sein de la paix. 

René était aussi convaincu de leur utile 
influence sur la jeunesse, que du prestige at- 
taché aux institutions dont l'honneur seul 
était l'âme. Il ne séparait point dans son es- 
prit l'heureuse alliance de la religion , du 
courage, de la loyauté et de la tendresse qui 
formaient, à proprement parler, la chevalerie 
du moyen âge , dégagée des idées encore bar- 
bares qui égaraient souvent les anciens pala- 
dins. Rapportant tout à Dieu , à leur roi , à 
leur dame, nos chevaliers s'immortalisèrent par 



02 HISTOIRE (ifïy; 

des actions d'une valeur inouïe, comme par 
l'exercice des vertus les plus sublimes. La 
noble confiance d'être digne du lilre de che- 
valier faisait dire à Duguesclin en prison 
« Il n'est si pauvre fileresse en France qui ne 
« veuille filer pour ma rançon...» Ce même sen- 
timent, deux siècles plus tard, dictait à Bayard 
mourant , les paroles admirables qu'il adressa 
à un prince qui avait méconnu le véritable hon- 
neur... Ce fut encore la chevalerie qui rendit si 
célèbre la mémoire de,tant de nos rois, et ce 
foyer d'honneur répandant son vif éclat sur 
les pages les plus brillantes de notre histoire, 
a également jeté un charme inexprimable 
sur les chroniques de la galanterie de nos 
preux. « C'est des dames , après Dieu, disait 
« Louis II de Bourbon, que vient tout l'hon- 
« neur et tout l'heur que les hommes reeoi- 
« vent...» — Elles le dispensaient alors par 
des prix exposés à tons les regards, soit al ta- 
chés au cimier d'or, le jour d'une mêlée, 
soit au chaperon de velours, le soir d'un bal... 
Ainsi, la piété, la valeur, l'amour, unis en- 
semble, telle fut l'essence de cette chevale- 
rie (*) que René espérait réédifier sur ses 

[*) « Moult bon chevalier, loyal et qui n'a oncqucs forfïict à che- 
« valerie. et oit le plus grand éloge qu'on put donner à un gentil- 
« homme et méinea un prince. Un brave chevalier, disoit l'ancien 
« proverbe, doit avoir l'âme et Pépée nettes, u 



(i44g) DE REN É D'ANJOU. 63 

antiques bases, et dont l'usage des tournois 
lui paraissait la conséquence nécessaire. 

Dans cette intime persuasion, il rassembla 
les extraits de ses lectures qui se rappor- 
taient à ces exercices guerriers, recueillit 
toutes ses propres remarques, et rédigea son 
livre des tournois (22),' théorie aussi curieuse 
que complète des règles qui devaient y être 
observées. C'est au rapport des annalistes, le 
plus beau formulaire que l'antiquité nous en 
ait laissé, « et la naïveté du style de Hené, 
« dit M. Gassier, (qui a publié en entier ce 
traité dans son histoire de la chevalerie ), 
« ajoute encore un intérêt sensible à ces 
détails. » 

En effet, l'ouvrage du roi de Sicile, où, de 
même que les historiens, les artistes peuvent 
puiser d'utiles renseignements sur les mœurs, 
les usages, les coutumes du XV siècle, est 
surtout précieux par la description totale 
d'une joute, depuis sa publication par les hé- 
rauts d'armes Jusqu'à sa clôture. René, après 
avoir fait connaître les discours qui doivent 
y être prononcés , retrace non-seulement 
les différentes pièces de l'armure, les harnois 
des chevaux, les dispositions des lices, mais 
encore les blazons, les armoiries, les divers 
ornements qui servent à faire reconnaître 



C4 HISTOIRE (i44 D > 

les assaillants. Il indique en outre les cris 
des hérauts d'armes, les vêtements des che- 
valiers qui se présentaient aux danses du soir, 
décrit le banquet qui les termine , et fixe 
même les prix dont les dames et damoiselles 
d'honneur couronneront les vainqueurs. 

Entr'autres dispositions curieuses de ce 
code de chevalerie, on peut remarquer les 
suivantes: 

« Ceux qui auront contre honneur failly, 
« seront là chastiez tellement que une aultre 
« foys, ils se garderont de faire chose qui soit 
« mal séante à l'honneur ». 

« Par adventure pourroit-il bien advenir 
« que tel chevalier ou escuyer , pour bien 
« faire dans le tournoi , y acquerra grâce , 
« mercy, ou augmentation d'amour, de sa très 
« chère gente dame, et celée maîtresse, car 
« dames ont tousjours beaucoup aymé et fa- 
« vorisé les vaillants chevaliers. » 

La veille du tournoi, nommée Vespres du 
tournoyement , il était d'usage d'étaler les 
écus blazonnés de tous les chevaliers, le long 
du cloître d'un monastère, ou ailleurs, afin 
que les dames, en les reconnaissant , pussent 
vérifier elles-mêmes s'il ne se trouvait pas 
quelque gentilhomme indigne de jouter en 
leur présence. L'article suivant du traité de 
René est relatif à cette coutume. 



Ci 449) DE RENÉ D'ANJOU. G5 

« Que si, lorsque les dames iront visiter 
« les tymbres, et que les hérauts indiqueront 
« à qui ils appartiennent, il se trouve qu'il y 
« en a nul qui ait des dames mesdit, elles 
« toucheront son tymbre, pour qu'il soit re- 
« commandé au tournoy... et le cas bien dé- 
« battu, et attainct au vray, estre trouvé tel 
« qu'il mérite pugnition, le chevalier mes- 
« disant doibt estre si bien battu, que ses es- 
« paules s'en sentent très bien , et par manière 
« que une aultre fois ne parle ou mesdie 
« ainsy deshonnestement des dames. » 

« En oultre la recommandation des dames, 
« y a certains aultres griefs, et plus des- 
« honnestes que de mesdire d'elles, pour les- 
« quels cas la pugnition qui s'ensuit est due. » 

« Si ung gentilhomme dict parole de darne 
« ou damoiselle, (en chargeant leur honneur 
« sans cause ou raison à part) pour pugnition 
« d'yceluy cas, il doibt estre battu des aultres 
« chevaliers ou escuyers, et si longuement 
« qu'il crie mercy aux dames à haulte voix, 
« tellement que chascun l'oye, et promette 
« que jamais ne lui adviendra d'en mesdire 
« ou vilainement parler. » 

Cest par son livre des tournois, composé en 
Provence, ou du moins peu de temps après son 
retour en Anjou, que René sembla adresser 

TOME II. 5 



66 HISTOIRE (1449) 

ses adieux aux plaisirs qui enchantèrent sa jeu- 
nesse, et léguer, pour ainsidire, aux chevaliers 
qui atteignent cet heureux âge, son noble en- 
thousiasme pour le loz en croissant, son pro- 
fond respect pour les dames, ainsi que son at- 
tachement à des institutions dont il prévoyait 
à regret la décadence, 



FIN DU QUATRIEME LIVRE, 



LIVRE CINQUIÈME. 

Depuis la guerre de Normandie, jusqu'à l'expédition 
de Jean d'Anjou en Catalogne. 

De i449 a I 4^7- 



ï. Les doux loisirs dont on vient de lire la 
relation, retenaient ainsi, au sein d'une pro- 
fonde paix, l'élite de la noblesse française, 
soit en Anjou, soit en Provence; mais on vit 
succéder tout-à-coup les alarmes, le tumulte 
de la guerre, aux délassements favoris d'un 
prince qui cherchait à reproduire l'esprit che- 
valeresque des anciens preux, et à retracer 
les exercices guerriers où leur courtoisie , 
leur adresse, leur valeur avaient brillétle tant 
d'éclat. Le palais d'Angers devint désert; la 
cour de René se sépara simultanément, et bien- 
tôt ces chevaliers qui, ne respirant que la mol- 
lesse, semblaient être enchaînés par les plai- 
sirs, allèrent se ranger sous les drapeaux de 

Gaufridi.Hist.de Provence. Liv. VIII. Fol. 317. Bquf digne, 
Fo!. 1^9. Monstrelet. II. Fol. 1 85. Chronique de Charles VII. Fol. 
58. Bouche. Hist. de Provence. Tora. II. Fol. fôi. Daniel. Hist. 
Je France. Tom. VII. P. a35û Belleforest. Fol. 384. Chronique de 
Normandie. 

5* 



08 HISTOIRE (i44 9 ) 

leur souverain, avec le même empressement 
qu'ils étaient accourus aux riantes fêtes de 
Razilly, de Saumur et de Tarascon. 

Rien toutefois n'avait pu faire prévoir un 
pareil changement dans la politique de deux 
royaumes, dont une alliance récente paraissait 
avoir solidement cimenté l'union, et qui depuis 
cinq années entières ne s'étaient donné de 
part et d'autre aucun grave sujet de mécon- 
tentement. 

Mais, malgré le vœu sincèrement exprimé 
du roi de France pour le maintien d'une paix 
si désirable, les Anglais ne s'habituaient point 
à se voir dépouillés de leurs conquêtes et à 
être expulsés du continent. Jaloux de recou- 
vrer une partie de leur domination , ils pro- 
fitèrent de l'absence momentanée de llené 
et de .Charles , son frère , pour ravager les 
frontières de l'Anjou, le Maine, en menaçant 
même la Normandie et la Bretagne. 

La prise de Fougères, dans cette dernière 
province (*), servit en quelque sorte de dé- 
claration de guerre. 

(*) Le fameux Alain Char lier fit sur la prise de cette ville une 
ballade qui commence ainsi: 

Anglays , Anglays , chastiez-vous. 
Chaque stance finit par des proverbes, tels que ceux-ci: 
Aux trompeurs vient la tromperie... 
Qui Iropemhrasse, malétreint, etc. 
OEuvres d'Alain Chartier. P. 717. 



(«449) DE REN É D'ANJOU. 69 

Apprenant cette frauduleuse infraction à la 
Irève illimitée qu'il avait conclue naguèresavec 
le roi d'Angleterre , Charles VII envoya le sire 
de Culant, son grand maître-d'hôtel, vers le 
comte de Sommerset, prince du sang et chef 
des troupes anglaises, pour connaître les mo- 
tifs d'une semblable violation des traités ; 
l'ambassadeur français devait également le 
sommer de rendre Fougères au duc de Bre- 
tagne, ainsi que le Mans au comte d'Anjou. 

L'insolente réponse de Sommerset, qui se 
refusa à la moindre satisfaction, décida le roi 
à donner ordre sur le champ à tous les prin- 
ces et à tous ses capitaines de se réunir à lui 
avec leurs hommes d'armes ; leur promptitude 
surpassa même son attente, et Charles se vit 
en très peu de temps en mesure de repousser 
victorieusement les agressions que se permet- 
taient encore les éternels ennemis de la 
France. 

Le long calme dont ce royaume jouissait 
depuis plusieurs années, le retour de l'ordre 
dans les finances, l'organisation récente de 
l'armée surtout , avaient donné au monarque 
de puissants moyens pour se préparer à la 
guerre et en maîtriser les chances; aussi, 
loin d'exciter aucun effroi dans ses états , 
la campagne qui allait s'ouvrir n'y paruf 



7<J HISTOIRE (i44 ; 

qu'une heureuse occasion de voler à de nou- 
veaux triomphes. 

L'un des plus empressés à répondre à l'ap- 
pel de Charles VII (*), René arriva auprès de 
son bea u -frère (**), vers les premiers jours du 
mois d'Octobre i449, accompagné de Ferry de 
« Lorraine, son gendre , des sires de Beauvau , 
« de Tancarville, de Brézé, etc; de cent îan- 
« ces et de ses archers, avec lesquels il s'oî- 
« frit corps et biens, ainsi que ses amis et ses 
« alliés. » 

Ce prince vit aussi bientôt accourir à Lou- 
viers, la plupart des guerriers qui avaient si 
ioyalement servi dans les précédentes guerres 
contre ces mêmes Anglais, entr' autres Dunois, 



(*ï « Car, dit Bourdigné, quand il cogneut la fraude des Angloys, 
« ilfust trop courroucé d'avoir jamais prias leur alliance, et les eust 
a e.i trop grande hayne; car il estimoit chascun devoir aller pleiner- 
« ment connue lui; parquoi il délibéra de s'en venger et k ces par=- 
« jures faire forte guerre. » 

(**) En ce temps ,1e roi de Cécile, 
A cent lances et le s archiers. 
En compagnie belle et gentille, 
Vint au roi de France à Louviers. 



Monseigneur le comte du Mayne , 
D'Aliebret, le duc de Lorraine, etc. 

Si le receust joyeusement, 
JËu^ très gracieuse manière , 
Et lui fist accueil et grand 1 chière,. 
Vigiles de Charles YJI. 



(,44g) DE RENÉ D'ANJOU. 71 

Poton, les comtes de Clermont, du Maine et 
d'Eu, le sire d'Albret, etc. D'autres princes ou 
seigneurs, que de funestes divisions avaient 
jetés jadis dans les rangs ennemis , tels que 
ie comte de Nevers, Louis de Luxembourg, 
etc, etc, augmentèrent encore te nombre des 
courageux défenseurs de la France. 

Cette mémorable campagne commença par- 
le siège de Château-Gaillard , qui capitula au 
bout de peu de jours. De là , après quelques 
autres succès d'une faible importance, Charles 
VII proposa au conseil des princes.de former 
le bîocus de Rouen, qu'il était essentiel d'en- 
lever sans délai aux Anglais. 

Cet avis ayant été unanimement adopté, 
l'armée entière se mit en rout?, et à une petite 
distance du pont d'Arche, où elle devait cam- 
per, elle fut renforcée d'un corps considéra- 
ble amené par le duc de Calabre à son oncle (*). 

A peine cette jonction s'opérait-elle, que 
Charles VII appril qu'on venait de découvrir 

(*) « Eu leur voie, dit Bourdigt'é, renconstrèrent le magnanime et 
« valeureux prince monseigneur Jehan d'Anjou, avec grant nombre 
« de guerriers. . . Et quant le roy les vist si bien en point et si 
« adextres , il les estima grandement en son cucur , et moult merci a 
« : on nepveu de Calabre, qui avec si riches secours le venoist veoir , 
<( et la , promist que si Dieu lui donnoit grâce de venir au-dessus de 
« ses guerres, qu'il luy ayderoit a la conqueste et au recouvrement 
u du roy au' me de Cécile. . . do tleroy Rebelle duc Jean son fils 
le mercièrent. » 



7 2 HISTOIRE (1449) 

sur la ligne des remparts de Rouen , une brèche 
par laquelle on pouvait facilement s'y intro- 
duire e! s'en emparer sans effusion de sang. 

Changeant alors ses premières dispositions 
ce prince sépara son armée en deux corps, 
afin de diviser de même les forces de la gar- 
nison ; il donna des instructions secrètes à 
chacun de ses capitaines, en admit quelques- 
uns dans l'ordre de la chevalerie, ( cntr'au- 
tres Charles de la Fayette et le seigneur Des- 
greville); puis, montant à cheval, il partit avec 
René, pour aller observer les mouvements 
des ennemis, et se porter sur les points qui 
exigeaient sa présence. 

Mais le fameux Talbot, quoique âgé de près 
de quatre-vingts ans, commandait l'armée an- 
glaise, et l'habileté, l'expérience et la vigueur 
d'un pareil chef déjouèrent tellement toutes 
les combinaisons du roi de France, qu'il se 
vit obligé, ainsi que René, de retourner au 
Pont de l'Arche, le Jeudi 16 Octobre. 

Ce léger échec, loin de décourager Charles, 
lui fit prendre la résolution de transférer , 
trois jours après, son quartier général à Ste. Ca- 
therine du Mont, (abbaye attenante à la ville, ) 



Chron. et annales de France par Nicolas Gilles. Chron. de N< 
maud'e. P. 196. Belleforest. Fol. 386. 



(,449) DE REN É D'ANJOU. 73 

de faire avancer toute l'artillerie et de com- 
mencer à foudroyer les faubourgs de Rouen. 
Dunois devait en même temps sommer la gar- 
nison de mettre bas les armes, et cherchera 
exciter un mouvement parmi la population 
de la cité, qui manifestait ouvertement le dé- 
sir de se soumetire à l'autorité légitime. 

Sur ces entrefaites, le comte de Sommerset, 
qui avait rejoint Talbot avant ce siège, de- 
manda une entrevue au roi : Charles oubliant 
la conduite peu mesurée de ce prince, lui 
accorda cette faveur , et lui envoya Jean 
II, comte de Clermont ( fds aîné du duc de 
Bourbon), pour l'escorter jusqu'à son camp. 
Il voulut cependant le recevoir avec tout l'ap- 
pareil de la majesté royale, et, entouré du 
roi René, de Charles d'Anjou, des comtes de 
INevers, de Luxembourg, du sire de Tan- 
carville, du maréchal de la Fayette, etc., il at- 
tendit le généralissime anglais dans une salle 
magnifiquement décorée. 

Le comte de Sommerset (*) affecta davantage 
encore, en cette occasion , le caractère hautain 
dont il croyait apparemment se faire un mé- 
rite auprès de son mai Ire -, et quoique sa dé- 

(*)Il portait sur sa tcle. disent les historiens un chaperon de 
velours vermeil fourré, et était vêtu d'une longue robe de velours bleu, 
fourrée de martres zibelines. 



7 4 HISTOIRE («449) 

marche vis-à-vis de Charles VII n'eût d'autre 
but que d'obtenir des conditions plus avan- 
tageuses, il parut au contraire vouloir en dic- 
ter lui-même et se prévaloir du bienveillant 
accueil du monarque français, pour montrer 
autant d'assurance que, d'orgueil , devant les 
princes réunis. 

Le roi l'écouta néanmoins sans l'interrom- 
pre ; ayant ensuite pris* la parole , il répon- 
dit avec dignité, « que le droit de prononcer 
« sur le sort de Rouen , et de faire connaî- 
« tre sa suprême volonté , n'appartenait qu'à 
« lui seul; qu'il consentirait toutefois volon- 
« tiers à accorder une capitulation honora - 
« ble,aux Anglais; mais il exigeait avant tout, 
« que Talbot lui fût livré en otage. » 

Cette demande, à laquelle le comte n'é- 
tait ni préparé à répondre ni autorisé à sous- 
crire , fit rompre la négociation sur le 
champ, et Sommerset rentra dans les murs 
de Rouen, en témoignant le plus vif mécon- 
tentement/ 

Il prévoyait en effet qu'un assaut général 
allait être livré, et dans la disposition ac- 
tuelle des esprits, cette opération ne pouvait 
manquer d'être couronnée d'un plein succès. 
Ces conjectures étaient d'autant mieux fon- 
dées, que le même jour, 19 Octobre, et 



(,44g) DE RENÉ D'ANJOU. 75 

pendant l'entrevue du roi et de Sommerset , 
les habitants de Rouen parvinrent à se pro- 
curer des armes, s'emparèrent des princi- 
pales portes de la ville, et ayant repoussé 
la garnison dans le château , ils accoururent 
auprès de Dunois, qu'ils prièrent de se mettre 
à leur tête. 

Charles et René ne tardèrent pas à se join- 
dre à eux, et bientôt les chefs des Anglais 
offrirent de poser les armes, sous la seule 
condition d'avoir la vie sauve et la liberté de 
s'éloigner avec leurs bagages, ce qu'on leur 
accorda . ïalbot demeura en otage avec plu- 
sieurs capitaines et seigneurs d'Angleterre. 

Le roi qui était retourné à Ste. Catherine 
du Mont avec René, y séjourna, ainsi que le; 
autres princes , jusqu'après l'évacuation des 
troupes étrangères, et il fit célébrer dans ceite 
abbaye la fêle delà Toussaint, en moult grant 
joie et f este, dit la chronique. 

Son entrée triomphale à Rouen n'eut 
même lieu que le Lundi , 1 1 Novembre , ( jour 
de St. Martin), à cause des préparatifs néces- 
saires pour rendre cette solennité plus pom- 
peuse. 

Bourdigné. Fol. 1.J9. Hist. de Jeanne d'Arc. Tom. IV. P. 3io. 
Chron. de Normandie. Fol. 196. Jean de Serres. P. 253. Cérémo- 
nial de Fiance. P. 65y. 



7 6 HISTOIRE (,44 9 ) 

(Dans cet intervalle , quelques déserteurs 
Anglais s'étant cachés aux environs de Ste. 
Catherine, « Entants, dit Charles VII, qui 
« les rencontra un jour, ne faites nuls maux 
« et ne prenez rien sans payer.» Ces malheu- 
reux lui ayant répondu qu'ils se trouvaient 
sans aucune ressource, le roi leur distribua 
généreusement une somme très considérable, 
et les renvoya pleins d'admiration et de re- 
connaissance. 

Comme la plupart des historiens contem- 
porains ont rapporté les détails de l'entrée 
de Charles VII à Rouen, nous nous abstien- 
drions de les rappeler à nos lecteurs, s'ils 
n'ajoutaient quelques traits à la peinture des 
usages du XV e siècle ; nous avons donc cru 
devoir les conserver. 

Le roi quitta l'abbaye de Ste. Catherine , 
le Lundi n Novembre, aune heure après 
midi: revêtu d'une armure d'acier, et monté 
« sur un haut destrier couvert jusqu'aux pieds 
« d'une housse de velours azuré, semée de 
« fleurs de lys d'or , il avait sur sa tête un 
chapel de Bièvre (sorte de castor), doublé de 
velours vermeil et surmonté d'une housse d'or. 
Ses pages l'entouraient, ayant des harnoys de 
« teste couverts de fin or et diverses façons 
« d'orfèvrerie, et plumes d'autruches déplu- 
« sieurs couleurs. » 



(1449) DE RENÊ D'ANJOU. 77 

Armé de même que Charles VII, René était 
placé à la droite de ce prince, et le comte du 
Maine à sa gauche. Leurs palefrois étaient 
harnachés comme celui du roi de France, à 
la différence des croix d'or de Jérusalem , 
qui se mêlaient aux fleurs de lys. 

Quatre hommes d'armes marchaient ensuite 
à pied auprès du cheval de bataille de René; 
« ses pages et ses archers ( dont messire de 
« Pruyllé était le chef) le suivaient, ayant 
« brigandines etjacquettes de diverses façons , 
« leurs espées, dagues et harnoys de teste 
« garnis d'argent. » 

Les comtes de Clermont, et de Nevers, les 
ducs de Calabre et d'Alençon , paraissaient 
immédiatement après ces trois princes, et 
précédaient Charles de Culant, grand maître 
d'hôtel. Ce brave guerrier, qui commandait 
six cents lances , « (au fer desquelles pendoit 
« un pahnoncel de satin vermeil où était peint 
« un soleil dor), s'avançait entouré de ses pages 
et avait au col une écharpe de tissu doré, traî- 
nant jusqu'à la croupe de son destrier; un de ses 



Aïo tfaucon. Monuments de la monarchie française. Tom. III. 
Fo 1 . 43. /J4 Bourdigné Fol. i5o. Hist. de France. Tom. XV. P. 
466. 467. Monstrelct. Tom. II. Fol. 189. Moréri. Tom. I.er Fol. 
8"îo. Ibid. Tom. II. Fol. 807. Ibid. Tom. III. Fol. 79^. Chronique 
de Normandie. 



7 8 HISTOIRE (,44 9) 

écuyers portait l'étendard de France au milieu 
duquel se voyait Piniage de St. Michel, « sur 
« une pièce de velours azuré à trois fleurs de 
« lys, bordée de grosses perles. » 

Revêtu d'armes blanches , monté sur un super- 
be destrier harnaché de velours bleu et orné 
de grands affiquets d'argent , Poton de Sain- 
trailles, bailly du Berry, et grand écuyer du 
roi, vint prendre son rang en avant de tout le 
cortège. ( Cet illustre capitaine avait en 
écharpe , « dit la chronique, la grande espèe de 
« parement, dont la poignée et la croix étaient 
« d'or, et la ceinture de velours bleu, semé 
« aussi de fleurs de lys ). 

Non loin de Poton , on distinguait Guillaume 
des Ursins, chancelier de France, dont la robe 
écarlate était fourrée de menuvair, sur la- 
quelle flottaient des rubans d'or. !1 tenait entre 
ses mains, sur sa haquenée blanche, un petit 
coffre de velours, garni d'or massif, renfer- 
mant les sceaux du royaume. 

Les autres chevaliers français, dont la ma- 
gnificence éclata le plus dans cette journée, 
furent le comte d'Évreux et le comte de St. 
Paul, Louis de Luxembourg. Le premier avait 
auprès de lui, huit gentilshommes habillés de 
satin vermeil, à grandes croix blanches. Le 
comte de St. Paul, couvert d'une armure d'acier 



(1449) DE REN ^ D'ANJOU. 79 

« poii, montait un superbe cheval housse 
« de satin noir , semé d'orfèvrerie ; il était 
« suivi de trois pages, dont l'un se faisait re- 
« marquer par une riche tunique de velours 
« vermeil ; le second par un casque d'un grand 
« prix, et le troisième par un manteau de drap 
« d'or. » Enfin, après eux marchait un pale- 
frenier, tenant en laisse un haut destrier cou- 
vert jusqu'aux pieds d'une draperie d'or et 
de soie. 

Ferry de Lorraine et Jean son frère, le 
comte de Castres, les sires de Tancarville et 
de Beauvau , Pierre II de Bouliers, Louis 
d'Estouteville, ( grand sénéchal de Norman- 
die et grand bouteillier de France ) , le vi- 
comte de Lomagne, le célèbre Jacques Cœur, 
argentier du roi, le sire de Jalongnes, le ma- 
réchal de la Fayette, etc., fermaient la marche. 

Ce brillant cortège s'étant arrêté devant 
la porte de Beauvais, du côté des Chartreux, 
Charles VII choisit Pierre de Brézé,(l'un 
des premiers Français entrés dans la ville), 
pour conférer l'ordre de la chevalerie à Àntoi - 
ne de Beauvau, (*)à peine âgé de treize ans; 



(*)Ce chevalier s'appela dans la suite comte de Policastre, et de- 
vint conseiller et chambellan de Louis XI qui le nomma chevalier 
de St. Michel. En i^-j-i/û succéda a son père Bertrand de Beauvau, 



8o HISTOIRE (l 44 9) 

Pendant celte cérémonie, qui avait attiré 
une grande affluence de spectateurs , on vit 
sortir de la ville l'illustre Dunois, vêtu d'une 
jaquette en velours, fourrée de martres-zibe- 
lines et monté sur un cheval couvert d'une 
housse de velours vermeil, brodée d'une lar- 
ge croix blanche. ( « Et avoit ceinte, ajoute 
« la chronique, une moult belle espée, garnie 
« de pierres de diamants, rubis balays, à 
« grant'foison et prisée de quinze à vingt mille 
« escus). » 

Ce guerrier, auquel on devait en partie la 
reddition de Rouen, présenta au roi l'arche- 
vêque Olivier de Longueil, et les évêques de 
Lizieux et de Bayeux, revêtus de leurs habits 
pontificaux^ les bourgeois, en jaquettes bleues, 
et en chaperons rouges, les accompagnaient, 
« ainsi qu'une longue procession de gens d'é- 
« glise,enchappeset surplis, portant la croix, 
« les bannières, les reliques, et chantant le 
« Te Deinn, » 

Les magistrats ayant alors harangué le roi , 
lui offrirent sur un bassin d'argent les clefs 
de leur cité -, Charles les remit à Pierre de 
Brézé, qu'il venait de nommer gouverneur 
de Rouen, et donna le signal de continuer 

sire de Précigny , dans la charge de premier président laïque de la 
chambre des comptes. 

Il ayait épousé Anne Hingant,et mourut en 1489. 



(i449) DE RENÉ D'ANJOU. 81 

la marche dans le même ordre observé jus- 
qu'alors (*). 

La porte sous laquelle le cortège devait 
passer, était entièrement tendue de draperies 
aux armes de France, et une pareille décora- 
tion avait lieu dans les rues qui conduisaient 
au palais. Elles étaient encombrées d'une 
immense foule de peuple faisant retentir les 
airs des cris de Noël ! JNoël ! et vive le roi! 

Arrivé à l'entrée de la ville, où quarante 
des principaux habitants de Rouen attendaient 
le monarque, avec un magnifique dais, Char- 
les mit pied à terre, et alla dans l'église ca- 
thédrale rendre grâces au ciel d'une protec- 
tion aussi visible. Durant ce trajet, divers 
spectacles singuliers arrêtèrent par inter- 
valle le roi et sa suite.- on vit d'abord sur la 
fontaine de la ville ( dont les armes sont un 
« agnus dei\) » un agneau qui jetait différentes 



(*) « C'estoit belle chose à veoir, 
« Les rois de France et de Secile. 



« A la dextre du feu bon roy 

« Chevauchoit Sicile , en graut chière. . . 

« A la senestre , d'aultre arroy , 

« Le comte du Mayne son frère. » 
« Et estoient trompestes et clayrons sonnant si fort , que c'estoit 
« grande mélodie et beJIe chose a ouyr. » 
( Martial d'Auvergne. Chronique de Normandie. ) 

TOME II. 6 



82 HISTOIRE (,44 Q ) 

sortes de liqueurs par ses cornes (*). Plus loin, 
auprès de l'église Notre-Dame, on applaudit 
beaucoup , entr'autres , à l'apparition d'un 
cerf (**),« ayant une couronne autour du col 
« et qui s'agenouilla devant le roi. » On dut 
remarquer avec une égale surprise , « un 
« tigre et ses petits, placés sur un coffre élevé 
« et qui se miraient ez miroirs, dit Monstre- 
« let (***).» 

Le vieux Talbot, vêtu d'une robe de ve- 
lours richement fourrée, ( dont Charles VII 
lui avait fait présent comme un gage de son 
estime) et portant sur sa tête un chapeau 

(*)« Gectantbreuvaiges par ses cornets, dit Monstrelet. » 

(**) Ce cerf devait sans doute ressembler à celui dont Juvénaldcs 
Ursins a donné la description et qui figura, le 20 Juia i38o, à Feu- 
trée d'Isabeau de Bavière a Paris. 

« Il estoit tellement faict et composé , qu'il y avoit homme que 
« l'on ne voyoit, lequel lui faisoit remuer les yeux, les cornes, la 
« bouche et tous les membres, et avoit au col les armes du roy y 
<c pendantes. . . et sur le licou près du cerf, avoit une espée toute 
« nue, belle et claire. Et quant vint l'heure que Jaroyne passa, celui 
« quitenoit le cerf au pied dextre de devant, luy fist prendre l'es- 
u pée, et la tenoist toute droicte et la faisoit trembler. . . » 

Hist. du théâtre français. P. 168. 

On peut voir dans Montfaucon les planches gravées qui représen- 
tent l'entrée de Charles V II a Rouen et a Caen. René, Charles d'An- 
jou, Dunois,etc. y figurent. 

{***) « Ung peu plus avant sur un coffre , 
« Comme les gens se retiroient , 
« L'on veoit là , ung très bel tigre, 
« Et ses petits qui se miroient. » 

(Maiii:! d'Auvergne. Vigiles. ) 



(1449) DE RE1 ^ E D'ANJOU. 83 

violet découpé à cornette, était placé à la 
même fenêtre que Marie d'Harcourt-Tancar- 
ville , comtesse de Dunois; quelques autres An* 
glais,'at lires par la curiosité, s'étaient aussi réu- 
nis à leur illustre capitaine ; mais l'histoire rap- 
porte que leur phisionomie triste et abattue 
exprimait visiblement la douleur qu'ils res- 
sentaient du triomphe du roi de France (*). 

Les jours suivants furent encore signalés 
par des réjouissances générales et des fêtes 
splendides, pendant lesquelles on dressa de 
grandes tables couvertes de viandes et de vins, 
où chacun pouvait aller s'asseoir indistincte- 
ment. 

En quittant la capitale de la Normandie, 
suivi de René et de toute sa cour, Charles 
VII, qui se préparait à former le siège d'Hon- 
fleur et de Caen, établit son quartier d'hiver 
à l'abbaye de Jumièges. 

Mais au milieu de l'ivresse répandue dans 
l'antique Neustrie par ces premiers succès, le 



(*) La endvoit, estoietit aux fenestres, 
La femme du comte Dunois, 
Talbot, et des Angloys ancestres, 
Non bien aises en leur harnoys. 
« Et estoient Talbot avec les autres Angloys a veoir icelle besoi- 
«gne, et estoient les Angloys hostagiers, moult pensifs et marrys 
« en cueurs, comme ceulx auxquels la chose ne plaisoit guères. » 
( Vigiles de Charles VII. Monstrelet . ) 

6* 



$4 HISTOIRE (i 44g-i45o) 

valeureux monarque dont la gloire et l'amour 
se disputaient les moments, était loin de pré- 
voir que l'objet le plus cher de ses affec- 
tions, Agnès Sorel, allait lui être^enlevée 
presque sous ses yeux. Personne n'ignore que 
ses soupçons sur une mort aussi imprévue 
qu'elle fut prompte, planèrent malgré lui, 
sur l'héritier de son trône (1). 

Nous ne suivrons pas René dans les diver- 
ses périodes de cette rapide campagne, où il 
ne figura d'ailleurs que sur un plan secon- 
daire. Nous nous bornerons à rapporter, que 
ce prince se trouva en personne à presque tou- 
tes les batailles qui furent alors livrées aux 
Anglais , entr'autres à celle de Fourmigny 
(le 18 ou le 23 Avril i45o, entre Bayeux 
et Carentan); « furieuse* affaire, dit un con- 
« temporain, où périrent cinq mille Anglois, 
« sans que du party des François fussent occis 
« que dix à douze personnes, qui fust chose 
« merveilleuse (*). » 



Alain Chartier. Fo!. 192. MonstreJet. II Fol.19.Hisl-. de France, 
Tom. XV. P. 483. Chronique de Charles VII. Fol. 65 a 66. Chroni- 
que de Normandie. P. 201. Jean de Serres. P. 253. Bellcforest. Fol. 388. 
(*) « Et furent morts parle rapport des hérauts, bonnes gens et 
a prestres , qui la estoient, trois mille sept cent soixante-quatorze 
« Anglo^s, et pris seize çewts. On les enterra en quatorze fos- 
« ses, et ne mourut que cinq, six ou huit François; et les Angloys 
« estoient six mille, tandis que les François n'estoient que trois 
« mille. » 
Chron. de Normandie. P. 201. Jean de Serres. Fol. 253. 



(,449" 1 45o) DE RENÉ D'ANJOU. 85 

(Cette victoire tiendrait effectivement du 
prodige, si tous les détails en étaient avérés, 
car l'armée ennemie, commandée par Tho- 
mas Kiriel, était presque double en nombre 
de celle de Charles VII, à la tête de laquelle 
se trouvait le connétable de Richemont. ) 

Quoiqu'il en soit, la journée de Fourmigny 
parut si surprenante , qu'on la célébra à 
Paris, par une procession solennelle où l'on 
vit défiler quatorze mille enfants de l'âge de 
sept à dix ans, choisis dans les principales 
familles de cette capitale. 

Jean II de Bourbon, surnommé le compa- 
gnon invincible des périls du roi , se distin- 
gua si glorieusement pendant ce mémorable 
combat, que le monarque l'arma lui-même 
chevalier sur le théâtre de ses exploits. 

Charles VII avait transféré son quartier- 
général à Argentan; mais voulant commencer 
le siège de Caen, où commandait le comte de 
Sommerset, il se rapprocha de celte ville et 
se logea dans l'abbaye d'Ardenne ; il préféra 
ensuite le monastère de la Trinité, afin de s'y 
trouver avec René, le duc de Calabre et Ferry 
de Lorraine. 

Malgré les efforts courageux de la garnison 
anglaise et de son chef intéressé à réhabiliter sa 
réputation militaire, le siège de Caen ne dura 



86 HISTOIRE (1450) 

que seize jours. Le roi de France eut même 
pu s'en emparer beaucoup plus tôt, en ordon- 
nant un assaut général \ sa générosité l'en em- 
pêcha, et il aima mieux voir celle ville se 
rendre par composition, afin de lui éviter les 
horreurs du pillage. 

Ce monarque, toujours accompagné de Re- 
né et des autres princes , fit son entrée à Caen 
le i5 Juillet (*) 9 au milieu des acclamations 
universelles et des cris de Noël ! Noël ! 

Pendant le siège de Falaise, qui eut lieu 
immédiatement après, Charles VII, René, le 
duc de Calabre, le comte du Maine et les au- 
tres princes logèrent ensemble à l'abbaye de 
St. Andrieux. Mais ils n'y demeurèrent pas 
long-temps, car cette ville ouvrit ses portes 
au bout de quelques jours. 

Le roi de t France y ayant laissé Poton de 
Saintrailles pour bailly ou gouverneur (**), se 
transporta avec son armée devant Cherbourg 
qui capitula également le 12 Août i45o» à 



(*) Martial d'Auvergne assigne une autre date ; 

Le sixième jour de Juillet, 

Le roi a Caen fit son entrée , 

Le roi de Sicile, et Calabre. . . 
Vigiles de Charles VU. P. 90. 

Le père Anselme. Hist. des grands officiers de la couronne. Fol. 
QÎ.Tom. II. 
(**)Le 2a Juillet. 



(i45o) DE RENÉ D'ANJOU. 87 

la suite de quelques sorties, dans une ^des- 
quelles périt le brave Prégent de Coëtivi, ami- 
ral de France , guerrier vraiment digne de 
mourir au champ d'honneur. Ainsi fut totale- 
ment terminée, dans l'espace de moins d'un 
an (*) 9 la conquête de la Normandie. 

Cette courte guerre ajouta encore un nou- 
vel éclat à la renommée que le roi René , 
le duc de Calabre, le comte du Maine, et Ferry 
de Lorraine s'étaient déjà acquise en combat- 
tant pour la France (**}. 

II. Un motif qui honore le cœur de René 
empêcha ce prince de participer à la seconde 
expédition de l'armée française , dont le 
prompt résultat fut l'expulsion entière des An- 



(*) Voyez parmi les poésies du duc de Charles d'Orléans, cel- 
les relatives à la conquête de Normandie et de la Guienne. 

Manuscrits de la bibliothèque royale. IN.* 2788. 

Wassebourg, dans ses antiquités belgiques, dit que « René et son 
« fils eurent grand honneur et bruit sur tous autres à l'assaut h la 
« prise de Rouen, et semblablement René et sa bande à là prise de 
« Falaise. » 

Antiquités de la Gaule Belgique, Fol. CVI. 

(**) « Ils payèrent de leur personne, dit Bourdigné , sans paour 
« péril ou aventure de jamais abandonner l'armée. Le gentil roy 
«René et son frère, monstrèrent bien la bonne affection qu'il s 
« avoient de bien servir la couronne de France , sans y épargner 
« corps et biens. Aussi, ne s'est-il point trouvé que aulcun de la 
» maison d'Anjou, ayt jamais faict trahison au noble lys de France, 
.< duquel ils sont descenduz. 



88 HISTOIRE (i45o-i 451-1452) 

glais de toute la Guienne , après la mort de 
Talbot, tué le 16 Juillet i453 (*). 

De violents simptômes de peste s'étant ma- 
nifestés enProvence vers la fin de la campagne 
de Normandie, René, dont la seule présence 
était déjà un bienfait, se hâta de partir pour 
Aix- Il ne craignit point de s'exposer lui-même 
au plus redoutable des fléaux, dès qu'il put 
espérer d'en calmer les effets ou d'en arrêter 
le progrès par ses soins, ses mesures, et sa pa- 
ternelle vigilance- 

Il était urgent que ce prince ranimât par 
son exemple le courage chancelant de ses 
malheureux sujets: déjà la plupart des vil- 
les où le mal avait exercé ses ravages , 
étaient devenues presque désertes parla mor- 
talité ou la fuite de leurs habitants, chez les- 
quels la frayeur accélérait sans doute les pro- 
grès de la contagion. 

René envoya des médecins et des secours 
en tout genre, dans les lieux infectés; il as- 
signa un local salubre pour y recueillir les 
infortunés sans asile , et voulant occuper 
la grande quantité d'ouvriers qui étaient 



(*) Talbot avait été nommé maréchal de France par le roi d'An- 
gleterre ; il mourut âgé de quatre vingts ans, avec la réputation d'un 
des plus grands capitaines du royaume, d 1 un homme juste, pieux et 
ami sincère. Son lits fut lut à ses cotés. 



(i 45'i-i 453) DE REJNÉ D'ANJOU. 89 

alors sans pain ni travail, il fit exécuter plu- 
sieurs travaux d'embellissement à son pa- 
lais : le cinquième agrandissement de la ville 
d'Aix date de cette malheureuse époque- 

Ce bon prince qui se trouvait encore dans 
sa capitale en i4^2, y fit construire le quar- 
tier du palais du côté de l'Orient, le même 
qui renfermait le local appelé la grande salle. 
Il l'enrichit, dit-on, de sculptures gothiques 
d'un fini précieux, et il plaça sur le milieu 
de la façade, l'écu blazonnéde ses armes avec 
plusieurs de ses devises. 

La santé de la reine de Sicile, qui était 
demeurée à Angers, força René d'y revenir 
précipitamment, et l'arracha à la reconnais- 
sance des Provençaux. 

Isabelle de Lorraine avait depuis quelques 
années ressenti les atteintes de la douloureuse 
maladie dont les simptômes se reveillaient avec 
une nouvelle violence. Renonçant dès-lors aux 
plaisirs d'une cour dont elle était l'ornement, 
cette princesse avait vécu en Anjou comme 
au sein d'une profonde solitude : étrangère aux 
fêles, à la politique, ses seules distractions se 
bornaient à l'éducation de ses jeunes petits- 



T)e linitze, hist. manuscrite de la vj|! c d'Aix. loin. t er , loi. 
5 9 4. Legouvcllo, P. u5. 



9° HISTOIRE (i45^i453) 

enfants , et elle ne connaissait d'autres soins 
que les exercices journaliers d'une haute 
piété. S'étant en même temps interdit, toute 
dépense superflue, afin d'augmenter par son 
économie, l'argent nécessaire au roi son époux, 
une extrême simplicité avait remplacé la 
magnificence qui régnait autrefois dans l'in- 
térieur de son palais. 

On a pu juger de la tendre affection que 
René conservait à son épouse après environ 
trente-deux ans de mariage, « et l'intelligence 
« qu'on voyait dans leur union (dit un his- 
« torien ) avait contribué encore à augmen- 
ta ter l'admiration qu'on portait à cetexellenl 
« prince. » 

On se formera donc facilement une idée 
des consolations touchantes et des preuves 
continuelles d'affection qu'il prodigua en cette 
circonstance à sa royale compagne. 

Se faisant par fois illusion sur les progrès 
rapides d'un mal incurable, et sur un dépé- 
rissement qu'Isabelle employait tous ses efforts 
à lui dissimuler, René essayait d'échapper 
aux cruelles pensées qui le poursuivaient, en se 
livrant à l'exercice de la chasse (*). Les fo- 



Gaufridi. Hist. de Provence. Fol. 3 18. 

(*) La chasse était alors regardée comme un des privilèges 1 es 
plus chers à la féodalité, et il n'était pas rare que tel prince, ou 



( 1 452-i 455) DE RENÉ D'ANJOU. 91 

rets de Saumur, de Beaufort et de Beaugé (*) 
furent souvent les témoins de son adresse à 
tirer de l'arc, de son agilité à poursuivre à 
pied les bêtes fauves , mais bien plus encore 
des tristes rêveries dans lesquelles le plon- 
geait l'état dangereux de la reine. Aussi, une 
inquiétude constante, de vagues pressenti- 
ments ne fardaient pas à le ramener auprès 
d'elle, et on le voyait alors se nourrir avec 
une nouvelle ardeur des idées pieuses qu'il 
n'avait jamais laissé éteindre en son âme. 

On rapporte que, dans le double but de pro- 
curer une sorte de délassement à Isabelle, et 



baron, entretînt à la fois raille à douze cents chiens de chasse 3 et 
un nombre infini de faucons et d'autres oiseaux. Louis XI ne refu- 
« soit rien, dit-on, à ses braconniers et fauconniers qui faisoient 
« son déduit . et a aultres gens ne donnoit que très peu ou néant. » 

Le roi Jean qui, dans sa captivité passait une partie de son 
temps a chasser dans les forets de Windsor, fit composer un traité 
en vers , sur la fauconnerie et la vénerie. 

Le duc Philippe de Bourgogne attachait beaucoup d'amour-pro- 
pre à être regardé comme très habile chasseur. 

(*) Le château de Beaufort a été démoli, et il n'en reste que les 
vieilles tours. 

Celui de Beaugé , fut bâti par René qui affectionnait beaucoup cette 
ville, dont on peut même le considérer comme le fondateur, car 
elle n'était avant lui qu'un village. On voit encore dans le château 
qui est presque entièrement détruit, d'assez grandes salles que René 
habitait souvent avec toute sa cour. 

En 1286, le roi Philippe le hardi , assigna deux mille livres de rente 
sur les chàtellenies de Beaufort en vallée et Baugé. à Marguerite de 
Provence sa mère. 

Moréri, ïom. J.« Fol, 373. 383, 



9 2 HISTOIRE (.452-1453) 

d'accomplir un vœu secret formé poursagué- 
rison, René exécuta vers le même temps un 
projet qu'il paraissait avoir conçu dès son 
retour de Provence. 

Ce prince possédait à une petite lieue d'An- 
gers, auprès d'une plaine assez étendue appe- 
lée encore le camp de César, un jardin con- 
sidérable et fertile, quoique placé sur un ro- 
cher schisteux d'environ soixante pieds de 
hauteur. C'était là que, se dérobant aux fêtes 
tumultueuses de sa cour, iebon roi avait pris 
l'habitude de venir méditer, loin des gran- 
deurs, en s'abandonnant au calme si doux que 
l'aspect de la nature ramène dans les cœurs 
agités. 

La position de ce verger solitaire était d'ail- 
leurs aussi riante que silencieuse.... En se pro- 
menant sous les longues allées plantées par 
René lui-même, on découvre les rives om- 
bragées et sinueuses delà Mayenne qui, après 
avoir baigné les murs escarpés de la terrasse, 
se déploie en serpentant à travers une 
plaine fertile, avant de mêler ses eaux à 
celles de la Loire. De l'autre coté, et à l'O- 
rient, l'œil peut embrasser presqu'en totalité 
la ville d'Angers, ses ponts , ses faubourgs , 
ainsi que les tours et le donjon pittoresque 
du château. 



(i 452-1 453) DE RENÉ D'ANJOU. 93 

René choisit ce lieu romantique pour y 
bâtir un modeste ermitage qu'il augmenta 
plus tard, et qui devint un couvent de Cor- 
deliers. 

Ayant cru découvrir une légère ressemblance 
entre une profonde excavation de son jardin 
et la célèbre grotte de la Ste. Baume, en Pro- 
vence, le roi de Sicile donna le nom de Bau- 
metle (a) à la petite église dont il ordonna la 
construction pendant la maladie d'Isabelle. 
Une partie des murs, le cloître, les cellules, 
en furent taillées dans le roc même, et le 
clocher de la chapelle se trouva moins élevé 
que le terrain planté d'arbres qui entoure 
l'ermitage. 

René , qui aimait singulièrement la Bau- 
jnetle, l'embellit à diverses reprises de tableaux 
à fresque, de devises et de sentences, dont 
les sujets pieux ou mélancoliques portaient 
l'empreinte de la douleur de son âme. 

Ces ingénieux et touchants emblèmes, ces 
tristes inspirations d'un cœur profondément 
affecté, ont disparu pour toujours, sans qu'on 
ait jamais eu la pensée de les recueillir. Les 
berceaux tracés par René ont également subi 
la loi du temps ou d'une force récente bien plus 
dévastatrice j les ronces, les clématites , 



94 HISTOIRE (1452-1453) 

les lierres et les fleurs sauvages tapissent 
maintenant les rochers et les anciens murs 
de l'ermitage; mais à l'exception des cellules 
qui n'exislent plus, tout est encore debout a 
la Baumette, et comme au XV.e siècle, le pieux 
étranger peut y invoquer l'Éternel dans la 
chapelle où René implora si souvent la pro- 
tection céleste pour la compagne qui allait 
être ravie à sa tendresse. De même qu'au rè- 
gne de ce prince, on entend au-dessous de la 
terrasse élevée, le bruit prolongé des flots 
de la Mayenne qui s'engloutit en tournoyant 
dans une espèce de gouffre sur lequel le peuple 
raconte des histoires merveilleuses. Les ob- 
jets qui attiraient l'attention du bon roi, frap- 
pent donc aussi les regards du voyageur mo- 
derne. Toutefois, c'est le souvenir de René qui 
semble surtout animer le plus vivement cet 
antique ermitage, et se mêler à toutes ses rui- 
nes. A l'aspect de la voûte gothique si bien 
conservée, à la vue de ces cloîtres silencieux, 
on plaint involontairement l'excellent monar- 
que qui y répandit tant de larmes; on songe 
à sa douce piété, à sa bienfaisance, à l'exquise 
sensibilité de son cœur. Heureux, si l'on n'a 
pas soi-même quelque secret motif de compa- 
tir à ses peines et de méditer douloureusement 
sur la perte d'êtres chéris ! 



(i45a-i453) DE RENÉ D'ANJOU. 95 

René dirigeait aussi de temps en temps ses 
promenades mélancoliques vers son manoir 
favori de Reculée (3j, situé d'un autre coté 
d'Angers et à une distance moins considéra- 
ble. Il s'élait plu à en cultiver le jardin ', 
à l'enrichir de plantes rares, et à y peindre 
à fresque la galerie qu'il y avait fait cons- 
truire. Il s'y rendait souvent par eau, en s'em- 
barquant sur un simple canot de pêcheurs 
avec lesquels il aimait beaucoup à s'entretenir. 
Plus ordinairement, c'était à pied qu'il fran- 
chissait le court trajet de son château à son 
pavillon. Il y demeurait quelquefois plusieurs 
jours de suite, et il y recevait alors sans faste 
les principaux habitants d'Angers. 

Bientôt iï ne put même plus goûter ces 
innocentes distractions: l'état désespéré de la 
reine vint renouveler toutes ses alarmes, ab- 
sorber toutes ses pensées. 

Isabelle de Lorraine avait fait admirer sa 
courageuse résignation, durant la longue ma- 
ladie qui la conduisait lentement au tombeau. 
Mais comme pour attacher de plus vifs regrets 
à sa perte, sa fermeté héroïque brilla d'un nou- 

Pitton. Hist. de la ville d'Aix, Liv. III. 225. Dom Calmet. Hist, 
de Lorraine. Totn. II. Fol. 848. Gaufridi, Fol. 3 18. Bôurdigné, 
Fol. if>3. Bouche, Tom. If. FoJ. fài. Chronique de Provence, Fol- 
621. Arcs triomphaux , 8. me arc. P. 47- 



9 6 HISTOIRE (i452-i453) 

vel éclat dans les derniers joursde sa vie. D'un 
front calme , d'un cœur soumis, cette princesse 
vit approcher le terme fatal, sans murmurer, 
sans s'émouvoir, sans proférer une plainte, et 
elle trouvait encore la force de consoler un 
époux au comble de l'affliction. 

Cette reine vraiment chrétienne expira au 
milieu des larmes de sa famille et de tout son 
peuple, le 28 Février i4^3, à l'âge d'environ 
quarante-trois ans (*). 

(On croit qu'Yolande d'Anjou et Ferry de 
Vaudémont furent présents à sa mort ). 

On tenterait vainement d'exprimer à quel 
point le cœur de René fut brisé par cette dé- 
chirante séparation... Ses efforts pour se pré- 
parer à une douleur partagée par sa cour en- 
tière et par ses fidèles Angevins, devinrent 
impuissants, et il fut comme accablé sous son 
poids. En vain chercha-t-il un motif de con- 
solation dans la fin si pieuse de sa royale com- 
pagne, rien ne put tempérer ses regrets qui, 



(*) « Elle fut vivement regrettée des Provençaux et des Angevins, 
« dit Bourdigné, car c'étoit une très charitable et vertueuse dame, 
« qui par grant humilité, secrètement visitoit les pauvres et ma- 
« ladeset excrçoit toutes œuvres de miséricorde. » 

La plupart des historiens ont varié sur la date précise de la mort 
de la reine de Sicile. Nostradamus se trompe évidemment en pré- 
tendant que René l'apprit par message, pendant la conquête de 
Normandie. 



^453) DE RENÉ D'ANJOU. 97 

après avoir éclaté avec une nouvelle force le 
jour des funérailles de la reine, se réveillè- 
rent plus cruellement encore à l'arrivée du 
duc de Calabre, qui venait mêler ses larmes 
à celles de son père. 

Laissons retracer au naïf historien d'Anjou, 
presque le contemporain de René , les preuves 
multipliées d'atiachement que ce bon prince 
donna à son épouse: 

« De la perte de sa royale compaigne et es- 
« pouse, fust le noble roy de Sicile si attainct 
« de dueil, qu'il en cuida bien mourir... Ne 
« jamais tant qu'il fust en vie, ne oublia l'a- 
« mour qu'il avoit en elle et ne pust se li- 
« vrer à une franche gaieté. 

« Un jour (*), comme ses familiers et pri- 
« vés lui remonstroient (le cuidant consoler ) 
« qu'il falloist qu'il entroubliast son dueil, 
« et puisqu'elle estoit décédée , qu'il ne la po- 
« voit recouvrer, et que force estoit (s'il vou- 
« loist vivre ) de laisser tout cela et prendre 
« confort. » 

« Le bon seigneur, en plorant, les mena lors 
« dans son cabinet, et leur monstra une painc- 
« ture, que luy-mesme avoit faicte, qui estoit 



(*) Ceci est extrait d'un manuscrit provençal du XVIe siècle, que 
Bourdigné a traduit Jitte'ralement, et qui cite pour garaqt Jes chro- 
uiques de J. P. de Bergome. 

TOME II. n 



9 8 HISTOIRE (,453) 

« un arc turquqys duquel la corde esloit brï- 
« sée, et en dessus dHceluj es toit escript le 
« proverbe italien: — Arco per lentare, pia- 
« ga non sana Q » -1- Puis leurdict: « Mes 
«< amys, ceste paincture faict réponse à tous 
« vos arguments; car aïnsy que pour destendre 
« Tare ou en briser et rompre la corde., la 
« playe qu'il a faicte de la sagette qu'il a ti- 
« rée, n'en est de riens plutôt guérie, aussi 
« pourtant , si la vie de ma chère espouse est 
« par mort brisée, pour ce plutôt n'est pas 
« guérie la playe de loyale amour, dont elle 
« vivante navra mon cœur. » 

« Ainsi, respondict le gentil et débonnaire 
« prince, et fust en cest estât, qu'il ne vouloit 
« recevoir aulcune consolation. Et peut-on en 
« plusieurs lieux en Anjou veoir en paincture 
« iceulx arcs turquoys (4). s 

Durant la vie d'Isabelle, René avait choisi 
un autre simbole pour exprimer la vive affec- 
tion qu'il lui portait. C'était une chaufferette 
ou réchaud plein de charbons enflammés, avec 
ces mots: d? ardent désir. « Il y fist ajouter, 



(**) C'est une imitation du vers de Pétrarque: 

Piagà per allenlar , cTarco non sana, 

Et qu'importe au blessé , 

<( Que Tare soit détendu, quand le trait Ta percé? 

( Sonnet X, traduction de M. Léon de St. Gêniez, P. 29. 



,455; DE RENÉ D'ANJOU. 99 

« dit Bourdigné , un chapelet de patenostres^ 
« au milieu duquel estoit escript en lettres ita- 
« liques: Dévot lui suis. Et interpresioient et 
« vouloient dire plusieurs, qu'il portoit telles 
« devises pour quelques dames en amour qu'il 
c avoit; mais saulve leur révérence, car tant 
« que la bonne princesse fust en vie, il ne porta 
« devise que pour l'amour d'elle, et jamais 
« aultre ne mist en son cueur. » 

Tout entier à ses souvenirs et à ses regreis, 
René chercha à reproduire en divers lieux 
ces touchants emblèmes que sa mélancolie et 
sa tendresse lui inspiraient tour-à-tour. On 
les remarque dans la plupart des ouvrages 
qu'il composa depuis la perte de la reine -, ils 
ornent presque toutes les peintures dont il 
décora les églises ou ses palais, et on les re- 
trouve même encore jusques sur quelques-uns 
de ses livres habituels de prières. 

La Lorraine, où il avait vu Isabelle pour 
la première lois, et où tous deux avaient vécu 
si long-temps heureux, lui rappelait trop une 
époque de bonheur qui n'était plus , pour 
qu'il pût se résoudre à habiter de nouveau 



Le père Anselme , Tome I.er Fol. 233. Durival, P. 3g. Descrip- 
tion de lu Lorraine. 

7* 



Km HISTOIRE (,455) 

Nancy, et à s'éloigner d'Angers où reposait 
la dépouille mortelle de celle qu'il pleurait 

Aussi, quoique cette princesse et lui se fus- 
sent fait un don mutuel du duché de Lorraine, 
René, environ un mois après la mort de son 
épouse ( le 26 Mars i4$3 ), le céda au duc 
de Calabre. 

Ce prince, accompagné de Jean de Fenes- 
trange, partit alors pour Nancy , et y prêta 
serment, le 2 3 Mai de cette même année , si 
célèbre par la prise de Gonstantinople tombée 
au pouvoir des Musulmans. 

III. Une passion éminemment française, la 
gloire, ce noble sentiment que Tacite nommait 
« la dernière ambition du sage, et dont le 
« prestige, dit un ancien poète (*), semble 
« nous rendre moins sensibles à la douleur, » 
pouvait seule vaincre l'abattement d'un prince 
tel que René. Inaccessible à de vulgaires dis- 
tractions, il eut dédaigné, repoussé de vains 
plaisirs; mais cédant à un attrait tout-puissant 



(*) Ovide. 

Gaufridi, Hist.de Provence, Fol. 3 1 8. Bourdigné. Fol. i52. 
Hist. générale de Venise par Th. Fougasses, Tome II, P. 335. à 
340. Mémoires du père Niceron J Tome Xi , P. 263. 264. Jean Si- 
mone tta, Vie de François Sforce, in-î°. Dictionnaire historique, 
Tome VU, P. 3. Légendede s Flamands, Fol. i35.Burigny. P. 34 1. 



(1455-1^4) DE RENE D'ANJOU. 101 

<ur un cœur généreux, l'image des périls, 
le tumulte des armes dissipèrent , pour quel- 
que temps, les funèbres pensées qui le domi- 
naient. 

Le célèbre François Sforce , en succédant 
à son beau -père , Philippe Yisconti duc de 
Milan, avait continué à entretenir avec Re- 
né des relations amicales , commencées avant 
la prise de Naples. Depuis, ces deux princes 
s'étaient engagés à se soutenir mutuellement 
en cas de guerre. 

Cette promesse fut réclamée par Sforce, aus- 
sitôt que le roi d'Aragon , ligué avec François 
Foscari,doge de Venise, le marquis de Mont- 
ferrat et le duc de Savoie , eut manifesté l'in- 
tention d'envahir le Milanais. 

Totalement absorbé par sa douleur, René 
n'avait pu d'abord condescendre aux vœux de 
Sforce qui , réuni aux Florentins et à Louis 
III, dit le Turc, duc deMantoue,le suppliait 
de venir le joindre en Lombardie. Ce ne 
fut donc qu'après les premières hostilités, et 
sur de nouvelles instances du duc de Milan 
menacé dans ses propres états, que le roi de 
Sicile s'apprêta à s'éloigner des siens. Néan- 
moins, des auteurs estimés or t blâmé ce prince 
de s'être laissé entraîner à une guerre lointai- 
ne, dans un âge où devait être éteinte toute am- 



102 HISTOIRE (i454; 

bition d'acquérir de la gloire ou de recouvrer 
une couronne. Quoique la résolution de Re- 
né se motive facilement par le besoin de s'arra- 
cher à de cruels souvenirs , et par l'obliga- 
tion de remplir les engagements contractés 
envers Sforce , n'aurait-on pas des reproches 
plus fondés à lui adresser, s'il n'eut pas tenté 
un dernier effort pour replacer son fils sur un 
trône dont le destin seul l'avait précipité lui- 
même? Nulle occasion ne pouvait paraître 
plus favorable, puisque la république de Flo- 
rence et le duc de Milan, en réclamant l'ap- 
pui du roi de Sicile, contractaient à leur 
tour la promesse de combattre avec lui, aus- 
sitôt que la campagne contre le roi d'Ara- 
gon serait terminée , et de lui payer an- 
nuellement cent vingt mille florins , jus- 
qu'à l'entière conquête du royaume de Na- 
ples. (*) 

Au surplus, Charles VII, que le roi de Si- 
cile consulta avant cette expédition, lut le 



(*) « Le bon et vertueux roi de Sicile , estant en son deuil et vi- 
«duité,poar prendre quelque exercice, et oisiveté éviter, passa 
« encore une fois en Italie, et en l'appétit du duc Sforce de Milau, 
,« combattit et subjugua une armée de Vénitiens. . . Puys après, 
«c cuida aveoir secours et ayde de plusieurs de son alliance, mais 
« en France retourna, voyant les Italiens vuides de foi,ethayneux 
« du nom franc ois. » 

Bourdigné, Fol. i5o. 



(i453-i454) DE RENÉ D'ANJOU. 1 o3 

premier à l'exhortera l'entreprendre, ne dou- 
tant pas du succès d'une campagne dirigée 
par René et François Sforce. 

Arrivé en Provence avec une armée de 
quatre mille cavaliers, René se préparait à 
franchir les Alpes, lorsqu'une sédition sou- 
daine éclata dans la ville de Gap, dont la 
souveraineté exercée par l'évêque, apparte- 
nait cependant aux comtes de Provence. 

Forcé d'ajourner son départ, le roi de Si- 
cile confia alors ses troupes à des officiers 
dévoués, leur donna l'ordre de les conduire 
en Italie, et s'occupa des mesures propres 
à apaiser la rébellion imprévue des habi- 
tants de Gap. 

Elïe était uniquement occasionée par les 
perfides manœuvres de l'ambitieux Dauphin 
qui, exilé de la cour et cherchant à aug- 
menter son apanage , avait jeté les yeux 
sur une cité , dont il croyait facile de s'em- 
parer, dans un moment où elle paraissait mé- 
contente des nouvelles taxes imposées sans 
doute par René. 

Il commença donc par y exciter de fréquentes 
émeutes, engagea le peuple à se placer sous 
sa protection, et y ayant envoyé ensuite un 
nombre considérable de soldats, il chargea 
Guipape, l'un de ses conseillers au parle- 



io4 HISTOIRE (1455-1454) 

ment de Grenoble, d'aller opérer la réunion 
qu'il méditait. 

Mais René s'étant rendu en personne à 
Gap, sa présence suffît pour calmer tous les 
esprits, et l'on s'y montra même si générale- 
ment rempli d'aiïection envers lui, que Gui- 
pape crut devoir renoncer pour le moment à 
accomplir la mission de son maître. 

Toutefois, comme le roi de Sicile n'avait avec 
lui qu'une légère escorte , et que d'ailleurs 
ce prince était obligé de se diriger immédia- 
tement vers laLombardie, il ne put s'opposer 
que pour peu de temps aux desseins de son 
perfide neveu. 

Ce fut dans ie courant du mois de Septem- 
bre i453, que René rejoignit sa cavalerie 
sur la frontière des états de ses alliés. 

Il y était désiré d'autant plus vivement, 
que le duc de Milan et les Florentins avaient 
essuyé déjà plusieurs échecs en diverses ren- 
contres. Mais à peine leur nouvel auxiliaire 
mettait-il ie pied sur le théâtre de la guerre, 
qu'on vit les Vénitiens perdre tous leurs 
avantages, et la face des affaires changer 
comme par enchantement. 



Extrait des annales d'Italie par L. Muratori, Tome IX. Burîgnj 
Hisl. cle Sicile, 



(i455-i454) DE RENÉ D'ANJOU. io5 

Sa première opération fut de détacher du 
parti d'Aragon Jean IV , marquis de Mont fer- 
rat, qui, quoique gendre du duc de Savoie, 
conclut un traité d'alliance avec François 
Slbrce. René employa ensuite tous ses efforts à 
chasser les ennemis des environs d'Alexandrie, 
et pénétra bientôt dans le Bressan qu'il sou- 
mit au bout de quelques jours: de là, il envoya 
un de ses hérauts d'armes ( le 19 Octobre ) 
déclarer la guerre en son nom au doge de 
Venise, et s'étant transporté devant la forte- 
resse de Pontercio qui ne voulut pas lui ou- 
vrir ses portes, il la prit d'assaut. Entraînés 
par l'ardeur du butin, ses soldats transgres- 
sèrent ses ordres, se livrèrent aux derniers 
excès, et ruinèrent de fond en comble cette 
place importante, ce qui affligea vivement 
le cœur de René. Ce désastre intimida telle- 
ment les garnisons de plusieurs villes voi- 
sines qu'elles se rendirent à la première som- 
mation. 

On sait que les travaux de la guerre n'a- 
vaient jamais pu détourner René de ses goûts 
favoris pour l'étude, et il était rare qu'il 
négligeât une occasion de s'instruire ou de 
témoigner sa haute bienveillance aux gens 
de lettres. Aussi, apprenant, au milieu d»; ses 



106 HISTOIRE (i455- 145 4) 

succès, que François Philelphe (*)(ou Filelfo ) , 
qu'il avait autrefois connu à Marseille, était 
établi à Milan, il l'engagea à venir le trou- 
ver dans son camp. 

( Philelphe était un personnage d'une im- 
mense réputation, et le roi de Sicile avait fait 
obtenir à Marius son fils, l'honorable place de 
juge du palais en Provence. Depuis cette épo- 
que, ce prince et le savant avaient entrete- 
nu une correspondance assez suivie sur di- 
vers objets littéraires.) 

Quoique infatué de son propre mérite, et 



(*) François Philelphe né le 25 Juillet, 1095 a Talentino dans la 
Marche d'Ancône, se maria à Constantinople. Revenu en Italie, il y 
acquit une réputation colossale dans l'art d'enseigner. Il sepiquait 
surtout d'exceller comme grammairien et fît un pari de cent écus, 
sur la signification précise d'une syllabe, contre le philosophe grec 
Thimothée , qui ne possédant apparemment rien de plus pré- 
cieux, s'engagea à perdre sa barbe, si Philelphe gagnait sou 
pari. 

Ce dernier ayant été reconnu vainqueur , la lui fit impitoyablement 
couper. 

Le pape Nicolas V avait promis a Philelphe une belle maison h 
Rome, une terre considérable et dix mille écus d'or pour l'engager 
à traduire l'Iliade et l'Odyssée. 

Ce savant vain et orgueilleux, n'est plus regardé maintenant, 
que comme un érudit pédantesque. Il mourut le 3i Juillet 1481. 

Son fi.'s Jean Marius, qui s'intitulait cques aureatus et Laureatus 
poëta , naquit a Constantinople en 1426. François Phile'phe, par 
une lettre de l'an 1400 , l'exhortait a suivre le roi ÏUué. 

Dictionnaire historique, P. 3. Nicéron,Tome XI. P. 263,364. 
Rufii, Hist. de Marseille, Liv.XII, Fol. 229. Gingucné Hisl. littc- 
vaire d'Italie, Tome IN. 



C i455-i454) DE RENÉ D'ANJOU. 107 

habitué à vivre dans l'intimité des grands (*), 
Philelphe lut singulièrement flatté de l'in- 
vitation du roi René. Il l'en remercia le 
*if\ Octobre suivant; mais retenu apparem- 
ment par une prudente circonspection, il lui 
demanda, si un écrivain honoré de l'amitié 
d'Alphonse d'Aragon, auquel il devait l'ordre 
de la chevalerie et la couronne poétique, 
pouvait traverser en sûreté une armée com- 
posée de troupes Françaises et Angevines. 

La réponse du prince ayant été de nature 
à dissiper la moindre crainte, Philelphe se 
disposa à se rendre près de René. Néanmoins 
croyant convenable de s'arrêter d'abord au 
quartier général du duc Sforce, il y trouva 
des lettres qui l'obligèrent à retourner préci- 
pitamment à Milan, sans prolonger sa route 
d'environ cinq milles, seule distance qui sé- 
parât les deux camps. 

Philelphe écrivit alors une seconde fois au 
roi de Sicile, pour lui exprimer ses excuses 
et ses regrets, et lui promettre sa visite aux 
fêtes de Noël. 

(Des motifs qui nous sont inconnus ne per- 
mirent poin! au savant grammairien d'effec- 
tuer ce voyage. ) 

(*) « Il avait, disait-il, reçu de Yisconti un accueil si houorabis 
« qu'il en avait été tout hors de lui.» 



IQ& HISTOIRE (1450-1454 

D'après le témoignage de quelques histo- 
riens estimés , il paraîtrait que le duc de 
Lorraine, amenant un renfort considérable à 
son père, le joignit en Lombardie, au même 
moment où le sénat Vénitien envoyait à ses 
alliés un secours de deux mille hommes d'in- 
fanterie. Ces troupes étaient sous le comman- 
dement de Jean Antoine Marcel, procurateur 
de St. Marc, ancien ami de René, et que ce 
prince avait admis six ans auparavant dans 
l'ordre du croissant 

Alphonse, le doge de Venise et le duc de 
Savoie redoublèrent alors leurs efforts pour 
arrêter les nouveaux progrès de René , de 
Sforce et de Jean d'Anjou qui, unis ensemble, 
n'auraient pas tardé de triompher et d'obte- 
nir une paix avantageuse. Malheureusement le 
génie de l'intrigue vinï semer des germes de 
division dans le camp du duc de Milan. Ce 
prince acceuillant trop légèrement des bruits 
mensongers répandus par un habile ennemi , 
remplaça bientôt par la défiance et une froi- 
deur également outrageantes, les égards aux- 
quels il avait habitué le roi de Sicile. Frappé 
d'un tel changement, dont il ne pouvait mé- 
connaître la source, voyant préférer d'autres 

Art de vérifier les dates, loi. 876 Hist. générale de Venise, 
Tome II, P. 34. 



(.455-1454) DE RENE D'ANJOU. 109 

conseils aux siens, René comprit que devenu 
suspect à Sforce et aux Florentins, ils regar- 
daient d'un œil jaloux la supériorité de ses 
talents et de son expérience, qui lui avait 
donné jusques là le droit d' exprimer franche- 
ment son avis sur les opérations de la campa- 
gne ; il lui fut donc démontré qu'il fallait se 
retirer, ou en venir à une explication dont les 
suites devaient être très graves. 

Dans cette alternative, René résolut de ne 
pas attendre une rupture complète, qui nui- 
rait à d'anciens alliés, en compromettant sa 
propre armée. Il se sépara du duc de Milan, 
au moment où ce prince, prenant à cœur les 
intérêts du duc de Mantoue, allait investir 
la rebelle ville d'Asolcs, et, s'éloignant de la 
Lornbardie , il retourna en France par le 
comté d'Aoste et Turin (*). 

Toutefois, en quittant Sforce, René à qui il 
importait de tenir en échec le roi d'Aragon, 



(*) « Bené combattit et défît le, Vénitiens ennemis du duc de Mi- 
« Ian, dit une ancienne chronique , mais de tout ce, fust mal récom- 
« pensé, et quand il réclama sa peine, Sforce lui répondit: Ex- 
« pecte ung pauc. . . et quand il eust expeclé ung pauç , qui dura 
« longuement, il entendit bien que ledit Sforce avoit alliance secrète 
« avec Alphonse son ennemi. . . Il se retira a Florence dont il rem- 
et porta pareille réponse, car Florentins et MiJannoys avoient intel- 
« lige ce à la caste aragonaise. . . A quoi le roi Rhéné habandonna 
« l'Italie. » 

Légende des Flamands, Fol. i35. 



no HISTOIRE (1455-1454, 

s'engagea à laisser son fils et ses soldats en 
Italie, si les Milanais et les Florentins renou- 
velaient la promesse de lui fournir, dans le 
terme de trois ans , la somme de trois cent 
soixante mille florins, et de plus, une quan- 
tité de troupes suffisantes pour entreprendre 
la conque le de Naples. 

Ces conditions ayant été acceptées avec em- 
pressement , Jean d'Anjou arriva à Milan le 
20 Février i4$4 , à la tête de trois cents 
gentilshommes; mais il ne tarda pas à juger 
lui-même du peu de sincérité de ses incons- 
tants alliés. En effet, le pape Nicolas V, inté- 
ressé à tourner toutes les armes des princes 
italiens contre l'empire Ottoman, parvint à 
faire signer la paix à Lodi, le 9 Avril i4^4> 
entre S force et le doge de Venise. Le roi 
d'Aragon y accéda de son côté, le 17 Juillet 
suivant, et le duc de Milan, qui venait de 
conclure ces traités à l'insçu du duc de Lor- 
raine , se crut aussi dégagé d'une promesse 
arrachée par la nécessité.. Il ne rougit pas de 
le déclarer, tandis que les Florentins, plus 
consciencieux, offrirent soixante mille florins 
à Jean d'Anjou. 

La loyaulé de ce prince s'était jusqu'alors 
refusée à croire à de pareils procédés. Indigné 
d'un tel manque de foi, il se hâta de revenir 



(i454) DE RENÉ D'ANJOU. m 

dans ses états, n'ayant, ainsi que son père, 
recueilli d'autre fruit de son expédition en 
Lombardie, qu'une réputation sans tache de 
droiture, de talents et de bravoure. 

IV. Retrouvant en Anjou et dans la soli- 
tude de son palais les tristes souvenirs de son 
veuvage, René consacra les loisirs que lui 
laissaient une paix générale et la profonde tran- 
quillité dont jouissaient ses heureux sujets, 
à quelques ouvrages qui, exigeant à la (bis 
beaucoup de temps et une vie très sédentaire, 
semblent fournir une nouvelle preuve de la 
mélancolie qui le dominait encore. 

Il s'adonna alors de préférence à l'art de 
la miniature sur vélin, travail ingrat, dans le- 
quel l'assiduité et la patience peuvent souvent 
tenir lieu de talent. Il fut porté à cette époque 
à un rare degré de perfection, et il devint 
l'occupation à la mode chez les princes et les 
grands. 

René qui y excella particulièrement, peignit, 
dans le courant de l'année i4^4 9 un superbe 
manuscrit connu sous le titre de preces piœ y 
ou heures latines du roi René (5). 

Cet ouvrage, du fini le plus précieux, orné 
presque sur chaque page de l'arc turquois, 
emblème d'une douleur profonde, offre éga- 



lia HISTOIRE (i455) 

lement partout la touchante devise qui en 
annonçait la durée. 

On ne peut donc guère douter que ce livre 
de piété ne soit un hommage rendu à la mé- 
moire d'Isabelle de Lorraine. 

Cependant, malgré cette vive affliction qui 
avait fait craindre pour les jours de René; 
malgré les regrets cruels dont, après deux ans, 
il se plaisait encore à multiplier les témoi- 
gnages, ce prince, entièrement isolé dans son 
palais en deuil, éloigné de tous ses enfants, 
sentit naître insensiblement le besoin de for- 
mer de nouveaux liens; il désira remplir le 
vide toujours plus pénible de son âme, et son 
imagination se berça d'un avenir semé de 
quelques fleurs. 

On rapporte aussi que, témoins habituels 
de sa tristesse, les barons angevins se réu- 
nirent de leur propre mouvement, pour en- 
gager leur souverain à songer à un second 
mariage (6). 

Bourdigné, que nous avons fréquemment 
eu occasion de citer, assure même à ce sujet, 
que le roi de Sicile, cédant aux sollicitations 
de ses gentilshommes, s'en reposa sur eux du 
soin de lui désigner une compagne digne, 
par sa naissance et ses vertus, du haut rang 
auquel elle serait appelée. 



(,455) DE RENÉ D'ANJOU. 'n3 

Si le récit du vieil annaliste n'est point une. 
iiction romanesque, on doit convenir que le 
rhoix des courtisans ne pouvait être plus en 
harmonie avec les vœux de René. Ils lui pro- 
posèrent unanimement, en effet, cette même 
Jeanne de Laval, qu'on avait vue fixer ses re- 
gards et ses pensées, neuf ans auparavant, aux 
tournois de l'Anjou, de la ïouraine et de la 
Provence (7). 

Cette princesse, entrant alors dans sa vingf- 
deuxième année, élait comme nous l'avons déjà 
dit, fille d'Isabelle de Bretagne et de Gui XIII, 
comte de Laval, descendant d'un des premiers 
barons de la cour deLouis-le-Débonnaire; an- 
tique et noble race dont le nom héroïque, se 
contondant avec le plus illustre de la monar- 
chie française, a acquis tant de nouveaux titres 
au respect et à la vénération (8)! 

Les articles du mariage de René furent si- 
gnés le 3 Septembre i455, par Louis de Beau- 
vau et Gui de Laval, sire de Loué, en pré- 
sence d'Anne de Laval (aïeule de l'augure 
fiancée ), des comtes de Vendôme et de Tan- 
carvilîe, du sire de Loheac, de Raoul de Bos- 
chet, et d'Olivier de Feschal. 

Heures manuscritts de René. Manuscrits de Brienne à la biblio- 
thèque royale, N°. 395. Bourdigné , Fol. i52. Bouche, Tome II , Fol. 
463 Gaufridi, Liv. VIII, Fol. 320. Ruffi, Hist. dos comtes de Fro- 
vence,Fol. 3g5. Pitton,Hist. d\\ix , Liv. II, Foi. 226. 
TOME IL 8 



**4 HISTOIRE ( 1 455-1 456; 

La dot de Jeanne de Laval fut évaluée à 
quarante mille écus d'or, ( environ trois cent 
soixante-huit mille francs de notre monnaie)' 

Le cardinal de Foix, archevêque d'Arles, 
officia pontilicalement le jour de la cérémo- 
nie nuptiale, qui eut lieu le 10 Septembre, 
dans l'église de St. Nicolas, près d'Angers. Les 
deux époux firent ensuite leur entrée dans la 
capitale de l'Anjou , au milieu d'une popula- 
« tion ivre de joie, qui les accueillit, dit la 
« chronique, avec transport, en grantjojre et 
« liesse. » 

( Pierre de Laval (9J, depuis archevêque 
de Rheims, accompagna la reine sa sœur à 
Angers. Il était âgé de onze ans. ) 

Malgré la satisfaction générale que cette 
union répandit parmi les Angevins, la cour 
du roi de Sicile, devenue grave el sérieuse, 
n'offrit en cette circonstance aucune de ces 
fêtes brillantes, ou de ces pas d'armes cheva- 
leresques, auxquels la nouvelle compagne de 
René avait présidé dès sa plus tendre jeunesse. 
Quoique l'âge de ce prince, alors dans sa qua- 
rante-septième année, pût lui permettre de 
goûter encore ce genre de plaisirs, il parut 
y avoir renoncé pour toujours. La perte d'ï- 
sabelle, dont le souvenir ne s'était pas éteint 
dans son âme, semblait d'ailleurs le ramener 



(i455-i456) DE RENÉ D'ANJOU. n5 

sans cesse à de religieuses pensées... Aussi, le 
vit-on, peu de temps après son mariage, ter- 
miner un ouvrage mystique en prose et en 
vers, sous le titre de Mortifiement , ou Mor~ 
tification de vaine plaisance (*). Il le dédia 
à son ami Jean Bernard, archevêque de Tours, 
(10) ( frère du receveur-général des finances 
de Marie d'Anjou. ; 

Le séjour de René à Angers ou à Launay- 
les-Saumur ( petit bourg où il possédait une 
modeste habitation ), ne se prolongea guères 
qu'un mois; les Provençaux manifestaient le 
plus vif désir de posséder à leur tour sa jeune 
épouse, et René se rendit à leur empresse- 
ment. 

Le prince étant parti d'Anjou vers les pre- 
miers jours de Novembre, conduisit d'abord 
Jeanne de Laval à Arles, où ils reçurent l'un 
et l'autre les témoignages multipliés d'un af- 
fection sans bornes. Le roi et la reine arri- 
vèrent ensuite, le 1 2 Novembre, à Aix. Suivant 
une antique coutume, d'accord en ce moment 
avec le vœu général , les dépu talions des prin- 
cipales villes de Provence s'y étaient ras- 
semblées, afin d'y féliciter leurs souverains, 
en leur portant de riches présents composés 



( *) Voyez pièces justficatives à la lin du volume . IN . II. 

8* 



u6 HISTOIRE (i455-i 456) 

ordinairement de vaisselle d'or et d'argent. 
( Cet usage a subsisté pendant les règnes des 
derniers comtes de Provence. ) 

« Arles , disent les historiens, donna, en 
« cette occasion , quatre cents ducats d'or, des- 
« tinés à deux flacons de vermeil, et six bel- 
« les et exquises coupes d'argent. » 

« Aix offrit deux lavoirs ou bassins , six 
« coupes et trois petits gobelets d'argent, pour 
« l'usage de René. » 

« Marseille envoya deux cents ducats d'or 
« qui devaient être employés à l'achat d'au- 
« tant pesant de belle cire ( elle était alors 
« très rare ) ; le demourant, ajoute César 
« Nostradarnus, au bon plaisir de la royne. » 

« Avignon fit don aux deux époux , de douze 
« coupes et deux gobelets en argent. » 

« Enfin , Tarascon présenta à la royne 
* une grande ayguière et six gobelets d'ar- 



« gent. » 



Voulant imiter, de son coté, l'exemple de 
galanterie et de générosité de ses bonnes vil- 
les, René choisit le même moment, ajoutent 
les historiens, pour « octroyer par amour à 
« Jehanne de Laçai, sa loyale compagne , 
« V antique baronnie des Bauoc y » qui, depuis 

Chronique Je Provence , Bouche, Tome If, Fol. (fin. 



i455-i456) DE RENÉ D'ANJOU. 117 

l'extinction de l'illustre famille de ce nom fai- 
sait partie du domaine des comtes de Pro- 
vence. 

Cette donation eut lieu à Tarascon où se 
trouvait alors Bené , avec Yolande d'Anjou, 
Ferry de Lorraine et un grand nombre de 
seigneurs. 

Ce prince demeura en Provence les derniers 
mois de l'année i4^6, et le commencement 
de i4^7 j conduisant la reine dans ses diverses 
villes, veillant lui-même à ce que la justice 
fût exactement rendue, se livrant par inter- 
valle aux exercices de la chasse et à son pen- 
chant pour la vie solitaire de la campagne, il 
consacrait toujours une grande partie de ses 
loisirs à la culture des lettres ou de la pein- 
ture (11). 

Quoique le roman connu sous le titre : 
« de la très doulce Mercj au cœur épris , » 
n'ait paru que dans le courant de i4^7, on 
doit néanmoins présumer que René l'avait 
commencé depuis long-temps, et vraisembla- 
blement avant la perte d'Isabelle. 

En effet, quelque facilité qu'on suppose à 
un auteur pour composer ces lignes rimées, 
preuves irrécusables de la longue enfance de 
notre poésie ; quelque exercé qu'on puisse être 
à les transcrire sur du vélin, à exécuter en- 



n8 HISTOIRE (i45 7 -i458) 

suite des vignettes et des miniatures d'une 
délicatesse surprenante, René dut néanmoins 
employer un temps très considérable à écrire 
ou orner de peintures de sa main, un ouvrage 
aussi volumineux (*). 

D'austères censeurs ont, à ce sujet, blâmé 
le monarque angevin de s'être adonné avec 
tant d'application à une étude peu séante, 
disent-ils, à son rang, et qui le détournait 
nécessairement de ses devoirs. 

Mais , outre que ce dernier reproche tombe 
absolument à faux, l'imprimerie n'étant en- 
core à cette époque qu'une innovation dont 
les succès fuient contestés , un prince ne 
croyait pas indigne de lui d'exceller dans l'art 
de la calligraphie, justement regardé comme 
l'un des plus utiles et qu'on ne pouvait trop 
encourager. C'était d'ailleurs un luxe très 
rare et pour ainsi dire royal au XV e siècle, 
que d'acquérir de semblables manuscrits. On 
citait même en Europe les souverains qui en 
possédaient le plus. 

Nous ignorons si René revint en Anjou à 
la fin de 1 4^>7i mais il se trouvait àTarascon 
le 10 Août de l'année suivante, puisqu'il y 



(*) Voyez l'extrait de ce roman a la fin du volume. N Q . III. Pièces 
justificatives. 



( 1 458) DE RENÉ D'ANJOU. i ic> 

assista avec toute sa cour, à la translation des 
reliques de Sainte Marthe dont il avait lui- 
même ordonné et réglé le pompeux cérémo- 
nial. 

Voulant à la fois appeler une nouvelle source 
de prospérités sur une ville qu'il affectionnait, 
et exciter des sentiments de piété envers le pa- 
tron de ce pays, chez un peuple passionné pour 
les spectacles , René institua, dit-on a à la 
même époque, une foule d'usages et de jeux 
singuliers qui devaient attirer à Tarascon un 
grand concours d'étrangers, le jour de la fête 
de Sainte Marthe. 

V. Une nouvelle inattendue arracha René 
à cette vie douce et paisible devenue son 
partage., ralluma presque malgré lui, dans son 
esprit , des espérances abandonnées depuis 
long-temps, et le plaça une troisième fois dans 
l'alternative d'être encore trompé par les 
Napolitains, ou de recouvrer un trône qu'il 
ne regrettait que pour son fils. 

Quoique plein de force et de vie, Alphonse V 
venait de mourir à Naples d'une fièvre maligne , 
le 27 Juin i458, laissant pour héritier de 
son usurpation, son fils naturel Ferdinand, 
prince généralement détesté en Italie. 

Le parti de la maison d'Anjou, comprimé 
mais noïi abattu, n'envisagea pas sans effroi 



12° HISTOIRE '0458) 

le sort qui lui était réservé sous l'indigne 
successeur du roi d'Aragon, et se réveillant 
alors comme d'une létargie prolongée, il lit 
prévenir René des efforts qu'on allait tenter 
pour lui, et le conjura de venir les seconder. 
Une circonstance non moins favorable influa 
puissamment encore sur la détermination de 
ce prince. 

Pierre de Frégoze doge de Gènes, cher- 
chant à s'assurer d'un appui contre les diver- 
ses factions qui menaçaient sans cesse son 
pouvoir et même sa vie, avait obtenu que 
Charles VII accepterait le titre de protecteur 
de la république. 

Ce monarque, peu porté à se fier à un peu- 
ple aussi inconstant, n'agréa, dit-on, l'offre 
du doge que par condescendance pour le duc 
de Lorraine qui, espérant trouver un auxi- 
liaire dévoué dans Je neveu v de Thomas de 
Frégoze , sollicita d'être nommé gouverneur 
de Gênes par le roi de France. 

Une flotte considérable commandée par 
Odet Daidie, dit Je Senèque, baiJly du Co- 
tentin, fut mise aussitôt à la disposition de 
Jean d'Anjou qui se prépara à s'embarquer 
eu Provence. 

Mist. des révolutions de Gêne», Tome I er , Liv. III , P. ap , aj3. 









( i456-i 450) DE RENE D'ANJOU. 121 

La mort du roi d'Aragon ayant été annon- 
cée à René dans cet intervalle, ce prince se 
hâta d'ordonner à Nicolas de Braneas, son 
ambassadeur à la cour de Rome, de réclamer, 
en son nom, l'investiture du royaume de 
Naples, auprès du pape Pie Ii(*)qui se trou- 
vait en ce moment au concile de Mantoue. 

Mais ce fut vainement que Févêque de 
Marseille et le ministre de France réunis, 
tentèrent d'ébranler îa résolution déjà prise 
par le souverain pontife en faveur de l'enne- 
mi de René. Leurs représentations, leurs 
plaintes demeurèrent sans effet, et les droits 
incontestables de leur maître lurent mécon- 
nus par l'inflexible Piccoiomini, qui déféra 
publiquement la couronne à Ferdinand d'A- 



ragon. 



La conduite partiale du chef de l'Église 
blessa profondément René, qui appela au fu- 
tur concile de l'injustice qu'il essuyait, et 
défendit dans tous ses états d'avoir aucun 
égard aux décrets qui émaneraient de la 
cour de Rome. Il arma alors une partie de 



Hist. du roi de Sicile, Tome III , P. 249 

(*) ïïneas Silvius, ( Bartbolbmée Ficcolomini ), avait d'abord 
élé secrétaire de l'antipape Félix V. Il fut élu le 29 Août 1^8, 
sous le nom de Pie II. Il était né le 8 Octobre i4o5, et mourut le 
i4 Août 1 46 1 . 

Moréri ; Tome IV, Fol. 248. Art de vérifier les dates .H'ol. 3io- 



122 HISTOIRE (i 458-i 45 9 ) 

ses galères, qu'il destina à croiser sur les 
côtes de Naples et à fournir des troupes et 
de l'argent au comte Piccinini. ce dernier 
s'étant prononcé pour la maison d'Anjou dès 
la mort d'Alphonse, avait déjà attaqué l'armée 
papale et celle de Ferdinand. 

Pie II parut insensible à cette agression. 
On reniai que même que, malgré son obstina- 
tion à refuser à René l'investiture du royau- 
me de Sicile, il lui écrivit pour chercher à 
se justifier, et terminant sa lettre par un 
grand éloge des vertus de René, il ajoutait: 
que, « malgré ses hostilités sur les terres 
« de l'Eglise, et les paroles peu mesurées 
« dont il s'était servi en l'appelant au futur 
« concile, il sera toujours cher à son cœur... 
« Qu'il l'engage seulement à prendre des 
« voies plus conformes à son amour pour la 
« paix. » 

René ne fut point dupe de ces expressions 
bienveillantes, dont le seul but était d'endor- 
mir sa vigilance, d'arrêter la marche de ses 
troupes et de laisser affermir le nouveau roi 
de Naples sur le trône où l'influence du pon- 
tife venait de le placer. 

Aussi, n'insistant pas davantage auprès du 
pape, il hâta les préparatifs du départ de 
son fils qui reçut le serment du doge et des 






(.459) DE RENÉ D'ANJOU. 123 

principaux seigneurs génois , le 1 1 Mai i4^9. 

Il paraît que René (12) avait eu le projet, 
vers le même temps, d'aller tenter en per- 
sonne une descente dans la Campanie, mais 
que retenu en Provence par une grave in- 
disposition, il fut obligé d'y renoncer. 

Il envoya à sa place, le 3o Août suivant, 
Ferry de Lorraine son gendre, en lui con- 
iîant la flotte destinée à porter des renforts 
iu prince de Tarente, grand connétable du 
royaume, et l'un des nouveaux chefs du par- 
ti d'Anjou. Ferry avait ordre de s'entendre 
avec lui jusqu'au moment où le duc de Lor- 
raine irait prendre le commandement suprê- 
me de l'armée. 

Des événements qu'on ne pouvait prévoir 
retardèrent encore cette époque si désirée 
en Italie. 

A peine Jean d'Anjou était-il reconnu 
comme gouverneur de Gênes, que la famille 
«les Adornes, l'une des plus puissantes de la 
république , se . révolta ouvertement contre 
l'autorité française; parvint, à la tête d'une 
foule de mécontents , à entraîner le doge dans 
ses intérêts, et se crut alors assez forte pour 
marcher contre la ville et en former le siège. 

La défection éclatante de Pierre de Frégoze, 
qui livrait ainsi Gênes aux horreurs d'une 
guerre civile , n'avait cependant point été 



124 HISTOIRE (,459 

préméditée , et ce doge s'était d'abord franche- 
ment uni d'intentions au duc de Lorraine. Mais 
la mort d'Alphonse le délivrant tout-à-coup 
de l'ennemi qu'il redoutait le plus, et ayant 
vu disparaître la flotte aragonaise mouillée 
dans le port, cet homme que son ambition 
et son seul intérêt gouvernaient, se repentit 
d'avoir appelé les Fiançais, et ne rêva plus 
qu'aux moyens de se soustraire à un joug 
qu'il s'était volontairement imposé... On le 
vit dès-lors se rallier aux Adornes qu'il haïs- 
sait, se liguer avec le duc de Milan dont 
il avait à se plaindre, et par une nouvelle 
inconséquence, réclamer le secours de Fer- 
dinand d'Aragon. Il sortit même de la ville 
pour contracter ces divers traités, et reparut 
bientôt sous ses murs, avec Jean -Philippe de 
Fiesque chef des révoltés. 

Prévenu à temps du complot qui se tra- 
mait contre lui et les Français, Jean d'Anjou 
n'hésita pas à donner l'ordre à tous les pa- 
rents et parlisans de Frégoze de quitter au 
plus tôt la ville de Gênes, il marcha ensuite 
contre les troupes séditieuses, commandées par 



DomCaluset, Notes manuscrites, Ilist. des révolutions de Gênes, 
Tome I er , Liv. Ili, P. iji, 281, Hist. des rois des deux Siciles. 
Tome III , P. 243 a 267. Gianone, Tome fil, P. 554. Hist. de Scan- 
derber^, Tome lï , P. 299, Liv. X. 



f,/j5 9 ; DE RENÉ D'ANJOU. i^5 

Fiesque. Ce chef rebelle fut tué d'un coup de 
coulevrine dans une sanglante rencontre; ses 
soldats se dispersèrent, et le doge s'éloigna 
précipitamment pour attendre ou rassembler 
de nouveaux renforts. 

Au milieu du désordre et de l'agitation 
qui régnait encore à Gênes, Marc de la Ratta, 
seigneur napolitain , et gendre de Cossa, par- 
vint à pénétrer dans la place. Il était chargé 
par un parti nombreux, sous les ordres du 
prince de ïarente, des ducs de Yenuse et 
de Sore, du comte de Campobasse, etc., d'en- 
gager le duc de Lorraine à partir en toute 
hâte pour Naples, où sa présence produirait 
une soudaine révolution en sa faveur. 

Jean de Cossa, que sa réputation de fidé- 
lité, de bravoure et d'homme vertueux avait 
fait placer en qualité de gouverneur auprès 
de Jean d'Anjou, dès la plus tendre jeunesse 
de ce prince, se trouvait en ce moment avec 
lui. Exilé de Naples depuis dix-sept ans, le 
cœur du vieux guerrier tressaillit à la pen- 
sée de revoir une dernière fois ses foyers.. 
11 se joignit donc à Marc de la Ratta pour 
supplier son maître de se rendre aux vœux 
de ses compatriotes. 

Ne croyant pas devoir laisser échapper une 
occasion aussi inespérée, le duc de Lorraine 



126 HISTOIRE (1459) 

nomma aussitôt Jean de Cossa amiral de ta. 
Hotte, annonça son prochain départ et se dis- 
posa à se mettre en mer avec une partie de 
son armée. 

Quoique cette détermination eut jeté l'a- 
larme parmi les Génois dévoués à sa cause, 
l'affection qu'ils portaient à Jean d'Anjou 
était telle encore, que malgré les menaces et 
les inirigues du doge, ils s'empressèrent de 
lui fournir dix galères, trois gros vaisseaux 
et soixante mille florins. Douze autres galères 
envoyées par René et des troupes de Charles 
Vïï, ne devaient pas tarder à se réunir à 
cette flotte. Jean d'Anjou avait déjà fait em- 
barquer un grand nombre de ses soldats, et 
ayant pris les mesures les plus propres à as- 
surer la tranquillité de Gênes, il allait don- 
ner le signal de son départ, lorsque Pierre 
de Frégoze qui venait de recevoir des secours 
de Ferdinand, se montra de nouveau sous 
les murs de Gênes à la tête de tous ses par- 
tisans; profitant même d'un instant où la sur- 
veillance des sentinelles se trouvait en dé- 
faut, il fit appliquer des échelles le long des 
remparts, les escalada, s'empara des postes 
et fut bientôt maître des points les plus impor- 
tants de la ville (*). 

(*) Dans la nuit du i3 au 14 Septembre. 



(i45 9 ) DE RENÉ D'ANJOU. 1&7 

Le duc de Lorraine auquel ses capitaines 
éperdus annoncèrent le danger qu'il courait, 
en lui conseillant de se réfugier aussitôt dans 
le château, ne parut nullement ému ni décou- 
« ragé. Mes ennemis n'en sont pas où ils pen- 
« sent , répondit-il , d'un grand sang-froid, 
quoique désespéré au fond, d'avoir précipité 
l'embarquement de ses troupes. Mais il s'était 
heureusement ménagé des intelligences avec 
le chef des Ado rues qui, jaloux de Frégoze, 
l'avait totalement abandonné après sa pre- 
mière tentative. Jean d'Anjou le fit avertir, 
s'assura de son dévouement, le plaça à la tête 
des bourgeois demeurés fidèles , rallia les 
Français , et vola avec eux à la rencontre du 
doge. 

Du premier choc, l'armée de Frégoze fut 
rompue, dispersée et taillée en pièces, ainsi 
que les rassemblements de mécontents. Toute 
la bravoure et l'habileté du doge ne purent 
résister à l'impétuosité avec laquelle Jean 
d'Anjou l'attaqua, et abandonné de tous les 
siens, il se vit enfermé lui-même dans les 
murs, n'ayant plus de salut que dans l'a- 
gilité extraordinaire du cheval qu'il montait. 
Mais Cossa l'ayant reconnu à ses armes, le 
poursuivit sans relâche, l'atteignit enfin au 
moment où il cherchait à gravir une brèche, 



128 HISTOIRE (i45 9 ) 

et où l'on faisait pleuvoir sur eux une grêle 
de pierres. S'élancant alors vers le malheureux 
Frégoze, le vieux capitaine lui asséna sur la 
tête deux coups si violents de sa hache d'ar- 
mes, qu'il l'étcndit sans connaissance aux 
pieds de son destrier. 

( Cet exploit a été aussi attribué à Jean 
d'Anjou lui-même ). 

Porté mourant au palais ducal, Pierre de 
Frégoze expira au bout de quelques heures, 
et la populace de Gênes, irritée de sa con- 
duite, n'attendit pas le jour de ses funérailles 
pour insulter à sa mémoire. S'emparant de 
son corps sanglant, elle le perça de mille coups , 
le déchira eu lambeaux, et assouvit barbare - 
ment sa haine sur les restes inanimés de ce- 
lui qui, la veille encore, avait le titre de son 
souverain. 

Triste, mais fréquent exemple du fort ré- 
servé aux ambitieux qui deviennent les enne- 
mis de leur pays, et du peu de durée de la 
faveur populaire dans les orages révolution- 
naires ! 

Le lïère de Pierre de Frégoze et Roland de 
Fiesque, faits prisonniers les armes à la main, 
en même temps que le doge, furent condam- 
nés à avoir la tête tranchée. 

Os mesures énergiques avant ramené 



(f45g-i46o; DE RENÉ D'ANJOU. I2q 

l'ordre et dissipé la crainte d'une nouvelle 
insurrection à Gênes, Jean d'Anjou, auquel on 
venait de décerner à l'unanimité le titre de 
conservateur de la patrie , confia le com- 
mandement de la ville à Louis Vallier gen- 
tilhomme français, mit à la voile, le 4 Octobre 
i45g, et peu de jours après débarqua heu- 
reusement à Gaète, avec Jean de Cossa et l'é- 
lite de la noblesse provençale. 

À peine se fut-il montré en Italie, que la 
terre de Labour, la Capitanate, la Basilicate, 
et presque toute la Ca labre citérieure jusqu'à 
Cosence, le reconnurent pour souverain. En 
général, le pays qui n'était pas occupé par 
les soldats aragonais, se prononça , sans hé- 
siter contre le fils d'Alphonse , tant le sou- 
venir de Louis III et de René agissait encore 
puissamment sur l'esprit de leurs anciens su- 
jets. 

Cependant , comme Ferdinand d'Aragon 
était parvenu à s'emparer d'un immense trésor 
(caché, ou déposé dans l'église souterraine 
du mont St. Ange, qui recelait en ce moment 
toutes les richesses de la Fouille ), il en fit 
frapper une quantité énorme de monnaie d'or 
et d'argent qui servit à solder une armée 
d'espions, à gagner une foule de ces hommes 
sans caractère, indécis dans leurs opinions 
tome n. 9 



i3o HISTOIRE (1459-1460) 

mais toujours fidèles à leur propre intérêt. 
Ces ressources donnèrent enfin à ce prince 
les moyens de sortir de l'épouvante dans la- 
quelle les premiers succès de Jean d'Anjou 
l'avaient plongé H). Il crut alors devoir se 
montrer en personne à son armée qui avait 
déjà été battue en plusieurs rencontres, en- 
tr'autres à St. Fabien , où le duc de Loi raine 
l'atteignit et la mit dans une déroute com- 
plète. 

Arrivé au quartier-général , à la tête de nou- 
veaux renforts, Ferdinand conduisit ses trou- 
pes, le 7 Juillet 1460, sur les bords du Sarno 
fou Scafati), dans la Principauté citérieure, 
à peu de distance de l'armée de son compé- 
titeur. 

Celle-ci était si inférieure en nombre, que 
la possibilité d'une défaite ne se présentant 
pas même à la pensée du prince d'Aragon, il 
avait hautement annoncé la certitude de rem- 
porter une éclatanie victoire. Aussi, comme 
le duc de Lorraine avait fait écrire sous les 
ileurs de lys et les alérions d'argent qui or- 
naient ses bannières, ce verset de l'Évangile: 



(*) M. Chévrier citant toujours Ricodi ( Tome If ), prétend que 
« ]e duo d'Anjou se déguisa en moine, et fut a Naples pour y enle- 
« ver Ferdinand. D'autres auteurs ont aussi parlé de cette témé- 
raire entreprise, qu'ils placent plus tard. 



(1459-1460) DE RENÉ D'ANJOU. i3( 

« Fuit homo missus à Deo, cui nomen erat 
« Joannes; son rival fît peindre sur les sien- 
nes: « Ipse venit et non receperunt enm : 
« quolquot autem récipient eum , et pœnile- 
« bit eos. » 

Mais Jean d'Anjou, loin de se laisser inti- 
mider par cette espèce de prophétie, harangua 
ses troupes dès qu'elles se trouvèrent en pré- 
sence de l'ennemi. Sa mâle éloquence, exhaliée 
encore à l'aspect du danger, électrisa tous ses 
capitaines. Ils marchèrent au combat remplis 
d'une confiance sans égale, et malgré l'acharne- 
ment avec lequel les Aragonais se défendirent, 
k victoire se prononça en faveur des gentils- 
hommes provençaux, lorrains et angevins qui 
se couvrirent de gloire à cette mémorable 
journée, ou leur illustre chef, surtout, déploya 
les plus rares talents. 

Entraîné dans la fuite générale des siens, 
Ferdinand n'eut que le temps de se sauver 
lui vingtième à Naplesj la consterna iion des 
vaincus devint même si forte, qu'il ne tint 
qu'au duc de Lorraine de s'emparer de la ca- 
pitale, en poursuivant sans relâche les fuyards. 



Hist. de Georges Castriot, F. 299. Louvet, Additions et illustra- 
tions à l'hist. de Provence, 2e partie, P. 547. Hist. des rois des deux. 
Siciles, III, P. 279, 29'?. Joan. Jov. Pontani. De bello neapolitano, 
in 12. Gaulridi, loi 324* Bexon,Hist. de Lorraine. 

9* 



iJ* HISTOIRE (1460) 

C'était du moins l'avis de Jean de Gossa, qui 
ne voulait point laisser aux troupes arago- 
naises la possibilité de se rallier et de revenir 
de leur terreur. 

Mais aussitôt après la bataille de Sarno, ce 
fidèle serviteur fut envoyé vers le pape, afin 
de l'engager à quitter le parti de Ferdinand, 
et quand, après avoir rempli sa mission, il 
reparut dans le camp de son maître , les af- 
faires avaient pris une direction absolument 
nouvelle. 

La négociation de Jean de Cossa auprès de 
Pie II avait été précédée, le 4 Janvier de 
cette année (i46o),par une seconde ambassade 
de René, à la tête de laquelle se trouvaient Gé- 
rard de Haraucourt et Raymond du Puget. 
Son objet était de chercher à ramener le 
souverain pontife à des idées plus conformes à 
la justice; mais le roi de Sicile ordonna à ses 
ambassadeurs de protester, à la face de l'Italie 
entière, contre la décision papale, si elle n'ad- 
mettait le principe qui consacrait ses droits 
à la couronne, comme héritier de Jeanne II 
d'Anjou. 

. Aussi peu favorisé que les ministres de Re- 
né,' qui retournèrent en France sans rien obte- 
nir, Jean de Cossa essaya vainement de chan- 
ger la détermination de Pie II, en lui pei- 






O46o; DE RENÉ D'ANJOU. 1 33 

gnant Jes malheurs prêts à fondre sur ses 
états, peut-être sur sa personne, s'il persis 
tait à soutenir le parti de l'usurpation. La seule 
réponse qu'il en reçut, fut qu'il n'abandonne- 
rait point son allié. 

« Puisque N. S. J. G. s'est si visiblement 
« déclaré pour nous, répondit Cossa, (enpre- 
« nant congé du pape, et avec une franchise 
« excusable dans un vieux guerrier, ) nous 
« tâcherons de nous passer de son vicaire. » 

Il revint alors en toute hâte auprès du duc 
de Lorraine; mais par une fatalité entière- 
ment semblable à celle qui poursuivit toujours 
Hené au milieu de ses succès, Jean d'Anjou 
était à la veille d'éprouver la défection de 
ces mêmes capitaines napolitains qui l'avaient 
appelé en Italie à force d'instances et de pro- 
messes solennelles. 

Le plus puissant de tous, celui qui aurait 
dû redouter le plus le caractère vindieatifYle 
Ferdinand, le prince de Tarente enfin, dé- 
truisit le premier son propre ouvrage, com- 
me s'il se fut soudain repenti d'avoir délivré 
sa patrie d'un jougj oppresseur. Ne se décla- 
rant point ostensiblement encore, il se bor- 
na, pendant l'absence de Cossa, à donner au 
duc de Lorraine le funeste conseil de retenir 
l'ardeur de ses troupes, d'attendre de nou- 



j34 histoire 



(1460, 



veaux renforts, et de ne commencer le siège 
de Naples qu'avec des forces suffisantes pour 
ne point s'exposer à perdre le fruit de la vic- 
toire de Sarno.(*) 

Cet avis, qu'on devait supposer dicté par une 
prudente prévoyance, et non par une arrière 
pensée déloyale, séduisit le fds de René qui, 
malgré ses brillants succès, manquait toute- 
fois totalement d'argent. Il craignit de com- 
promettre le salut de son armée, en marchant 
à fortes journées vers des ennemis réduits 
au désespoir, et en s'engageant iéméraire- 
ment à former le blocus d'une ville dont on 
lui exagérait les moyens de défense. Accor- 
dant une confiance sans réserve à ceux qui 
méditaient sa perte, il prit ses quartiers d'hi- 
ver, résolu à attendre les secours réclamés 
en Lorraine et en Provence. 

Ce fut dans cet intervalle que ce prince 
écrivit à Jean des Martins, seigneur de Pui- 
lobicr (**), chancelier de René, la lettre sui- 



(*) Parmi les seigneurs de Provence qui combattirent à Sarno, 
on peut citer les noms suivants: « Barras, Baschis, Blacas, Casteî- 
« lane, cPArbaud, Demandolx, Gérente, Gombert^ Grasse, Gri- 
« raaldi, Grille, G landeyez, Forbin, Laincel,PEstang, Ponlevez, 
« Porcelet, Puget, Renaud d'Alein, Sabran, Yenlo, Villeneuve, etc. 

D^lozier, Tables des illustres provençaux. 

(**) Jean des Martin s , auquel René avait donné la ferre de Puilo- 
b.er, fut nommé maître ralionalen 1443, et en i444>^' ev * ^ ' a t ^~ 
gnité de chancelier, garde des sceaux. 



i46 G/ DE RENÉ D'ANJOU. i35 

vante que l'historien Gauffridi assure avoir 
vue en original -, elle laisse penser que Re- 
né n'était point alors en Provence. 

« Chancelier, combien que je sçay les pei- 
« nés, charges et dépenses que a porté le pays 
« de Provence, et dernièrement d'un don 
« qu'il z ont faits pour six ans, toutefois pour 
« la très grant miracle et victoire que Dieu 
« monstre et administre à Monsieur, est be- 
« soin et nécessaire que chascun l'ayde. C'est 
« la médecine dont ils auront guérison; et à 
« bien considérer, ce pays se refera tout d'or, 
« et eulx et les leurs vivront en repos. Chan- 
« celier, servez-moi à ce besoin, et soyez 
« certain que je le recognaislray , à vous et 
« aux vostres. Vous le scavez bien faire, et 
K pour ce, je vous prie, que vous y employez 
« vos cinq sens de nature, et qu'il n'y ait 
« serviteurs, marchands, ni compères épar- ' 
« gnés. Monsieur aura assez de quoy eulx re- 
« compenser. 

« Pour toutes conclusions, vous êtes un des 
« serviteurs que Monsieur aye, parquy j'aye 
« plus d'espérance que cestc besoigne sortira. 



Cet homme recommandahle mourut en 1476. Il possédait des 
heures raagniGques dont il fit présent en 1466, au chapitre de St. 
Sauveur. Après sa mort on les rendit k la famille qui les possédait 
encore m 1789 (Voj-z la note 21 du livre Vif. ) 



i36 HISTOIRE (,460; 

« Vos bous amys vous diront le demeurant. 
« JNon aulli e. Dieu soit garde de vous. » 

Malgré les intrigues secrètes des alliés de 
Jean d'Anjou, et quoique l'armée aragonaise, 
surprise de l'inaction de ce prince, se fut réor- 
ganisée sous les murs de Naples, la perte de 
la bataille de Sarno avait tellement détruit 
les espérances de Ferdinand , qu'il songeait 
à se rendre lui-même à la discrétion du 
vainqueur, lorsqu'une inspiration soudaine 
porta Isabelle de Clermont son épouse, nièce 
du prince de Tarente, à tenter une démar- 
che dont le courage seul pouvait assurer le 
succès. 

Déguisée en moine de St. François, et sui- 
vie de son seul confesseur, cette princesse 
sortit mistérieusement de Naples, au sein 
d'une nuit obscure, brava le danger d'être 
reconnue à chaque pas, et parvint ainsi jus- 
qu'à la demeure de son oncle. Là, se jetant à 
ses pieds en fondant en larmes, elle le con- 
jura de lui conserver une couronne qu'elle 
n'espérait plus tenir que de lui. 

Touché des prières et de l'état déplorable 
où le malheur réduisait ceite femme intrépide; 



Pontauus, Tablettes historiques, Tome III, P. 35o.365. Gianone, 
III, P. 556. 






(1460-1461) DE RENÉ D'ANJOU. ^7 

n'ayant peut-être attendu qu'une oceasion 
pour se prononcer, le grand connétable ren- 
voya Isabelle avec la conviction de son dé- 
vouement à sa cause, et l'assura formellement 
que Ferdinand allant être proclamé souverain 
de Naples, ses efforts ne tendraient désormais 
qu'à entraîner dans le parti d'Aragon toutes 
les troupes sous ses ordres. 

Il écrivit en même temps à Pie II , pour être 
relevé de son serment de chevalier du crois- 
sant. Peu après, le 5 Janvier i46i , il quitta le 
camp de Jean d'Anjou , en lui renvoyant les 
insignes de l'ordre. 

La plupart des autres capitaines napolitains 
suivirent cet exemple et arrivèrent ensemble 
auprès de Ferdinand. 

Celui sur lequel le duc de Lorraine se plai- 
sait le plus à compter, Jacques Picelini ( ou 
Picciniho ) , regardé aussi comme l'un des 
meilleurs généraux italiens, passa également 
sous les étendards du fils d'Alphonse 

D'un autre coté, le pape qui avait paru jus- 
qu'alors se borner à accorder l'investiture de 
Naples, et à fournir quelques secours à Fer- 
dinand, n'hésita pas à se déclarer en hostilité 
ouverte contre la maison d'Anjou. Il abolit 
d'abord l'ordre du croissant, afin de délier 
les chevaliers de leur serment, et de donner 



l38 HISTOIRE 046o- 1 46 1) 

à René une nouvelle preuve de son inimitié 
personnelle. ïl fit ensuite marcher ses troupes 
vers Naplës. 

Mais ni ces défections imprévues , ni la. 
réunion de tant de forces contre le petit 
nombre de guerriers que leur chef venait de 
conduire à la victoire, n'auraient point arrêté 
le doc de Lorraine dans sa glorieuse entreprise, 
si le sort n'avait envoyé au secours de ses en- 
nemis un de ces hommes , dont la carrière 
remplie de prodiges et d'actions éclatantes, 
semblait devoir jeter ses derniers rayons sur 
îe sol de la Campanie: 

Noos voulons parler du célèbre prince d'Al- 
banie, Georges Castriot, plus connu sous le 
nom de Scanderberg ( r 3j, que l'Orient lui 
décerna. Après avoir reconquis son propre hé- 
ritage les armes à la main, résisté k Amurat, 
et soutenu victorieusement les eiïbrjs de huit 
armées de Mahomet, V Alexandre Chrétien^ 
comme on l'appelait en Europe, se rendait de 
Pise à Barry dans la Fouille, lorsqu'il reçut 
les ambassadeurs du chef de l'Église et de 
Ferdinand. 

(11 était âgé alors de cinquante six ans, et 
avait tué, disait-on, plus de deux mille Turcs 
de sa propre main, sans être blessé, ce qui le 
faisait regarder comme invulnérable. ) 



i46oj DE REINE D'ANJOU, i 3q 

Etranger aux démêlés qui divisaient ces 
contrées, Scanderberg pouvait naturellement 
croire que la cause de l'Aragonais était la plus 
juste, la plus légitime, et qu'elle intéressait 
la religion elle-même, puisque le pape le sol- 
licitait si ardemment de l'appuyer. Le duc de 
Milan lui ayant écrit dans ce sens, il ne douta 
point que l'Italie entière se soulevât contre le 
duc de Lorraine; et le vainqueur des Ottomans 
n'hésita plus à prendre le commandement 
d'une armée qui devait repousser l'héritier 
véritable du trône de Naples. 

La terreur que le nom seul de Georges Cas- 
triot répandait depuis si long-temps parmi les 
Orientaux et en Europe; le prestige attaché à 
ses destinées mystérieuses; l'admiration inspi- 
rée par ses talents et son héroïsme, ne tardè- 
rent pas à opérer leur effet accoutumé , en 
jetant le découragement dans Parmée fran- 
çaise. Abandonné des hommes dont l'effroi gla- 
çait le dévouement, trahi par ceux que leur 
seul intérêt avait appelés autour de lui , le duc 
de Lorraine perdit de jour en jour des avan- 
tages obtenus au péril de sa vie. Forcé d'é- 
vacuer tous les postes qu'il occupait, poussé 
de province eu province, voyant s'éclaircir à 
vue d'œil les rangs de ses défenseurs, iî désira 



*4° HISTOIRE (i 46o- 1 461) 

se mesurer au moins une fois avec le célèbre 
guerrier que le destin armait contre lui. 

Ce fut sous les murs de Troie, dans la Capi- 
tan a te, que ces deux illustres chefs se ren- 
contrèrent, avec des forces tellement inégales , 
qu'à moins d'un secours miraculeux , Jean 
d'Anjou devait nécessairement succomber. 
Toutefois, animé d'une nouvelle ardeur, à la 
vue d'une mort presque certaine, ce prince sou- 
tint courageusement le choc de ses ennemis , 
dont le nombre allait l'écraser. Mais en vain 
sa valeur héroïque, son sang-froid, sa pré- 
sence d'esprit luttèrent pendant six heures; 
accablé par les masses que lui opposait sans 
cesse Scanderberg, voyant le champ de ba- 
taille jonché des cadavres de ses soldats, ne 
voulant pas surtout tomber vivant entre les 
mains de Ferdinand, il n'eut que le temps de 
se sauver dans la ville de Troie, en saisissant 
une corde qu'on lui lança du haut des cré- 
naux (*J. 

Cette ville îie lui présentant aucune sûreté, 
il en sortit bientôt, déguisé avec Cossa et 



Hist. de Georges Castriot;Tome II, P. 3io. Hist. des rois des 
deux Siciles. II. P. 3o3. 

(*) Des auteurs estimés ont prétendu que ce combat eut lieu le 
18 août 1 4^» 1 ■> mais cette date présente évidemment une erreur; 
on ne peut guères assigner la victoire remportée par Scanderberg, 
« u"au commencement du printemps. 



(i46i) DE RENÉ D'ANJOU. *4* 

plusieurs autres capitaines; puis il traversa 
secrètement l'espace qui le séparait de la mer, 
parvint à s'embarquer, et aborda heureuse- 
ment à l'ile d'Ischie, dont le château fortifié 
était commandé par Jean Torella, l'un des 
partisans de la maison d'Anjou. 

Le courageux prince résolut d'abord de 
se maintenir sur ce point et d'y attendre des 
messages de Naples, où il se flattait qu'on ex- 
citerait un mouvement en sa faveur. Cepen- 
dant, quoique ses rares vertu s, sa force d'âme , 
sa bonté reconnue, lui eussent affectionné 
toute la noblesse et le peuple, la crainte ins- 
pirée par le caractère despotique de Fer- 
dinand paralysa les efforts qu'on se pro- 
posait de tenter, et l'on se borna à des vœux 
et à de stériles regrets. Seulement, quelques 
chevaliers napolitains, entraînés par leur ad- 
miration envers Jean d'Anjou, ( auquel Pon- 
tanus même, historien contemporain attaché 
au parti d'Aragon, ne peut s'empêcher de 
rendre un éclatant témoignage ) , vinrent le 
trouver à Ischie, résolus à sacrifier leur for- 
tune comme leur vie pour un prince qui se 
montrait encore plus magnanime au sein des 
revers, qu'au milieu de ses triomphes. 

Mais le digne fils de René redouta d'ex- 
poser ses nobles amis à de nouveaux périls 



i4^ HISTOIRE (1461) 

sans aucun résultat utile. Il leur exprima sa 
reconnaissance avec la plus profonde émotion» 
mit à la voile, et arriva dans peu de jours à 
Gênes, dont il reprit le commandement au 
nom de Charles Vîl (*J. 

VI. Comme s'il eut été dans la destinée de 
René de n'éprouver jamais un malheur qui 
ne fut suivi d'une foule d'aulres, la nouvelle 
du désastre du duc de Lorraine dut lui par- 
venir presque à la même époque, où les in- 
fortunes de Marguerite d'Anjou, sa fille, ve- 
naient d'accabler son âme de la plus amère 
tristesse. En effet, tandis que le vainqueur 
de Sarno s'éloignait en fugitif du royaume de 
ses aïeux, Henri VI, son beau-frère, victime 
des dissentions qui régnaient depuis tant d'an- 
nées entre les maisons d'Yorck et de Lancastre , 
se voyait déchu de la couronne et enfermé 
dans la tour de Londres. 

Aussi supérieure à son sexe qu'à l'adversité, 
capable de tous les efforts de l'héroïsme, la 
reine d'Angleterre n'ayant pas balancé à se 

Hist.de France, Tome XVI, P. 266. Hist. des révolutions d'An- 
gleterre. 

(*) « Thiriat Florentin dit, dans ses mémoires manuscrits, tenir 
« de son grand-père ( en 1640 ), que le duc d'Anjou s'était déguisé 
« lui quatorzième j en moine des frères mineurs, et prit barque à 
« Marseille pour retourner eu Italie, et s'emparer de Mous Fer- 
« nandafinde le mettre a la chaîne; mais qu ayant été découvert, 
« il faillit lui-même h être arrêté et se sauva sur son cheval » 



046i) DE RENÉ D'ANJOU. M% 

mettre elle-même à la tête des troupes demeu- 
rées fidèles (*J , remporta en personne plusieurs 
victoires signalées, dans l'une desquelles pé- 
rit l'usurpateur Richard, et les mains victo- 
rieuses d'une épouse brisèrent les fers du 
royal captif. 

Malheureusement pour Marguerite, le parti 
de tanTastre,( qui avait adopté pour emblème 
la rose blanche), comptait dans ses rangs le 
plus habile, le plus hardi, le plus renommé 
des généraux anglais, le célèbre Richard Ne- 
ville, ou Newil, de la maison de Plantagenet, 
plus connu sous le nom de Warwick. Dirigé 
par ce guerrier, qu'on appelait le faiseur de 
rois (**), et auquel le destin semblait aveu- 
glément soumis, le jeune Edouard reprit ses 
avantages, vengea la mort de son père, et 
s'empara une seconde fois de l'infortuné 
Henri VI. Poursuivant ensuite l'armée de la 
reine, il la rencontra enfin auprès de la ri- 



(*) Selon Monstrelet, Marguerite cl 1 Anjou serait venue en France 
en 1461. « La duchesse d'Orléans, dit-il, accoucha d'ung beau fîlz 
« que tint sur les fonts de baptême, le roi de France , et lui donna 
« le nom de Loys. . . Si le leva, la royne d'Angleterre, laquelle à 
« ceste heure étoit venue devers le roy son cousin germain pour lui 
« requerre secours. » 

(Tome II, Fol. 25o. ) 

(**) King MaJicr. On pre'tend que trente mille personnes étaient 
journellement nourries dans les différents fiefs et châteaux de War- 
wick. (Hume, Hist. de la maison de Plantagenet.) 



*44 HISTOIRE (,461) 

vière d'Arc ( ou Warf ), dont les eaux ne 
tardèrent pas à être teintes du sang des par- 
tisans de la maison d' Yorek. — « Je prie Dieu, 
s'écria Warwick, au plus fort de la mêlée, 
« qu'il ait les âmes de ceux qui meurent.. Pour 
« moi, Biau sire Dieu, ores n'ai-je recours au 
« monde, sinon à toi, qui es mon créateur.. . 
« Si , te requiers vengeance. » 

A ces mots , prononcés dans une sorte 
d'exaltation guerrière, Warwick met pied à 
terre, tire son épée, en baise la poignée en 
forme de croix , égorge son cheval, court 
se jeter dans les rangs opposés, et bientôt les 
cadavres des vaincus, entassés les uns sur les 
autres dans la rivière, servent de pont aux 
escadrons du comte. 

Vainement, la reine tenta-t-elle de rallier 
ses troupes épouvantées -, sa voix en fut mécon. 
nue, la déroute devint générale, et l'intrépide 
princesse est entraînée loin de ce funeste 
champ de carnage, où le fils de Richard de 
Lancastre fut proclamé roi d'Angleterre sous 
le nom d'Edouard IV. 

Accablés de leur côté par la funeste issue de 
l'expédition de Naples , René ni son fils , 
comme on Ta vu, ne pouvaient voler au se- 
cours de la Marguerite. Tous deux n'appri- 
rent même la situation désespérante qui la 



(,46i) DE RENÉ D'ANJOU. i/|5 

condamnait à errer déguisée dans ses pro- 
pres états, qu'au moment où le sort semblait 
les poursuivre l'un et l'autre avec plus d'a- 
charnement. 

A peine Jean d'Anjou avait-il fait recon- 
naître son autorité à Gênes. que Paul Frégoze, 
archevêque de cette ville, homme violent et 
jaloux de l'influence des Français, usa de tout 
son ascendant afin d'exciter une nouvelle in- 
surrection parmi les habitants, et parvint à 
leur persuader qu'il était honteux pour eux 
de recevoir des lois d'un prince né hors de 
leur sein. 

Averti de ces mouvements factieux, le duc 
en instruisit aussitôt Charles VII, qui envoya 
à Gènes un renfort de six mille hommes. Re- 
né détacha en même temps mille gendarmes 
au secours de son fils (*). 

La position critique de Jean d'Anjou se se- 
rait donc infiniment améliorée, si la force des 
armes seule était suffisante pour maintenir des 
troupes étrangères dans un pays devenu un 
foyer d'insurrection. Des exemples de sévé- 
rité peuvent , il est vrai , la comprimer un 
moment, et en intimider les chefs ; mais tôt 

(* )Oa trouve dans les registres de quelques notaires à Arles, ci s 
actes ou procurations passée;; pat de nobles provençaux parlant pour 
Naples ou Gênes. 

TOME II. IO 



i4^ HISTOIRE (1461) 

on tard elle éclate plus terrible , et le duc 
de Lorraine en fit une trop cruelle expé- 
rience. 

Quoique ce prince eut apaisé les premiè- 
res séditions et se fut assuré de Savon e dont 
il avait chassé les révoltés, l'effervescence des 
esprits semb-a s'accroître de nouveau; le dé- 
sir d'expulser les Français de Gènes, rallia 
les Adornes et les Frégoze; oubliant leurs dis- 
sentions héréditaires pour ne songer qu'à 
l'intérêt commun, ils se réunirent, élurent 
pour doge, le 12 Mars i46i,Prosper Adorne, 
recurent des troupes du duc de Milan, et le- 
vant l'étendard de la rébellion, ils se rendi- 
rent maitres de la ville, excepté du château 
qu'occupaient Jean d'Anjou et ses soldats. 

Dans un tel état de choses , où , cernés 
de toute part , et menacés de manquer de 
vivres et de munitions , les Français ne 
pouvaient tenir que peu de jours, une bataille 
décisive parut la seule voie de salut qui 'restât 
encore. Jean d'Anjou rechercha donc l'occa- 
sion de la livrer , et à la tête de sa faible gar- 
nison , il se présenta avec sa résolution ordi- 
naire, contre les nombreuses troupes alliées, 
le 17 Juillet i46i. 

Mais à 'a vue de l'armée qu'ils avaient à 
combattre, le découragement s'empara de la 



ii46i) DE RENÉ D'AJNJOU. 147 

plupart des soldais. Une terreur panique se 
répandit dans leurs rangs, à la nouvelle se- 
mée par l'archevêque de Gênes, que les Mi 
la nais arrivaient à marches forcées. En même 
temps, les cris de vive S force! se firent eu- 
tendre, et les efforts prodigieux du duc de 
Lorraine suffirent à peine pour soutenir le 
premier choc. Les escadrons s'ébranlèrent , 
prirent la fuite, se jetèrent à la nage, furent 
poursuivis jusque sur mer, et bientôt trois 
mille morts, parmi lesquels on compta plus 
de trois cents chevaliers aux éperons d'or, 
jonchèrent le champ de bataille. Odet Daidie 
contribua à sauver le reste des troupes fran- 
çaises, et Vallier ayant remis le château à 
Louis de Frégoze, s'embarqua sur la flotlc 
provençale que René avait envoyée au secours 
de son fils. 

ïci se place l'inculpation la plus grave, la 
seule véritablement fâcheuse qu'on ait jamais 
faite à la mémoire de ce prince. Quelque 
absurde qu'elle puisse paraître , elle est ce- 
pendant de nature à être repoussée par la 
conviction la plus intime ; nous l'avouons 
dans toute la sincérité de notre cœur, si le 



Le père Anselme, hist. dos grands officirrs de la couronne, Tome 
II, loi 9 3g. 

10^ 



i4** HISTOIRE (1461) 

fait odieux qu'elle renferme nous avait sem- 
blé seulement douteux , il nous eût été im- 
possible de continuer à tracer une ligne de 
cet ouvrage. Mais nous n'aurons guères qu'à 
rapporter l'assertion suivante, pour en démon- 
trer l'invraisemblance et la fausseté. 

« On accuse René, dit Villaret ( histoire 
« générale de France), d'être resté spectateur 
« sur une galère, de Ja défaite des Français 
« par les Génois et Milanois; de s'être mis 
« alors dans une fureur indigne d'un prince, 
« et d'avoir donné ordre à ses vaisseaux de 
« s'éloigner de la côte, abandonnant les Fran- 
« cois à la discrétion du vainqueur. Tous fu- 
« rent pris ou massacrés. Celle action aussi 
« lâche que barbare, couvre la mémoire de 
« René d'une tache ineffaçable (i4j. » 

D'après un jugement aussi tranchant, qui 
ne peuserait que le continuateur de l'histoire 
de France a du le motiver et le justifier en 
puisant dans les sources les plus authentiques 
et les plus certaines? Il s'est cependant contenté 
de répéter un fait isolé, consigné dans la vie 
de François Sforce , ( alors ennemi déclaré 
de René ), et dont l'auteur ne le cite que 
« comme un bruit populaire auquel il ifac- 
« corde lui-même aucune créance. » 

Hist. générale de France, T. XVI, P. ifî. 



(i460 DE RENÉ D'ANJOU. i/ f Q 

Si le soufle de la calomnie suffît quelquefois 
pour ternir la réputation d'un simple parti- 
culier, il n'a pas du moins à en redouter les 
effets après lui; le burin de l'histoire ne per- 
pétue point cette imposture passagère : elle 
s'éteint avec ses lâches auteurs. Il n'en est 
pas ainsi des grands de la terre: condam- 
nés dès le berceau à une célébrité trop sou- 
vent importune, leur mémoire peut être pour- 
suivie encore dans la poussière du cercueil, 
et pour nous servir de la belle pensée d'un 
* moderne philosophe, la calomnie disparaît 
« à la mort de l'homme obscur; mais , debout 
« auprès de l'urne du grand homme , elle s'oc- 
« cupe à remuer sa cendre avec un poignard. » 

Qui oserait désormais espérer de se sous- 
traire à ses atteintes, en songeant que René 
lui-même ne leur a point échappé , malgré son 
caractère si connu de loyauté, de courage et 
de sensibilité? 

Ce serait pourtant lui faire injure que d'insis- 
ter davantage sur l'accusation dont il a été 
l'objet; nous nous bornerons donc à dire qu'a- 
près avoir compulsé scrupuleusement les di- 
vers historiens qui parlèrent de ce prince , 
à l'époque dont il s'agit ici, nous ne croyons 
point qu'il ait assisté au funeste combat dans 



i5o HISTOIRE (1461 ) 

lequel on a cherché à lui assigner un rôle 
aussi honteux. 

Il parait que le 17 Juillet, jour de la ba- 
taille de Gênes, René se trouvait encore à 
Marseille, où Tune des sœurs de Jeanne de 
Laval rendait le dernier soupir (i5). 

Ce prince avait dû d'ailleurs être retenu en 
Provence, afin d'y continuer une négociation 
importante , dont le but était de réunir à cette 
province le comté de Nice, cédé au duc de 
Savoie , durant la régence d'Yolande d'Ara- 
gon. On pense que s'étant contenté d'envoyer 
ses galères à son fils, il ne tarda pas à revenir 
à Angers, ou auprès de la reine de France. 

Marie d'Anjou venait de perdre (le 23 Juil- 
let ) à Mehun-snr-Yeurre, en Berry,le mal- 
heureux Charles VII , qui se laissa , dit-on , 
mourir de faim, dans la crainte d'être em- 
poisonné (iG), 

S'il était permis de tirer parti d'une anec- 
dote puérile au fond, quoique accréditée en 
Provence , on fortifierait dune nouvelle 
preuve les motifs qui portent à croire à l'ab- 
sence de René au moment de la défaite des 
Français. 

On raconte que , lorsque les messagers char- 
gés de lui annonce r la perte du royaume de 
Napies, et la déroule de Gênes, arrivèrent 



(1461-1462) DE RENE D'ANJOU. 1 5 1 

auprès de ce prince, ils le trouvèrent occupé 
à peindre une perdrix, qu'il acheva alors les 
« ailes déployées , voulant ainsi représenter , 
« dit Wul son de la Colombie re, que nos biens 
« étant ailés, il n'est pas en notre pouvoir de 
«< les arrêter j mais qu'après les avoir perdus, 
« ils peuvent revenir à nous, s'il plaîl à 
« Dieu (17). » 

VU. On ne connaît aucun détail particulier 
sur les événements qui remplirent la vie de 
René pendant les années 1461 1462, si 

fatales à Jean d'Anjou et à la reine d'Angle- 
terre^ il en est de même de Fan i463. 

On présume qu'à cette époque, le roi de 
Sicile séjourna alternativement en Anjou et 
en Provence, où il s'attacha spécialement a 
remédier aux ravages toujours croissants de 
la peste qui s'y était déclarée depuis peu. 
Touché surtout d'une vive compassion du ta- 
bleau déchirant que Jean Muet, évcque de 
Toulon, vint lui retracer des effets de la con- 
tagion dans cette florissante ville et dans le 
bourg de la Valette, René, pour donner le 
temps à leurs habitants de réparer d'énormes 
pertes en tout genre, les exempta indistincte- 
ment de payer aucun impôt durant cinq 
années entières. 

Ce prince était de retour à Angers le aH 



*52 HISTOIRE (i 462-1 465) 

Août 1462. Il alla ensuite, dit-on, faire une 
apparition en Lorraine vers la fin de i463- 
On assure du moins qu'il était à St. Mi- 
hicl (*) , le 27 Octobre , et ce serait alors 
dans cette ville qu'il aurait eu la douleur d'ap- 
prendre la mort de la reine de France qui, 
arrivant d'un pèlerinage à St. Jacques de 
Compostelle, termina sa carrière dans l'ab- 
baye de Châteliers en Poitou, le 29 Octobre 
de la même année. 

Peu de temps après que René fut revenu 
en Anjou, il reçut pour la première fois la 
visite de Louis XI (18) qui l'avait toujours haï 
à cause de son attachement à Charles VII, mais 
qui ne pouvant s'empêcher de l'estimer , 
croyait aussi lui devoir des ménagements. Ces 
deux princes demeurèrent plusieurs jours 
ensemble, soit au château d'Angers, soit au 
pont de Ce, occupés des moyens d'assurer la- 
tranquillité de l'état, compromise par la fuite 
de Charles , duc de Berry , en Bretagne. L'asile 
qu'il y avait trouvé avec divers seigneurs 
puissants , faisait présager une prochaine ré- 
volte parmi la noblesse de la cour , et Louis 



C") Pendant son séjour à St. Mihiel, ce prince fit un traité d'asso- 
ciation avec Guillaume dHaraucourt évêque de Verdun, relative- 
ment a toutes les raines d'or, d'argent, de cuivre, de plomb et de 
fer, qui pourraient se trouvera la prévôté de St. Mihiel. 






(i 46î-i 463) DE RENÉ D'ANJOU. i53 

était trop prudent pour ne pas en sonder 
toutes les ramifications. 

Ce fut après son entrevue avec le roi 
de Sicile, que Louis XI convoqua à Tours 
une assemblée générale des grands vassaux 
de la couronne et de tous les hauts barons. 
S'y étant rendu accompagné de ses deux on- 
cles, René et Charles d'Anjou, ce monarque 
exposa lui-même ses griefs contre le duc de 
Bretagne, qu'il accusait d'appuyer la rébel- 
lion du duc de Berry, et termina son dis- 
cours en invitant les princes réunis a le sou- 
tenir dans la plénitude de ses droits. 

René prit alors la parole, et protesta au 
roi de France, dont l'inquiétude n'avait pu se 
déguiser entièrement, « que leur résolution 
« unanime était de le servir envers et contre 
« tous, sans rien épargner. » 

Il y a lieu de penser que cette assurance 
était plus sincère dans le cœur de celui qui 
la prononçait que chez la plupart des princes 
dont il était l'organe... La suite, en effet , 
prouva évidemment le peu d'harmonie qui 
régnait entre leurs desseins secrets , et les 
sentiments qu'ils faisaient exprimer. 



Chroniques de Monstrelet , fol. 288. Chronique de Louis XI, P 
a6. Hist. de France, T. XVII, P. 53. Bour digne, fol. i5$. 



i54 HISTOIRE (i 46'i-i 465) 

Au surplus, l'opposition puissante qui ne 
tarda pas à se manifester contre un despote 
tel que Louis XI, ne s'explique que trop 
facilement. Tant que Charles ¥11 avait régné, 
et ( même lorsque ce malheureux souverain 
fut réduit à ne plus être qu'un fantôme vi- 
vant ), on ouhliait l'état dans lequel il était 
tombé , en songeant qu'il avait deux fois sauvé 
la France. La gloire n'avait point entièrement 
perdu son auréole sur ce front que la mort 
allait frapper, et les valeureux compagnons 
d'armes de Charles-le- Victorieux l'entouraient 
encore d'honneurs, de respect et d'affection. 
Tous possédaient également sa confiance, celle 
de l'armée, et d'ailleurs la reine Marie d'An- 
jou n'avait pas cessé d'inspirer aux Français 
cette profonde vénération qui la rendait toute- 
puissante par l'ascendant de ses seules ver- 
tus. 

L'influence du dauphin étant donc insensi- 
ble ou comprimée , ce n'était que sourde- 
ment et loin de la cour dont il était banni, 
qu'il osait tenter les moyens de saisir les 
rênes du pouvoir. 

Mais aussitôt que la mort de Charles VII, 
l'eût déclaré possesseur d'une couronne après 
laquelle il avait si hautement soupiré, Louis 
XI, connu seulement jusqu alors par sa cou- 



(t464) DE RENÉ D'AJSJOU. i55 

duite envers son père et sa profonde dissi- 
mulation, crut ne devoir plus garder démesu- 
res. Ignorant que la plus grande habileté d'un 
« gouvernement nouveau, et son mystère, pour 
« ainsi dire, est de ressembler k celui qui le 
« précède, s'il est doux et regretté, » on le vit 
annoncer dès le premier jour de son règne, 
le système odieux de tyrannie qu'il allait 
adopter. L'intrigue, la haine soupçonneuse, l'es- 
pionnage, remplacèrent l'antique loyauté , et ce 
caractère chevaleresque auquel Charles VII 
avait habitué sa cour. Tandis que, sous ce 
prince, les services antérieurs étaient géné- 
reusement récompensés ; que rarement les ta- 
lents marchaient sans l'honneur ; qu'enfin la 
fidélité éprouvée et des noms chers à la mo- 
narchie entouraient le trône, d'obscurs déla- 
teurs, dont le seul mérite était d'avoir suivi 
le dauphin dans sa révolte, et n'ayant que 
leur bassesse pour recommandation , furent 
seuls admis dans l'intimité du roi. Le véné- 
rable Guillaume des Ursins perdit la place 
de chancelier; Brézé, Dampmartin, furent dis- 
graciés avec éclat, et au lieu de voir les ga- 
leries du Plessis-les-Tours remplies des prin- 
ces du sang, de guerriers tels que Dunois, 

Diiclos . hist. deï.ouis XI. T. I. P. 188. 



136 HISTOIRE (1464) 

Saintrailles et tant d'autres héros qui vivaient 
encore , on n'y rencontrait qu'un vil bar^ 
bier (*) , connu chez le paysan Flamand son 
père, sous le nom d'Olivier le diable, et dont 
l'insolence égalait le crédit; un Balne (**) , 
( fils d'un meunier ou d'un tailleur d'habits), 
autrefois domestique de Jean de Beauvau , 
évêque d'Angers, et qui avait payé les bienfaits 
du prélat par la plus noire ingratitude,* enfin , 
un Tristan Termite, que sa férocité seule pou- 
vait rendre agréable à Louis XI. Tels étaient 
les favoris, les conseillers, les ministres qui 
remplacèrent les fidèles serviteurs de Charles 
VII, disposèrent de tous les emplois, éloignè- 
rent tous ceux qui leur portaient ombrage, 
sans excepter même les princes du sang, et 
engagèrent leur maître à augmenter la taille 
de trois millions. 

Aussi, si ce règne a contribué à l'agrandis- 
sement de la France ; s'il courba la fierté^ 
des grands feudataires sous un sceptre de fer; 
si Louis Xï , disons-nous , mit les rois hors 
de page, comme s'exprimait François I. er , la 
postérité ne doit point sans doute méconnaî- 
tre les résultats d'une pareille politique; mais 

(*) Louis XI Je nomma ambassadeur. Il donna les sceaux à son 
médecin et nomma son tailleur héraut d'armes. 

(**) Cest un bon diable d'évê que pour a ceste heure, ( disoit 
Louis XI en parlant de la Balne.) Je ne scay ce qu'il sera à l'avenir.» 



0464) DE RENÉ D'ANJOU. i5? 

elle ne peut s'empêcher de regretter qu'un 
roi de France, entouré de gibets et de cages 
de fer, les ait obtenus par des moyens si peu 
honorables et avec des agents souillés de 
tant de forfaits. 

Ceux qui en furent les témoins ou les vic- 
times, les princes du sang surtout, indignés 
d'une semblable révolution dans le royaume, 
résolurent d'abord de se soustraire partielle- 
ment à l'oppression qui pesait sur eux. Plus 
courageux ou plus unis ensuite, ils procla- 
mèrent ouvertement que le nouveau souve- 
rain traitant la France en pays conquis, l'o- 
béissance devenait une lâcheté, et qu'il était 
temps de mettre un frein à un tel despo- 
tisme. Alors éclata cette fameuse ligue con- 
nue sous le nom de guerre du bien public , 
que lui donnèrent ses chefs puissants. Ils ne 
se trompaient point en cherchant à colorer 
leur révolte du prétexte de l'intérêt du peu- 
ple, mot toujours magique et entraînant pour 
la multitude; mais qu'importe à ceux qui l'a- 
busent et l'égarent, qu'elle reconnaisse plus 
tard, qu'elle a servi d'instrument à des projets 
ambitieux ? l'eiïet est produit , les meneurs 
savent en profiter , et les agents subal- 
ternes seuls ont à redouter les chances du 
succès. 



i58 HISTOIRE (146/4) 

La ligue contre Louis XI ayant trouvé des 
partisans dans toutes les classes, on vit bien- 
tôt grossir les rangs des révoltés, à la tête 
desquels parurent entr'autres le duc de Berry, 
propre frère du roi; le fameux comte de Cha- 
rolois, plus connu sous le nom de Charles-le- 
Téinéraire; les ducs de Bourbon, de Bretagne, 
de Nemours; Dunois,les comtes d'Armagnac, 
de Dampmartin, le maréchal André de Laval, 
et une foule d'illustres barons et gentilshom- 
mes de France. 

Lin puissant auxiliaire ne tarda pas à se 
réunir à eux: le courageux fiïs de René , 
blessé à son tour de la froideur et du man- 
que de foi de Louis XI (iq) 9 ne pouvait que 
partager le mécontentement général. 

« Il s'était formé, dit Dnclos, une amitié 
« très étroite entre Jean d'Anjou et le comte 
« de Charolois. Tous deux aimaient la guerre, 
« leur valeur était égale; mais le duc de 
« Lorraine l'emportait par la prudence, la 
« sagesse, la modération et les autres qua- 
« lités du général. Les malheurs qui lui 
« avaient fait perdre la couronne de Naples, 
« avaient du moins prouvé qu'il en était di- 
« gne. Adoré de ses sujets, respecté de ses 
« ennemis, sa réputation ne dépendait plus 
« de la victoire; on pouvait dire que si le 



(«464) DE RENÉ D'ANJOU. i5g 

« comte de Charolois était le plus vaillant 
« soldat de son siècle, Jean d'Anjou en était 
« un des premiers capitaines. » 

On sent combien Louis XI dût regretter 
de l'avoir traité avec si peu d'égards , en 
le voyant embrasser la cause des autres 
princes, ( aussitôt qu'il eût nommé pour 
lieutenant-général de la Lorraine , Nicolas , 
son fds , qui aticignait sa dix-septième an- 
née ). Jean d'Anjou se laissa entraîner 
d'autant plus facilement à venger ses ressen- 
timents personnels, qu'il croyait sincèrement 
agir dans l'intérêt véritable de la France ei 
pour le bien public, comme il le disait lui- 
même. Ce fut toutefois contre les avis réi- 
térés et les exhortations de son père, qu'il se 
jeta sous l'étendard de la rébellion. René 
n'oublia rien pour le détourner d'une guerre, 
qui entreprise peut-être par d'honorables 
motifs et sous de spécieux prétextes, n'en 
était pas moins un attentat contre l'autorité 
légitime. 

On pourra juger des démarches de René 
en celte occasion , par la lettre suivante 
qu'il écrivit au duc de Lorraine ; ( il en 
prévenait en même temps Louis XI, auquel 
les talents militaires de Jean d'Anjou faisaient 
redouter sa réunion au parti ligué conlre 
lui. ), 



iGo HISTOIRE (1464; 

« Mon fils, monseigneur le roi m'a parti - 
« culièrement e script par Gaspard Cosse 
« ( Cossa ), et aussi envoyé le double des let- 
« très que vous lui avez escriptes, lequel par 
« ses lettres me faict sçavoir qu'il envoyé de- 
« vers vous le seigneur de Précigny (Bertrand 
« de Beauvau) , et que de ma part je voul- 
« sisse envoyer devers vous aulcun des miens 
«: qui me fust fiable. » 

« Mon fils, vous sçavez ce que je vous ai 
« faict sçavoir par Tévêque de Verdun (20), 
« de la volonté du roi et de la mienne... ans- 
ce si, tousjours m'avez été obéissant jusqu'à 
« présent 3 encores, si vous estes saige, ne 
« commencerez pas à ceste heure à faire aul- 
« t rement.... et sur ce, vueilliez-vous aussi 
« faire , et accomplir mon dict seigneur et 
« roi, et mon dict Gaspard, que j'envoye de- 
« vers vous pour ceste cause ; aultrement, je 
« ne pourrai estre content de vous. » 

Notre seigneur soit garde de vous. 
Votre Père, 
RENÉ. 
(Escriptà Launay-les-Saumur, le X« d'Août.) 

René, connaissant le caractère soupçonneux 
de Louis XI, crut devoir lui adresser cette 

Manuscrit de la bibliothèque royale, du Puy , N.° 596. 



(i464) DE RENÉ D'ANJOU. ï6i 

lettre renfermée clans la suivante, qui fut re- 
mise directement au roi. 

« Mon très redoubté seigneur, je me re- 
« commande à voslre bonne grâce, si tiès 
i< humblement que je le puis; plaise à vous 
« sçavoir , monseigneur, que par Gaspard 
« Cossé, ay veu ce qu'il vous a plu m'esc! i- 
« pre, et comment avez délibéré envoyer 
« devers mon filz de Ca labre, le seigneur de 
« Précigny, me exhortant et ordonnant y 
« envoyer aulcun de mes seigneurs qui me 
« fust fiable. » 

« Surquoi, monseigneur, obéissant tou- 
« siours à vos bons plaisirs et commande- 
ce ments, je y envoyé le dict Gaspard, du- 
« quel vous savez, il a assez cognoissance; 
« auquel j'ai donné charge expresse de pas- 
« ser et retourner par vous, et puis, tirer 
« delà vers mon filz pour lui dire ce qu ? il 
« vous plaira lui en charger; et j'ai escript 
« à mon dict filz , par le dict Gaspard, ainsi que 
« pins à plain verrez par la copie de mes 
« lettres que vous envoyé, ou par les dictes 
« lettres, si c'est vostre bon plaisir de les veoir 
« et ouvrir. » 

« Priant Dieu, mon très redoublé seigneur, 
« qu'il vous doint bonne vie et longue. » 

TOME II. 11 



i6a HISTOIRE (i 464-1 465) 

« Vostre très humble et très obéissant. 
« Le roi de Sicile, duc d'Anjou, 
RENE.» 

(Escript à Launay le XI e jour d'Août.) 

Louis XI écrivait en même temps à M 1 . 
de Bressuire ( son second Tristan Termite) : 
« j'ai reçeu les lettres de M. de Calabre,et 
« vue la créance qu'il m'a envoyée par es- 
te cript... mais je ne n?y fieraj que bien à 
« poinct. . . » 

« Je vous prie, monsieur de Bressuire , mon 
« ami, que vous preniez bien garde à tout, 
« et que nul inconvénient n'arrive pendant 
*< mon voyage, ainsi qu'en vous ay ma con- 
te fiance. » 

Chantelle le 4 Mars. 

Afin d'ôter tout ombrage et tout nouveau 
prétexte au roi de France, René se décida 
ensuite à le joindre , et à le suivre dans 
le Poitou où ils étaient encore ensemble au 
mois de Février i465, attendant la réponse 
du duc de Bretagne à la dernière sommation 
de Louis XL 

Mais sur ces entrefaites, le duc de Berry, 
dont on avait espéré se rendre maître, parvint 
à s'échapper, et se réunit à l'armée que ras- 

Manuscrit ùe Dupivy à la bibliothèque royale. N° ^96. 
La lettre de René y existe en original. 
Mémoires de Brantôme. 



0465) DE RENÉ D'ANJOU. i63 

semblaient ses alliés. Le roi retourna à 
Paris , laissant à René le commandement d'une 
partie de ses troupes. Ce prince se chargea 
de protéger la Normandie contre les tentati- 
ves des Bretons , ne se trouvanl pas, par ce 
moyen, exposé à combattre son propre fils. 

Jean d'Anjou amenait alors aux ligueurs, 
cinq cents Suisses bien armés et équipés ; 
( ce furent les premiers qui parurent dans 
les rangs français ). La présence du duc 
de Lorraine y redoubla l'ardeur et la con- 
fiance* cartons les historiens, ( surtout Phi- 
lippe de Comines et Olivier de la Marche ;, 
l'ont cité comme un des capitaines qui se si- 
te gnalèrent le plus dans cette courte révolte, 
« et qui manifestèrent le plus de ressentiment 
« envers le roi de France (*). 

Cependant , après la fameuse bataille de 
Montlhéry (21), (donnée le mardi, 16 Juillet 
i465 ) où aucun des chefs n'avait, dit-on, envie 



•'* )Pour le petit des gens qu'il avoit en venant joindre le comte 
« de CharoJois, dit Comines, je ne \ey jamais si belle compaiguie, 
« ne que semblassent mieux exercités au faictde la guerre. A tous 
« alarmes , estoit le premier armé de toutes pièces, et son cheval 
« toujours bardé , et semb'.oi^t bien prince et chief de guerre, et ti- 
« roit toujours droicts aux barrières de nostre ost- Ce noble prince 
« reconfortoit toute la compaignie esfrayée du bruit de la bataille 
« de Montlhéry, et sembioist bien deux princes qui désiroient le 
« plus de débats que la paix, et tousjours estoient d'opinion de me- 
* ner la guerre oultre. » 

II* 



*^4 HISTOIRE (i46> ; 

d'en venir aux mains, le duc Jean d'Anjou qui 
n'y avait point assisté , commença à se montrer 
franchement un des zélés médiateurs de la 
paix. Les conseils réitérés de René, joints à 
sa propre expérience, n'avaient pas tardé à le 
convaincre du peu de bonne foi des coalisés, 
de l'ambition qui les guidait, et des maux 
toujours croissants d'une guerre civile. S'il 
crut que l'honneur ne lui permettait pas d'a- 
bandonner le parti dans lequel il s'était jeté, 
il n'oublia rien du moins pour ramener les 
princes ligués à des sentiments plus pacifiques. 
« Je pensais, (disait-il à son père, pour s'excu- 
< §èr )> et. s te assemblée estre pour le bien 
* public, mais j'aperçois en effet que c'est 
« pour le bien particulier. » 

Dès ce moment, il entama les négociations; 
son exemple concourut à faire rentrer la 
plupart des révoltés dans la ligne véritable 
de leurs devoirs, et Ton peut dire qu'il fut le 
principal auteur de la paix qui suivit le traité 
de Con flans et de St. Maur-les-Fossez. 

Ce traité fournit une nouvelle preuve de la 
souplesse et delà dextérité remarquables dont 
usait Louis XL quand il fallait céder aux 



"Mémoires de Connues. Livre I. ei "_, P. 4<J â 69. Olivier de La m ar- 
che . P: 47^, /J77. TlainauJt, Abrégé cnïon. P. 3^4. fcuclos. 



(•465; DE REINE D'AKJOU. i65 

circonstances , et du véritable motif de la 
guerre du bien public, qui eut toutefois pour 
résultat de détourner ce monarque d'un système 
outré, et de l'obliger à rappeler à sa cour ou 
dans son conseil une partie de ceux qu'il avait 
injustement disgraciés. Si chacun des princes 
qui avaient pris part à la ligue sût en retirer 
quelque avantage personnel, « Louis, en accor- 
« dant tout ce qu'on lui demandait, y mit 
« toujours, dit Anquetil, quelque clause qui 
« pouvait nuire à celui qui acceptait ses dons, » 
Aussi, jamais on n'appliqua mieux qu'à ce sou- 
verain le fameux vers de Virgile. 

Timeo Danaos , et dona fer entes. 

En effet, en se soumettant à satisfaire les pré- 
tentions démesurées du comte de Charolois, il 
confia à Louis de Luxembourg, favori de ceprin- 
ce,l'épéede connétable avec trente-six mille 
francs de pension, afin de le rendre suspect 
h son protecteur. En enrichissant Dunois d'un 
coté, il lui enleva des possessions considéra- 
bles qui passèrent dans le domaine du duc 
de Berry. Voulant également semer des ger- 
mes de division entre Dunois et le comte du 
Maine, il ôta à ce prince la terre de Parte- 
nay, pour la donner au bâtard d'Orléans, etc. 

Le duc de Lorraine devait avoir pour ga- 
rantie une somme de cent mille écus et cinq 



l( >ô HISTOIRE ( i465; 

cents lances ( pour recommencer la guerre 
d'Italie ;) la cession d'Epinal, de Vaucouleurs,et 
quelques autres domaines. Mais en consen- 
tant à accepter une paix aussi onéreuse, Louis 
Xï s'était promis d'avance de n'en point tenir 
les conditions, et comme tous les princes qui 
savent dissimuler leurs re ssentiments, il se 
proposait de se venger cruellement de ceux 
qui s'éiaient déclarés contre lui, aussitôt qu'il 
serait parvenu à les désunir entr'eux et à ob- 
tenir le licenciement de leurs troupes. 

On raconte que, pressé un jour de dire 
par quels motifs il s'était décidé à signer 
un traité si peu honorable, il peignit ainsi 
dans sa réponse, tous les chefs de la ligue 
« La jeunesse de mon frère de Berry •> la 
« prudence de beau-cousin de Calabre^lesens 
« de beau-frère de Bourbon ; la malice du 
« comte d'Armagnac j l'orgueil grand de beau- 
ce cousin de Bretagne, et la puissance invin- 
« cible de beau-frère de Charolois , m'ont 
« engagé à faire cette paix. » 

Toutefois, malgré l'apparente justice qu'il 
semblait accorder au duc de Lorraine, il ne lui 
pardonna jamais de s'être réuni aux mécon- 
tents , et par une injustice que son caractère 
vindicatif et ombrageux peut seul expliquer, 
loin de savoir gré à ï\ené de ses démarches 



(i 466-i 467) DE RENÉ D'ANJOU. i67 

réitérées pour détourner son fils de cette 
guerre, il le soupçonna de n'avoir point agi 
avec bonne foi, et l'enveloppa dès-lors dans 
la haine qu'il vouait à Jean d'Anjou. 

On en trouve un témoignage non équivoque, 
en ne voyant ni l'un ni l'autre de ces princes 
compris dans l'ordre de St. Michel, institué à 
Tours en i4^9 quatre ans après la ligue du 
bien public. 

Cependant , voulant conserver au moins 
les dehors de la reconnaissance envers un 
prince dont il redoutait les talents, et qui 
venait de lui rendre un service signalé en 
interposant sa médiation entre lui et le duc 
de Berry, Louis XI ordonna qu'on fournît 
une somme considérable en argent , et un 
corps nombreux de troupes au duc de Lor- 
raine, pour l'aider dans l'important change- 
ment qui paraissait se préparer dans sa desti- 
née. 

La mort de Don Pèdre de Portugal ( nom- 
mé roi d'Aragon en i465, lorsque les Cata- 
lans détrônèrent Jean HO, frère du célèbre 



(*) IJ avait épousé Blanche de Navarre. 

Moréri. Tome I. C1 Fol. 4^8. Jean Chartier. Chronique de St. 
Denis. Monstvelet. Tome II, Fol. 3io. Dora Romuald. Trésor 
ehron. et historique , II, Fol. 3-;3. Daniel. Hist. de France. Tome 
VII , P. 49'. Art de vérifier les dates. 

Duclos. Hist. de Louis XI, Tome II, P. 5o. 



l6S HISTOIRE (.406M46-, 

Alphonse V ; avait laissé vacante une cou- 
ronne que les Barcelonais ne consentirent 
point à décerner au prince désigné par Don 
Pèdre. Se séparant alors du royaume d'Ara- 
gon', ils se gouvernèrent quelques mois en 
république ; mais se lassant bientôt d'un état 
qui les livrait aux horreurs de l'anarchie, ne 
voulant pas se soumettre à un souverain qu'ils 
avaient repoussé, et désirant en même temps 
concilier leur propre intérêt avec le principe 
conservateur de la légitimité, ils jetèrent les 
yeux sur René qui , par sa mère Yolande 
d'Aragon, avait des droits incontestables au 
sceptre qu'on lui offrait. 

Cette détermination ayant été adoptée par 
le conseil de Régence formé à la dissolution 
de la république éphémère de la Catalogne, 
les Barcelonais députèrent, en 1467, une ma- 
gnifique ambassade au roi de Sicile, en le sup- 
pliant de se rendre le plus tôt possible dans ses 
nouveaux états , afin qu'on déposât entre ses 
mains les rênes du pouvoir, et qu'il dissipât 
par sa présence les restes du parti portugais ; 
mais désabusé pour lui-même de toutes les 
grandeurs de la terre v ce fut en faveur de son 
liîs seulement que René accepta les offres de 
la régence de Barcelone. Il l'exprima positi- 



(,4f) 7 ) DE RENÉ D'ANJOU. i(>9 

vemcnt ainsi à ses députes qui vinrent le trou- 
ver à Angers (*). 

Trop loyal pour soupçonner la droiture des 
autres, René réclama alors de Louis Xi la 
promesse qu'il avait faite à son fils de lui four- 
nir huit mille archers, cinq cents lances et 
l'artillerie qui lui était nécessaire. 

La réponse du monarque fut tellement éva- 
sive, que ne pouvant compter en aucune ma- 
nière sur son appui, René n'eut d'autre res- 
source que d'adresserun appel aux gentilshom- 
mes de ses diverses provinces. Ceux-ci ne 
trompèrent pas son attente. Une armée de 
huit mille combattants, composée d'Angevins, 
de Provençaux, de Lorrains, de Barrois et de 
quelques Français, ne tarda pas à se réunir 
sous ses étendarts. Il en remit, avec confiance, 
le commandement a Jean d'Anjou , et lui 
donna pour lieutenant Ferry deVaudémont, 
son beau -frère. 

Pleins d'ardeur et de courage , ces deux 
princes franchirent aussitôt les Pyrénées , 
volèrent en Catalogne, et n'annoncèrent leur 
arrivée sur ce nouveau théâtre de leurs ex- 



(*) A cette époque le comte de Cliarolois était venu offrir a René 
sa médiation pour terminer les différends élevés entre ce prince et 
Thibaut de Neufchàtel, maréchal de Bourgogne, au sujet du refus 
de ce dernier de prêter hommage au Chastel sur Moselle. 



170 HISTOIRE (1467) 

ploits, qu'en prouvant l'un et l'autre combien 
ils étaient dignes de leur noble origine, et du 
choix de René. 



FIN DU CINQUIEME LIVRE: 



LIVRE SIXIÈME. 

Séjour en Anjou et en Provence. 
De 1467 à 1476. 



!©©©•< 



I. René venait d'atteindre cette époque de 
la vie où toute ambition personnelle est or- 
dinairement éteinte -, où les leçons sévères du 
passé, des déceptions en tout genre ne per- 
mettent guères de s'abandonner encore aux 
illusions de la jeunesse, et où le repos et la 
solitude semblent devenus les premiers com- 
me les plus doux de tous les biens. 

Bornant sa politique à soutenir son fils dans 
l'honorable entreprise où la providence l'ap- 
pelait, ce prince, livré à la Ibis à l'adminis- 
tration de ses étals, à l'étude des sciences, de 
la littérature et des beaux arts, vivait paisi- 
blement en Anjou, sans négliger les exercices 
d'une piété fortifiée par le malheur (1). Pas- 
sant tour -à -tour les différentes saisons de 
l'année dans ses châteaux d'Angers , de Sau- 
mur, du pont de Ce, de Baugé, de Beaufort 
en Vallée, ou de Launay-les-Saumur, on le 
voyait partout veiller aux besoins de son peu- 



>7 2 HISTOIRE ( !4 G 7) 

pie, réprimer les abus, rendre la justice, 
et signaler sa présence par une foule de bien- 
laits, dont le souvenir s'est perpétué jusqu'à 
nos jours, dans les lieux qui en furent les té- 
moins (2). 

Quoiqu'il ne fit plus d'aussi fréquents voyages 
en Provence, René s'occupait cependant tou- 
jours du gouvernement de cette Province avec 
son activité et sa sollicitude ordinaires. Il 
voulait en connaître les détails, comme s'il y 
eût été présent , et l'on sait qu'il entretint 
alors une correspondance très suivie, même 
minutieuse, avec ses grands sénéchaux , ou 
les lieutenants-généraux investis de sa con- 
fiance. René s'étant chargé spécialement vers 
ce temps , des affaires ecclésiastiques, il écri- 
vait fréquemment au pape afin de solliciter 
des canonicats ou des absolutions pour ses 
protégés, et il nommait, en général , lui-même 
à tous les bénéfices vacants. 

Dans un nombre très considérable de let- 
tres de René, qui datent de cette période de 
sa vie, et dont la découverte récente est due 
à un heureux hasard (3), l'extrême bonté qui 
faisait la base du caractère de ce prince , 
perce pour ainsi dire malgré lui, à tra- 
vers les motifs qui les lui dictaient. On peut 
en juger, enfr'autres, par le message suivant, 



(ti&j) DE REINE D'ANJOU. ^3 

adressé à Jean Allardeau, courtisan délié qui 
avait tellement su s'acquérir à la fois les 
bonnes grâces de Louis XI et du roi de Si- 
cile, que le premier le nomma gouverneur de 
Paris, et René, surin lendanl de ses finances. 
( Allardeau était alors évêque de Marseille, 
siège qu'il remplit jusqu'en i497 (*)- ) 
Voici la lettre de René; 

i< De par le roi. 
« M on s de Marseille et mon compère, il 
« m'a été exposé par quelques pauvres gens, 
« qu'ils avaient commis certaines choies que 
« je ne vous dis point; mais je crois que ce 
« doit être par erreur , ou par faiblesse, comme 
« verrez par leur écriture, que trouverez ci- 
te incluse. Vous sçaurez d'abord que ce sont 
« des marins qui ont bien d'autres soucis en 
« ce monde. Il vous appartient de juger si 
« c'est un cas d'église, car pour ce qui me 
« regarde, je suis bien aise qu'on leur par- 
« donne. » 



(*)Jean Alardel, cTÀllardel ou cPAllardcau, ( originaire d'An 
«ers, et frère de Jean Allardeau, trésorier d'Anjou, secrétaire d'I- 
sabelle de Lorraine,) fut élevé k la cour du roi René, qui lepritpour 
secrétaire et le fit ensuite recevoir chanoine à Aix. Devenu prévôt 
de Marseille, il en obtint l'évêché . le 3 1 Avril 1 466. Il prêta serment 
en cette qualité, le i3 Avril 1468, entre !es mains du chapitre, de- 
vant !es portes de la cathédrale de La Major, en présence de Jean 
de Cossa. Ce prélat fit son testament en i4yo, et institua pour son 
héritier, Jean de \ iilages, maître-d'hôtel et conseiller de René. 
iluffi, List, de Marseille, Liv. X, Fol. 3x 



174 HISTOIRE (1467-1468) 

« Que J. G soit à jamais votre gardien. 

Au pont de Ce, le 6 Juillet, i468. 
(Signé René; et plus bas, Paganis. ) » 

Quelques mois après la date de cette let- 
tre^ René, sur l'invitation du roi de France, 
alla trouver ce monarque à Tours avec Jeanne 
de Laval (*). Louis XI, paraissant pénétré de 
reconnaissance du service que son oncle lui 
avait rendu, en s 1 employant à la soumission 
du duc de Berry, le reçut de la manière la 
plus gracieuse, et l'engagea à assister à l'as- 
semblée générale des états qui se tint l'année 
suivante, dans la grande salie du palais archié- 
piscopal de la même ville. 

Comme les témoignages extérieurs ne lui 
coûtaient rien , il combla René de marques 
d'honneurs , « et le lit asseoir à ses cotés sur 
« un fauteuil de velours cramoisi, » distinction 
que le seul cardinal de Sainte Suzanne parta- 
gea avec lui. 

( Louis XI portait ce jour-là une robe de 
velours cendré, fourrée de martre, « et der- 
« rière lui , dit un t vieil historien , estoit 
t< Dunois, si goutteux qu'il le convenoit por- 
te ter à force de gens , sur une petite selle ) 
« ( chaise ). » 

(*) Dom Calmet s'est trompé en disant que Jean d 1 Anjou, la reine 
d'Angleterre et le prince de Galles se trouvèrent a cette assemblée. 
Hist. de Lorraine, Tome II, Fol. 85g. 



(1469) DE RENÉ D'ANJOU. 17^ 

René et Jeanne de Laval accompagnèrent 
ensuite la cour de France à Amboise , où 
Louis XI chercha, par tou9 les moyens possi- 
bles, à faire oublier à son oncle les ressenti- 
ment qu'il pouvait conserver de sa conduiie 
à l'égard de Jean d'Anjou, ou à détourner son 
attention des vues secrètes de sa politique. 
Le château d'Amboise devint momentanément 
le théâtre de diverses l'êtes auxquelles on n'é- 
tait plus habitué. (*) 

Voulant épuiser en quelque sorte les grâces 
qu'il prodiguait à René, Louis XI lui accorda, 
dans cette entrevue, le droit de se servir de 
sceaux en cire jaune, à l'instar des rois de 
France. Cette faveur à laquelle le parlement 
s'était opposé, fut regardée alors comme 
inouie (**). 

(*) « Et tousjours moult honorablement furent reçus parle roy.... 
« et feist venir plusieurs princes et princesses, seigneurs et clames 
« pour les festoyer; et pour leur bien vécue, fist faire jouxtes, tour- 
« noys, momerics, cttelz esbattements, pour ce qu'il fçavoit que 
« le roy de Sécile les aymoit.... et après avoir esté ensemble culx 
« esbattants le pays de Touraine, le roy de Sécile et la royne sa 
femme, prirent congié du roy de France leur nepveu, qui leur fist 
«plusieurs beaux présents, et retournèrent dans leur puissant 
« chasteau d'Angers. » 

Bourdigné. 

Cérémonial de France. Jean le prévost. Monstrelet, Tome II, 
Fol. 3 11. Chronique de Louis XI , Tome I.« r P. i53. Bourdigné, 
Fol. i56. Bellefoiest, Fol. /jo6. Hist. de France par Daniel, Tome 
VII, P. 88. 

(**) Car, dit C. Nostradamus, il n'estoit permis qu'au roi de 
« France, d'user de cesle cire jaune, si, qu'on ne sçauroit monstrer 
« que aultre monarque chrétien aye jamais usé de cire jaune que les 
« roys de France et René. 



V?* 5 HISTOIRE fi 469) 

René et le roi de Cas tille durent vraisembla- 
blement se rencontrer, vers la même époque 
à la cour de Louis XI, où ils se jurèrent une 
fraternelle amitié. 

( Henri IV dit V impuissant se trouvait en- 
core en France le 19 Juin 1469.) 

II. Retourne en Anjou, René ne tarda pas 
à y apprendre la continuation des premiers 
exploits de son fils en Catalogne. 

Ce prince, qui s'y était rendu dès Tannée 
*4$8 » suivi d'une foule de seigneurs ange- 
vins, français et surtout provençaux (*), avait 
commencé sa nouvelle expédition d'une ma- 
nière tellement brillante, que, si Louis Xï eût 
réalisé la plus légère partie de ses promesses, 
le succès n'en eut pas été douteux un seul 
instant. 

Le duc de Lorraine attaqua d'abord près 
de Roses, (\e T.ét de Mai i468 ), le vieux roi 
Jean de Portugal, devenu aveugle depuis son 
avènement au trône d'Aragon. Le prince d'An- 
jou l'ayant mis en pleine déroute, marcha 
ensuite sur l'infant don Ferdinand, nommé 
vice roi de Catalogne, le défit auprès de 



(*) « On trouve parmi ces chevaliers, les noms de Bîacas, Bran- 
« cas, Casteliane, Forbin, Gérente, Grasse, Grimaldi. Grille J/Ésr 
« tang, P< rce'ets, Pabrnu, Sade, Villeneuve, etc. 



(1469) DE RENE D'ANJOU. 177 

Villa-Daman, et la terreur de ses armes 
se répandit dans toutes les provinces voisi- 
nes. 

Ne voulant cependant poursuivre ses con- 
quêtes qu'avec des forces suffisantes pour les 
conserver, il crut devoir réclamer de Louis 
XI l'exécution de ses engagements formels. 

Mais bassement jaloux de la gloire toujours 
croissante que Jean d'Anjou venait d'acquérir, 
ce monarque lui refusa ses secours, sous le chi- 
mérique prétexte qu'après la soumission de la 
Catalogne , le duc de Lorraine tenterait de 
s'emparer du Roussillon et de la Cerdagne. I! 
poussa plus loin encore la perfidie, car il 
s'empressa de conclure une trêve avec le roi 
Jean qui, ayant recouvré l'usage de ses yeux, 
avait aussi remporté quelques légers avanta- 
ges sur l'armée de son compétiteur. 

Ce manque de foi compromettant forte- 
ment les intérêts de Jean d'Anjou, obligea ce 
prince à repasser les Pyrénées, afin de re- 
cruter de nouveaux soldats, la plupart des 
siens étant disséminés dans les garnisons. 

Il se rendit d'abord à Perpignan , de là à 
Pézénas, qui lui avait été cédé par la France, 
et il alla même jusqu'à Taraseon. Une coin 
mission de chambellan signée de sa main, en 

TOME II. I 2 



I7 S HISTOIRE (1469-1470) 

faveur de Bonifaee de Castellane (4), prouve 
qu'il s'y trouvait le 4 Mai 1469. Il revint à 
Narbonne le 28 Mai; mais ses levées ne fu- 
rent prêtes qu'a l'entrée de l'hiver, et il ne 
retourna en Catalogne que le 7 Novembre , 
précisément lorsque René était annoncé en 
Provence. 

Jean d'Anjou ne tarda pas à moissonner 
d'autres lauriers, et vers le milieu du prin- 
temps de l'année suivante,Gironne, qu'il as- 
siégeait pour la troisième fois, tomba en son 
pouvoir. 

C Son pcre , au comble de la satisfaction , 
s'empressa de lui donner le titre de prince 
deGironne, que portail ordinairement l'héri- 
tier présomptif des rois d'Aragon, comtes de 
Barcelone ). 

Cette importante nouvelle étant parvenue à 
Marseille, le 5 Juin 1470, le conseil la lit 
célébrer au son de toutes les cloches , par 
des feux de joie , et des réjouissances géné- 
rales. 

René qui avait dû arriver en Provence 
vers la fin de l'automne précédent , assista 
sang Joute à ces témoignages d'allégresse. On 
ne peut douter qu'il n'ait effectué ce voyage, 
puisque le 29 Novembre i4^9, l'évêque de 



(t47°) de rené dwjnjqu. 17O 

Marseille exposa aux consuls « que les viïles 
« d'Aix et d'Arles ayant réuni leurs efforts 
« pour offrir au souverain quelque présent qui 
« lui fût agréable, il proposait d'acheter deux 
« juments barbaresques, amenées sur un fetV 
« timent génois venant d'Espagne. Ce don , 
« disait-il, touchera d'autant plus ce bon r&\ , 
« qu'il a déjà témoigné le désir de faire Pac- 
« quisitiondc ces deux juments. » 

Le conseil fut unanimement d'avis de les 
présenter à sa majesté, et le premier Décem- 
bre, on entendit le rapport des députés en- 
voyés vers le prince qui les avait accueillis 
de la manière la plus gracieuse. René devait 
donc être à Aix, où une de ses lettres prouva 
encore sa présence, le 17 Juillet 1470. 

C'est à ces seuls renseignements que se 
borne l'histoire au sujet du séjour momentané 
de René en Provence. ïl revint dans le courant 
de l'été à Angers, pour y recevoir Margueriie 
sa fille , que des désastres récents, après queî- 
ques lueurs de fortune, obligeaient à cherch. r 
un asile en Fiance. 

Cette courageuse reine était alors accompli 
gnéedcl'hommequi avait le plus contribué à sa 
perte ; mais depuis, Edouard ïV ayant méconnu 
ses services ) Warwick était devenu le plus 
zélé partisan de son ancienne ennemie. L'é* 



12 



iHo HISTOIRE (1470) 

pouse de ce grand capitaine, sa fille, quel- 
ques seigneurs formaient la cour de Margue- 
rite qui, en arrivant à Paris, trouva le comte 
de Vendôme et le sire de Châtillon, chargés 
par Louis Xï de lui faire rendre les honneurs 
dûs à son rang. 

Ce monarque, dans une effusion de tendresse 
qu'on doit remarquer, et qui eût j>u paraître 
touchante dans tout autre, voulut conduire 
sa cousine à Angers, où Jeanne de Laval et 
René les reçurent avec une magnificence ex- 
trême. « Toutefois, ajoute Bourdigné, ce ne 
« fust pas sans larmes au renconstre du père 
« et de la fille, qui depuis long-temps ne s'es- 
« toient veus. » 

Le prince de Galles, fils de la reine, qui, 
à peine âgé de dix-huit ans, s'annonçait avec 
les qualités les plus brillantes , était éga- 
lement à la cour de France. Louis XI, peu 
avare de démonstrations affectueuses, quand 
elles lui épargnaient de solides marques d'in- 
térêt, lui fit partager le gracieux accueil qu'il 
réservait à sa mère. Il le choisit même pour 
être parrain de son fils, ( Charles VIII), dont 
la reine de France était accouchée à Amboise. 

Ce fut à la suite de cette cérémonie , 
que Marguerite d'Anjou fiança le prince de 
Galles à Anne de New il, fille de Warwick ; 



(1470) DE RENÉ D'ANJOU. 181 

elle partit ensuite avec eux pour son royaume, 
où ses partisans avaient rassemblé une armée, 
dernier espoir de la maison d^forek et du 
malheureux Henri VI. 

Pendant que René se livrait à un retour de 
sécurité sur l'avenir de sa fille, des nouvel- 
les consolantes vinrent remplir de joie son 
cœur paternel, en l'informant des succès mul- 
tipliés du duc de Lorraine. 

Continuant ses conquêtes après la prise de 
Gironne,ce prince avait défait encore une 
fois le roi d'Aragon, s'était emparé d'une fou- 
le de places fortes, et rien ne s'opposa nt à son 
passage, il était entré triomphant à Barce- 
lone où la noblesse, le clergé , la population 
entière l'avaient salué comme leur légitime 
souverain. 

Jean d'Anjou marcha bientôt sur Péralta , 
dont il fit lever le siège ; emporta de vive 
force les forteresses de Berguza 9 deTortose, 
cPAmpuries et de Palamos. Taurille , qui 
s'était d'abord soulevée à l'approche des trou- 
pes lorraines et provençales, capitula en peu 
de jours. De toute part, le vainqueur recevait 
la soumission d'un grand nombre de villes -, les 
députations se succédaient autour de lui, et 
dès lors son nom seul suffit pour imprimer 
l'effroi dans les provinces qui reconnaissaient 



*8;2 HISTOIRE (i4;o; 

le roi d'Aragon, tandis que les autres ne ces- 
saient de bénir ]r magnanimité, la justice et 
la clémence du prince français. 

Guidé par les sages conseils de son père, 
et déterminé par des motifs d'une haute po- 
litique, le duc de Lorraine, au milieu de 
tant d'exploits, s'était décidé à épouser la 
sœur du roi de Castille, dont la main lui 
était offerte C). 

Ce île alliance vivement désirée par Henri IV, 
assurait au prince d'Anjou une puissance for- 
midable dans l'avenir,' eu même temps qu'elle 
lui facilitait les moyens de pacifier le restede 
la Catalogne où sa faible armée devenait in- 
su lïisante. 

Le digne fds de René ne comptait cepen- 
dant plus d'ennemis dans les lieux où il s'é- 
tait montré, et il y avait excité une affection 
universelle. Il ne pouvait, dit-on, paraître 
dans les rues de Barcelone, sans inspirer un 
enthousiasme qui allait jusqu'à l'adoration et 
au délire. Le peuple accourant en foule sur 
ses pas, se jetait à ses pieds, baisait ses ar- 
mes, ses bottes, ses éperons, jusqu'à la mule 



(*) Isabelle de Castille était née en i45i. Cène fut qu'après la 
mort de Jean d'Anjou qu'elle épousa Ferdinand d'Aragon; ainsi t 
«'est par erreur qu'on a placé son mariage en i 469. 

( Art de vérifier les dates, Fol. 81 <j. ) 



(i4 7 o) DE RENÉ D'ANJOU. i83 

qu'il montait, et faisait retentir les airs de 
ses acclamations. On assure même que les 
dames et les bourgeoises de Barcelone ven- 
dirent leurs parures, leurs pierreries , leurs 
bagues, tous leurs joyaux enfin, pour l'aider 
dans ses glorieuses entreprises. 

Ce prince, quoique malade, ayant désiré, 
vers les premiers jours de Décembre , entre- 
prendre un voyage de dévotion à Notre-Dame 
de Monî-Serrat, reçut une preuve de dévoue- 
ment remarquable, et qui touche davantage 
encore, lorsqu'on sait qu'elle fut la dernière 
qu'on pût lui donner. Il avait invité quel- 
ques Barcelonais à s'armer et à l'escorter, 
sans leur dire le motif de son absence... Plus 
de trente mille se présentèrent à son palais, 
lui jurant de le suivre partout où il l'ordon- 
nerait; malgré ses \ives instances, il ne par- 
vint pas à empêcher dix mille d'entr'eux de 
raccompagner vers le célèbre ermitage, tant 
on redoutait qu'il arrivât le moindre accidenta 
celui qu'on regardait comme le protecteur et 
le sauveur de la Catalogne. 

Peu de jours auparavant, Carrion, écuyer 
du duc de Lorraine, était parti, muni de pleins 
pouvoirs, pour conclure le mariage de son 
maître avec la sœur de Henri Yimpuisscuit. 

Noies manuscrites de doin Calmet, 



J 3i HISTOIRE (1470 

Jouissant avec un tendre orgueil de la pers- 
pective offerte à un fils bien-aimé , dont la 
réputation de valeur , de talents et de vertus, 
semblait parvenue à son dernier période, René 
attendait avec une vive impatience, la certi- 
tude de son union avec la princesse Isabelle. 
Le bonheur le plus pur renaissait pour lui....; 
son cœur paternel s'ouvrait à toutes les espéran- 
ces... ; la vie lui souriait encore remplie de dou- 
ceur.,.. Tout-à-coup un messager lui annonce 
qu'il n'a plus de fils... que le héros a cessé de 
vivre à Barcelone au milieu des trophées de 
sa gloi 



r< 



Jean d'Anjou n'existait plus déjà, le Same- 
di matin, i3 ou 16 Décembre i47o, lorsque 
son écuyer arriva à la cour de Castille(*), et 
une mort aussi prompte dut nécessairement 
laisser un vaste champ aux conjectures, et 
aux plus étranges soupçons (5). 

Frappé comme d'un coup de foudre à cette 
falale nouvelle, l'infortuné père s'en trouva 
tellement attéré, « que tombant, dit-on, dans 



(*) « Quand le roy deCastille, vistfescuyer Carrion, il luy fist le 
« bieuvenant. Puis luy dict: Monsieur Tescuyer, je suis fort ma rry 
« des nouvelles que j'ay. — Sire, quelles sont-elles? — Vostre mais- 
« tre, le duc Jehan est allé à Dieu.. . Je vous le certifie. — Quand 
ci Ptscuyer oyst ces nouvelles, il f'ust fort transy. . . » 

( Manuscrit intitulé Opérations des feus ducs de Lorraine.) 



fi47o) DE RENÉ D'ANJOU. iB5 

« une sorte d'anéantissement , il en perdit 
«■ Faction, le mouvement, la force dépenser. » 
Pour la première fois, son courage s'ébranla, 
sa résignation même, dont il avait donné tant 
de preuves, ne put lui servir de soutien, et 
il parut n'avoir conservé de sensibilité que 
pour mesurer l'affreuse étendue de sa perte. 
Appelant au secours de sa raison, la piété, 
la philosophie et la gloire, il avait fini par 
surmonter sa douleur après la mort d'Isabelle 
et de plusieurs de ses jeunes enfants. Aucun 
regret d'avoir vu la couronne s'échapper de 
sa têle,ne troublait plus son âme; mais en se 
voyant enlever ce fils dans lequel il vivait tout 
entier, ce digne héritier de ses vertus , l'idole 
de son cœur, son seul appui sur la terre, l'es- 
poir de ses vieux ans, son affliction fut telle 
qu'on eût à craindre pendant plusieurs jours 
qu'il ne lui restât plus assez de forces pour ré- 
sister à son excès... On trembla pour la vie de 
ce malheureux père, et la religion, dans les 
bras de laquelle il se réfugia, l'empêcha seule 



Baleicourt, P. 178. Art de vérifier les date», Fol. 819 904. Gau- 
fridi , Fol. 332. Papon, III, P. 38^. Rufîi, Hist. des comtes de 
Provence. Bouche, Tome 11^ Fol. 469- Chronique de Provence, 
Fol. 626. Chatnpier,Fol. 83. Dégly, TomelII, P. 3o8. Ste. Mar- 
the, P. 447. 



i 8(> HISTOIRE (1470 

de succomber à son désespoir... Ceux à qui il 
fut permis de l'approcher alors, l'entendaient 
à chaque instant proférer ces tristes paroles, 
en fondant en larmes: « Je ne veux, je ne 
« dois plus songer maintenant qu'à celui qui 
« gouverne les rois!... » 

La France, l'Italie et la Catalogne à la fois 
en deuil , déplorèrent avec René la fin préma- 
turée d'un prince que la gloire elle-même avait 
placé à la fleur de l'âge au rang des premiers 
capitaines de son siècle. 

Ainsi que son père, Jean d'Anjou, à la vé- 
rité , avait rarement été favorisé par la fortune; 
mais l'histoire lui a généralement rendu plus 
de justice qu'à René. « Loin d'attaquer sa mé- 
« moire,ona dit au contraire qu'il fut plus ad- 
« mirable encore dans ses disgrâces que bril- 
« lant dans ses succès ; qu'il n'éprouva jamais 
« de revers qui n'ajoutât à sa gloire, et que 
« s'il fut souvent malheureux, il ne cessa ja- 
« mais d'être grand; rempli en un mot de 
« toutes les qualités du cœur, il devint l'or- 
« nement et l'inimitable modèle de la noblesse 
« chrétienne comme de la chevalerie fran- 
« çaise. » On n'aurait même pas à lui repro- 
cher une légère erreur dans le cours de sa 
conduite politique , si des circonstances im- 



047°) DE REJNE D'ANJOU. 1H7 

périeuses ne l'avaient momentanément en- 
îraîné dans la ligue du bien publie. 

Ces éloges touchaient d'autant plus sensi- 
blement le cœur de son père, que personne ne 
pouvait mieux apprécier le noble caractère 
du duc de Lorraine. 

On se formera une idée des sentiments qui 
l'attachaient à cet auguste héritier de son nom, 
par le fragment d'une lettre dont César Nos- 
tradamus assure avoir vu l'original. ( René l'é- 
crivit vraisemblablement au moment où il 
décernait à son fils le titre de prince de Gi- 
ronne, en lui envoyant un présent de seize 
mille écus, que le héros de la Catalogne dis- 
tribua sur le champ à ses officiers et à ses 
soldats. Trait de générosité qui justifiait à 
lui seul les louanges d'un tendre père.) 

« René lui rappelle d'abord que, pour ampli- 
« fier sa couronne et son nom, dès sa première 
« jeunesse, et ses premiers essais d'armes, il 
i( s'estoit courageusement présenté à travaulx 
« et dangers innumérables... qu'il avoit esté 
« deux fois en Italie, en gros et puissant exer- 
« cice, où lousjours s'estoit montré preux et 
« valeureux combattant... Nous taisons, ajoule 
« René, qu'à Gênes, ces années passées, vous 
« avez montré tant d'actes de proësse, et avez 



i88 HISTOIRE (i4 70/ 

« tant heureusement combattu... Et que Pierre 
<c de Campo Frégoze, pour lors duc delà cité 
« de Gênes, ayant pris et tourné les armes 
« contre nous, par une grande perfidie et des- 
« loyauté, a esté estendu mort roide sur le 
« pavé., de vostre main; si, qu'il sera mieulx 
« séant, ne parler plus tant de vos haultes et 
« tant héroïques qualités, de peur que nous 
<c ne semblions parler de nous-mêmes , en 
« parlant de vous qui estes nostre fils bien- 
« aimé, et nostre propre chair et nourriture. » 

( E $ia, illustrissime, e carissimo primo 
a genito , la sancta trinitat, vostra curiousa 
« guarda, dit en finissant René, qui écrivait 
souvent la même lettre en plusieurs langues.) 

Qui ne s'attendrirait à cet éloge tracé par la 
main paternelle de René, en songeant qu'il 
devait bientôt pleurer toute sa vie le fils au- 
quel il rendait un si éclatant témoignage ?... 
« Gardons-nous donc, dit l'estimable auteur 
de l'ouvrage intitulé de l'honneur français, 
« de condamner le juste orgueil d'un père qui 
« se voit revivre dans un héritier digne de 
« lui, et n'ôtons pas à la nature le droit d'ap- 
« plaudir à la vertu qu'elle a fait éclore dans 
« son sein. » 

L'honneur français , Tome H, P. 289. 



(i4 7 o) DE RENÉ D'ANJOU. 189 

On remarque que dès le moment fatal où le 
duc de Lorraine descendit au tombeau , les per- 
sonnes attachées à ce prince devinrent encore 
plus chères à René. Il chercha à s'en entourer 
et à reporter en quelque sorte sur elles une ten- 
dresse si cruellement déchirée. Le fidèle Jean 
de Cossa ne quitta plus sa cour. Gaspard, son 
fils, que Jean d'Anjou affectionnait particuliè- 
rement , fut fixé en Provence par le don de plu- 
sieurs terres. D'autres serviteurs du prince 
eurent aussi part aux bienfaits comme à la fa- 
veur de René, et l'on place à la même époque, 
l'influence que commença à prendre sur son 
esprit, le célèbre Palamède de Forbin. Le 
souvenir de la confiance que lui accordait le 
duc de Lorraine, y contribua vraisemblable- 
ment autant que son mérite incontestable et 
ses nombreux services. 

III. Une douleur de telle nature semblait 
ne pouvoir plus s'accroître; elle paraissait de- 
voir suffire à assouvir l'acharnement inouï 
avec lequel le destin poursuivait un monarque 
aussi bon que René. . . Mais la perte de Jean 
d'Anjou n'était qu'un acte terrible du grand 
drame qui se déroulait dans la carrière du 
malheureux roi... Précurseur d'une foule de 
scènes déchirantes, on eût cru voir la mort 
promenant son insatiable faux sur les têtes 



^9° HISTOIRE (1470-1471) 

les plus chères à cet infortuné vieillard. . . 

La même année où périt le duc de Lorraine, 
enleva à Bené, Blanche d'Anjou, sa fille natu- 
relle, qu'il aimait avec une excessive ten- 
dresse ( ¥ ). Jean II, le fils aîné du vainqueur de 
Gironne , n'avait survécu que peu de jours à 
son père, et comme si toutes les peines eussent 
dû briser à la fois le cœur du roi de Sicile, 
les nouveaux désastres de la reine d'Angle- 
terre lui furent connus au moment où il pleu- 
rait son fils, son petit-fils , et Blanche d'Anjou. 

Revenu en Provence, il habitait alors le mo- 
deste château de Gardane, et c'est de-là qu'il 
écrivit à Marguerite la lettre suivante où res- 
pire une si profonde mélancolie. 

« Ma fille! que Dieu vous assiste dans vos 
« conseils j car c'est rarement des hommes 
« qu'il faut en attendre dans les revers do 
« la fortune!... Lorsque vous désirerez moins 
« ressentir vos peines, pensez aux miennes... 



(_*) Blanche d'Anjou qui avait épousé Bertrand de Beauvau sire 
de Frécigny, mourut a Aix le 17 Avril 1471, (nouveau style,) et 
fut ensevelie dans une petite chapelle de l'église des Carmes, où 
Bené avait peint à fresque diverses allégories chrétiennes. 

On lisait sur le tombeau de Blanche: <c Ci gist Blanche d'Anjou. 
« dame de Précigny, fille naturelle de hault et pu'ssant seigneur 
«René, roi de Jérusalem, de Sicile et d'Aragon, qui trépassa le 17 
« Avril i47°- » 

L'é<*lise des Cnrmes a éîé entièrement détruite. 



(i47i-i47*) DE KENE D'ANJOU. 191 

k EUes sont grandes, ma fille... et pourtant je 
« vous console (6). » 

Ainsi qu'on Ta dit précédemment, Margue- 
rite, son fils et le comte de Warwick, pleins 
de confiance dans les promesses réitérées dont 
Louis Xï avait accompagné l'accueil le plus 
flatteur, étaient retournés en Angleterre où 
venait de se rassembler une armée capable de 
soutenir les efforts des partisans desLancastre. 
Toutefois Edouard IV s'était également ren- 
forcé, et ce prince commandant en personne 
ses troupes, livra à la reine, le jour de Pâques, 
4 Mai i47i ? la sanglante bataille de Teukes- 
bierg (*), qui fit évanouir pour jamais, dans 
l'esprit de Marguerite, ses dernières espéran- 
ces de remonter sur le trône. 

Leduc de Clarence, propre frère d'Edouard 
mais qui servait dans les rangs opposés, avait, 
environ trois semaines auparavant, abandonné 
lâchement Warwick, à la tête de douze mille 
hommes, dès qu'ils se trouvèrent en pré- 
sence des ennemis. Furieux de cetle défection, 
le comte offrit le combat sans attendre le reste 
de l'armée, et périt glorieusement, le i/j. Avril, 



(*) Ou Teukeslwry. 

Viillot. Abrégé de l'iiist. d'Angleterre A er Hist. des raro'nticr:» 
d'Angleterre, Tome II, P. i(y Monstrelet. Fol. 3i5. Belleforest. 

Dueîos, Tome II, F. 297. Hume. Hist. de la maison de Plau't*. 
genêt. 



19 2 HISTOIRE (i4 7 i-i4 : o 

dans les champs de Barnet , entre St. Alban 
et Londres (*j. Marguerite arrivant trop tard 
pour l'appuyer, fut défaite à son tour, tomba 
avec Henri VI entre les mains du vainqueur, 
et éprouva l'indicible douleur de voir périr 
son fils presque sous ses yeux. 

Digne d'une autre destinée, ce jeune prince 
amené devant Edouard , ne voulut jamais 
le reconnaître pour souverain. Ne pouvant 
l'intimider, ni vaincre sa fermeté héroïque, 
le nouveau roi d'Angleterre lui jeta son gan- 
telet au visage... A ce signal, trop bien compris 
ou cruellement interprêté , le duc de Clarence, 
le duc de Glocester plus barbare encore, le 
grand chambellan deHastings el sire Thomas 
Grey se précipitent sur leur victime désar- 
mée. Rien n'arrête leur lâche fureur, « et 
« le fils de Marguerite est massacré, dit un 
« vieil historien, comme par des bestes iéro- 
« ches ? dont fust grand'pitié, car es toit moult 
« beau jeune prince. » 

René apprenait à peine l'horrible défaite de 
Teukesbierg, la captivité de sa fille dans la 



(*) L'enseigne d'Edouard était un soleil , et celle de Warvick une 
étoile rayonnante. La chute du jour les rendit diiïiciles à distinguer, 
et jeta une confusion fatale à Wanvick, dans les rangs de ses sol- 
dats. 



(i47->-i47 3 ) DE RE]NÉ D'ANJOU. uj'3 

tour de Londres, ci l'assassinat du prince dv 
Galles , lorsqu'un nouveau message lui an- 
nonça la fin prématurée de Ferry de Lor- 
raine (*)j ce digne émule de Jean d'Anjou, 
auquel il avait succédé en qualité de lieute- 
nant-général de la Catalogne , y était mort aussi 
depuis peu , au milieu des larmes et des 
regrets universels... Enfin, le dernier rejeton 
de la maison d'Anjou, le prince Nicolas, qm 
promettait à son aïeul de Faire revivre le fi's 
qu'il pleurait si amèrement, venait également 
de descendre dans la tombe (7). 



(*) René avait eu besoin de beaucoup d'efforts surlui-même pouf 
pardonner a Ferry l'impérieuse obligation où il s'était trouvé de lui 
donner la main de sa fille; mais revenu de ses préventions, il les lui 
fit oublier par une entière confiance, le nomma, le 21 Février 
j 464 ) sénéchal d'Anjou puis gouverneur et grand sénéchal de Pro- 
vence , son lieutenant-général à l'armée de Naples , etc* 

le 14 Mai i4 ->2, il lui avait donné la seigneurie d'Orgon, et Je kj 
Juin de l'année suivante, le comté de Lambesc avec les terres de 
Suze, Barbentane, etc. En 1467 , il y ajouta la baronie de Tretz. 

Ferry était un prince d'un caractère noble et grand. Il s'acquitta 
avec distinction de tous les emplois qui lui furent confiée 

H ordonna par son testament daté de Joinville (i/^5g), que son fi/s 
aîné, René II, ferait le pèlerinage de Vézelize à Sion, un pied 
chaussé et l'autre nu. II voulut aussi qu'on distribuât douze francs 
aux pauvres, comme restitution de quelques légères sommes qu'il 
se souvenait avoir dérobées étant jeune, pour jouer aux cartes. 

Ferry de Lorraine mourut en i47 2 - ( O n s'est trompé en plaçant 
sa mort en 1 '170. ) 

Yolande d'Anjou son épouse lui survécut douze ans. Elle termina 
sa carrière a Nancy, le 21 Février \/fîf\. ^ on corps fut transporté U 
Joinville. 

Dom Calmet. Tome II, Fol. 1007. Durival. Tome ?." r P. ->.f\. 

TOME li. l ^ 



*$4 HISTOIRE (l47i*i47S) 

Reconnu duc de Lorraine après la mort 
de son père et de Jean lï, Nicolas d'Anjou, 
devenu l'héritier direct de René, avait attiré 
l'attention de Louis XI , qui forma le projet 
de lui donner la main d'Anne de France, sa 
fille aînée. Cette union obtint l'assentiment 
du roi de Sicile, du comte du Maine, et de 
tous les seigneurs de la cour. 

Mais le duc de Bourgogne dont une telle 
alliance contrariait les vues ambitieuses, ne 
négligea rien pour la rompre, et il y réussit 
en s'emparant de l'esprit de Nicolas, prince 
sans expérience. 

Les agents de Charles commencèrent par 
lui rapporter les propos insultants du roi de 
France qui cherchait, dans toutes les occa- 
sions, à flétrir la mémoire de son père... Après 
lui avoir désigné leur maître comme seul ca- 
pable de le venger, ils ajoutèrent qu'il ne 
serait pas éloigné de lui accorder Marie sa 
fille, qui passait pour une des plus belles prin- 
cesses de l'Europe. 

Déjà ébranlé, Nicolas eut avec le duc de 
Bourgogne une entrevue secrète dans laquelle 
ce souverain lui peignit, sous de vives cou- 
leurs, la conduite déloyale de Louis XI, et sa 
perfidie envers sa famille. L'ayant convaincu 



(,4 7 3) DE RENÉ D'ANJOU. ig5 

par des exemples récents, que la promesse 
de l'unir a Anne de France n'était qu'un 
piège pour le mettre- dans une dépendance 
absolue , il lui fit envisager l'abîme vers lequel 
il se précipitait, en plaçant sa confiance dans 
un monarque qui, se jouant de sa parole, se 
faisait presque une gloire de la trahir. 

Touché des feintes protestations d'intérêt 
du duc de Bourgogne, enflammé dit-on, par 
la beauté séduisante de la princesse Marie , 
Nicolas d'Anjou s'abandonna aux conseils de 
Charles, reçut de sa fille une promesse de ma- 
riage écrite de sa main, et ne croyant plus 
avoir rien à redouter du roi de France , il 
acompagna son nouvel allié au siège de Beau- 
vais. 

Cependant , le bandeau qui couvrait ses yeux 
ne tarda pas à se déchirer, et à lui laisser aper- 
cevoir que Charles n'était ni plus sincère ni 
plus loyal que Louis XL II revint donc en 
Lorraine, où il s'engagea dans une imprudente 
et malheureuse entreprise contre la ville de 
Metz. 

Ce prince rassemblait des forces considéra- 
bles pour se venger de cet échec, ( ou plutôt, 
suivant d'autres auteurs, afin de reprendre les 
hostilités en Catalogne où l'appelaient les par- 

i3* 



196 HISTOIRE (4 7 5) 

tisans de son père ), lorsqu'il mourut, le 27 
Juillet i473, atteignant à peine sa vingt-qua- 
trième année. 

Sa maladie, qui ne dura guères que trois 
jours, sembla tellement prompte et extraordi- 
naire, qu'on n'en put attribuer la cause qu'à 
un poison aussi violent qu'actif. 

Les soupçons les plus hardis s'éveillèrent 
de loute part; mais letombeau du jeune petit- 
fils de René ensevelit pour jamais avec lui les 
traces et les preuves d'un crime odieux. 

Accablé sous le poids d'une douleur qui 
rouvrait les blessures de son âme, René parut 
insensible au vœu que manifestèrent plu- 
sieurs seigneurs lorrains de le voir de nouveau 
régner sur eux. Ne se dissimulant pas qu'à sa 
mort, les mômes difficultés se renouvelle- 
raient, il joignit son influence à. celle des au- 
tres barons de Lorraine, pour faire pencher 
leur choix sur le prince qu'il en avait jugé 
le plus digne. On jeta d'abord les yeux su 
Charles de Bade , fils de Catherine de Lor- 
raine ; ensuite sur le bâtard de Calabre, fils 
naturel de Jean d'Anjou; mais toutes les voi* 
se réunirent en faveur de René II, petit-fil? 
et filleul du roi de Sicile , qui, l'année d'au- 
paravant (le i3 Janvier i47 2 )> l'avait nommé 



(i47 3 > . DE RE ™ D'ANJOU. 197 

sénéchal d'Anjou et gouverneur du château 
d'Angers. 

On vit alors le duché qui était sorti de la 
maison de Lorraine par son alliance avec celle 
d'Anjou , y rentrer par une cause sembla- 
bïeC). 

La joie que l'élévation d'un prince qu'il 
chérissait avec tendresse apporta à René , 
devait être d'une faible durée , car le sort 
était loin d'avoir épuisé ses traits contre ce 
vénérable monarque. ïl lui restait un frère 
unique june mutuelle a flection les rendait né- 
cessaires l'un à l'autre ; ils espéraient passer 
ensemble leurs vieux ans... Le comte du Maine 
lui fut enlevé encore cette même année (8) , 
et René demeura seul d'une famille autrefois 
si florissante el si nombreuse. 

Concentrant le chagrin amer qui le consu- 
mait, René se retira au château de Beaugé 
qui lui promettait une solitude plus absolue 
qu'Angers. Tout entier à ses noires pensées, il 
résolut d'achever sa triste carrière loin des 
honneurs et des dignités importunes dont il 
était la victime. II n'espérait point sans doute 



(*) René II succéda à son cousin a l'âge de vingt-deux ans, et prit 
possession de la Lorraine, le 1^ Août i/tfi. Le duc de Bourgogne qui 
ambitionnait ce duché, fit enlever le jeune prince j mais Louis XI , 
auquel Yolande eut recours, l'obligea a le relâcher presque aussitôt 



19$ HISTOIRE V i4 7 3) 

trouver l'oubli de ses peines dans cet isolement 
profond ; mais il aspirait du moins, en se nour- 
rissant des souvenirs qui lui étaient chers, à se 
créer un jour cette sorte de calme, fruit du 
temps, de l'étude, d'une fervente piété réunis, 
qui, s'ils ne guérissent pas, laissent toutefois 
couler un baume adoucissant sur les plaies du 
cœur. 

Qui eût pu prédire à René qu'il lui en res- 
tait d'autres à éprouver, et qu'il n'avait pas 
vidé jusqu'à la lie, le calice de l'infortune? 

Cette fois le despotisme et la cruauté de- 
vinrent les auxiliaires du destin. 

IV. Forcé naguères de dissimuler son vif 
mécontentement de voir la Lorraine lui échap- 
per, Louis XI, alors en discussion avec le duc 
de Bretagne, venait de mettre sur pied une 
armée de cinquante mille hommes. Il se pré- 
parait à envahir les états de l'imprudent Fran- 
çois Iî, lorsque ce prince effrayé lui demanda 
la paix, et en attendant qu'elle fût conclue, 
sollicita par écrit une trêve pour lui et ses 
principaux alliés, parmi lesquels il eut l'im- 
prudence de nommer le roi René. 

A la lecture de ce message, dérobé peut- 
être à la faiblesse, l'œil ambitieux du roi de 
France découvre une proie facile. La ven- 
geance lui offre l'occasion de punir l'affront 



Ci47'5) . DE RENÉ D'ANJOU, iqq 

qu'il prétend avoir reçu de Nicolas d'Anjou 
En faut-il davantage à un prince auquel la 
superstition seule arrachait par intervalle 
quelques légers remords? Saisissant avec trans- 
port le vague prétexte qu'il aperçoit dans la 
déclaration du duc de Bretagne, il donne ses 
ordres en secret; ses agents les exécutent mys- 
térieusement; la route de Tours à Angers est 
encombrée de soldats dont les chefs ignorent 
vraisemblablement le but de leur mission ; 
Louis XI lui-même entre à Angers comme un 
allié... Tout-à-coup, il fait sommer le gouver- 
neur du château de lui en remettre les clefs ; 
il y installe une garnison , en confie le com- 
mandement à Guillaume de Cerisay (*), et se 
proclame souverain de la province. 

Etranger à tous les événements par l'austère 
retraite dans laquelle ses jours s'écoulaient, au 
château deBeaugé, René n'apprit point d'abord 
ce qui venait de se passer. Trompés peut-être 
également par les apparences, les courtisans 
qui l'approchaient lui annoncèrent seulement 
que le roi de France, son neveu, était arrivé 
dans sa capitale.... 

Surmontant alors le poids de ses peines. 



Hiret. Antiquités d'Anjou. Le Gouvello, P. 3i. Bonrdigné, Fol. 
x5x Monstreiet,Tome II. P. 32/i. 
(*) Il devint dans la suite le premier maire de la ville d'Angers. 



a oo HISTOIRE (*fo3j 

pour ne songer qu'aux égards dus à un mo- 
narque, il se hâta de quitter sa modeste de- 
meure , et se mit , dit-on, en route pour An- 
gers, 

Ici, nous laisserons raconter à un historien 
contemporain la manière dont René connut 
cette trahison à peine croyable. 

« Le bon roy oyant nouvelles que le roi, 
« son nepveu, estoit à Angers, monta à cheval 
« pour le venir festoyer, ignorant ce qui 
♦< avoit été fait à son préjudice... Et combien 
« que ses domestiques (courtisans,) en fussent 
« bien informés, toutesfois, de paour de le 
c courroucier , ne lui en osoient rien dire , 
« cognoissant le grant amour et affection que 
« le bon seigneur avoit à icelui pays d'Anjou.... 
« Mais quand ils veirent qu'il estoit délibéré 
« à venir à Angers, quelqu'un de ses plus 
« privez et familiers gentilshommes lui décla- 
i ra l'affaire, luy priant prendre en patience, 
« et ne se mélancolier. » 

« Le noble roy oyant racompter la perte et 
« dommaige de son pays d'Anjou, que tant il 
« aymoit, se trouva quelque peu troublé, et 
« non sans cause— Mais quand il custreprins 
« son esprit, il dict: Je ne otîensay oncques 
« le roy de France, par quoy il me deust 
« faire ung tel tour... Mab le vouloir de Dieu 



( 1 47 5 ^ • DE REN É D'ANJOU. 9.01 

« soit faict, qui m'a tout donné, et me peut 
« oster à son plaisir... Le roy n'aura point de 
« guerre avec moy pour mon duché d'Anjou; 
« car mon âge de soixante-cinq ans ne s'a- 
« donne plus aux armes, et n'en sauroit porter 
« le travail... Mais Dieu , qui est vray juge > 
« jugera entre luy et moy. Jà long-temps 
« que j'ay proposé de vivre le reste de ma vie 
« en paix et repos d'esprit, et le feray s'il est 
« possible » 

« En ceste constance et magnanimité parla 
« le bon roy de Sicile, à l'exemple du bon 
« père Job, prenant patience sans murmurer.» 

On a blâmé plus d'une fois René de cette 
impassibilité qui semble , il est vrai , excé- 
der les bornes d'une vertu stoïque. On a 
même ajouté l'ironie au reproche, « en rap- 
« portant que ce prince peignait une barta- 
« velle, ( espèce de perdrix grise, qu'il aimait 
« beaucoup), au moment où l'usurpation de 
« l'Anjou lui fut annoncée ; qu'alors, sans té- 
« moigner d'autre regret que celui de quitter 
« un pays auquel il était tendrement attaché, 
« il reprit sa palette, ses pinceaux, et con- 
« tinua son ouvrage.» 

11 serait superflu sans doute de réfuter se- 

Bouidigué, 



202 HISTOIRE (i4 7 3) 

rieusement une pareille fable ; il ne le paraît 
pas moins de justifier René de l'indifférence 
dont on l'accuse, car ses détracteurs oublient 
qu'il y a plus de grandeur d'âme à supporter 
une chute, qu'il ne faut de génie pour s'élever. 
Combien, en effet, cite-t-on de rois qui soient 
, redescendus avec résignation dans la vie pri- 
vée, et auxquels la seule bonté ait pu tenir 
lieu d'empire et de puissance? 

On pensera donc comme nous, que René n'a 
jamais déployé plus de fermeté ni de véritable 
philosophie chrétienne, qu'en sacrifiant ses 
goûts, ses inclinations, tout ce qui pouvait en- 
fin servir à adoucir ses peines, au maintien de 
la paix, à la tranquillité des Angevins, etk la 
certitude d'enchaîner, par une abnégation 
absolue de ses intérêts, le fléau d'une guerre 
civile qu'il eût été le maître de faire éclater. 

Cédant à l'impérieuse loi du plus fort, 
René, au milieu des larmes qui coulaient au- 
tour de lui, tourna ses regards vers la Pro- 
vence, celui de ses états qui lui offrît désor- 
mais un asile assuré. Se hâtant de quitter le 
château de Beaugé où sa personne n'aurait 
peut-être pas été en sûreté, il s'éloigna de 
l'Anjou , le cœur navré de douleur, mais pressé 
d'échapper à de nouveaux attentats. 

Ce malheureux prince n'avait pas atteint le 



(,4 7 3) • DE RENÉ D'ANJOU. 20 3 

terme de son voyage , que Louis XI lui envoya 
demander l'abandon de tous ses autres domai- 
nes, moyennant une pension viagère de soixan- 
te mille florins. Le roi de France fondait ses 
prétentions sur la cession que la reine d'Angle- 
terre venait de lui transmettre de ses droits, 
et sur la créance qu'il réclamait au sujet delà 
dot d'Anne, sa fille, reçue par Nicolas d'Anjou. 

Pendant que ce message offensant arrivait 
à René, le duc de Bourbon et le connétable 
de St. Paul, indignés de la conduite de Louis 
XI, ou peut-être excités par le duc de Bour- 
gogne, cherchèrent à persuader au roi de 
Sicile de se placer sous la protetion d'un 
prince qui s'empresserait de le défendre. 
Aussi, au lieu d'obtempérer aux désirs d'un 
despole, ils lui conseillaient de se rallier à 
Charles-le-Hardi,son proche parent, le seul 
qui pût repousser d'injustes agressions... Ils 
furent plus loin, car ils engagèrent René à 
abandonner à ce prince les états dont Louis 
XI tentait de s'emparer. 

Ces négociations qu'on voulait tenir secrètes , 
transpirère nt en même temps que le refus for- 
mel de René de se soumettre aux volontés du 
roi de France. Ce monarque entra alors dans 
une telle fureur, qu'il ordonna à son parlement 
de se réunir, et fit citer René devant lui. 



'^04 HISTOIRE (,4 ? 3) 

Toutefois, dans l'intervalle qui dût s'écou- 
ler avant l'exécution de cet ordre, Louis XI 
réfléchit qu'il se rendrait trop odieux en at- 
taquant aussi violemment un vénérable viel- 
lard, sans sauver au moins les apparences et 
annoncer les motifs qui le dirigeaient. Il pa- 
rut donc à l'ouverture du parlement, prit la 
parole, et comme tous ceux qui abusent de 
leur autorité ne manquent guères de raisons 
spécieuses pour colorer leurs injustices, son 
discours, marqué du sceau de l'hypocrisie, 
renferma une longue énumération de ses 
griefs envers le roi de Sicile... Il le termina 
en ajoutant que, « malgré sa tendre affection 
« pour son oncle, l'intérêt de l'étal était en- 
« core plus puissant sur son cœur 3 que ce 
« motif faisait évanouir toute considération per- 
« sonnelle, et qu'il ne pouvait le mettre en 
« balance avec des inclinations particulières 
« qu'il était habitué à sacrifier à ses devoirs 
« de souverain. » 

Trompés, séduits, ou plutôt intimidés, les 
membres du parlement opinèrent unanime- 
ment qu'il fallait aussitôt procéder contre 
René. Le cri de leur conscience les engagea 
néanmoins à demander que ce prince, ajour- 
né en personne, pût se justifier lui-même des 
crimes qu'on lui imputait. 



',47 r >) DE RENE D'ANJOU. W* 

Pendan't les délais occasionés par cette 
mesure, Louis XI, pressé de s'emparer de sa 
victime , partit pour Lyon, et sous prétexte de 
secourir René ÏI, duc de Lorraine, fait pri- 
sonnier par Charles de Bourgogne, il envoya 
secrètement des troupes en Champagne, afm 
de prendre possession du duché de Bar. 

Jean de Cossa qui en était gouverneur au 
nom du roi de Sicile, se rendit alors en di- 
ligence auprès de Louis Xi, auquel il déclara 
le refus de son maître de comparaître devant 
le parlement. Se livrant ensuite à son indigna- 
tion, ce courageux serviteur protesta contre 
l'usurpation récente de l'Anjou, et celle qui 
se méditait sur le duché de Bar. Il défendit 
enfin , avec autant d'éloquence que de fermeté , 
les droits méconnus de la justice. 

Le roi de France écouta le vieux sénéchal 
sans l'interrompre, sans témoigner même la 
plus légère impatience ; ma.is à peine eut-il 
cessé de parler, que Louis XI se tournant 
vers ses satellites — « Si l'ambassadeur du 
« roi de Sicile, dit-il froidement, ne se re- 
« lire pas en toute hâte, qu'on ait à le coudre 
« dans un sac e à le jeter à la rivière. » 

Le retour précipité de Cossa, dont la vie 
était ainsi menacée à Lyon , fit devancer à 
René son arrivée en Provence, où les /émoi- 



2o6 HISTOIRE (i4 7 3) 

gnages d'une touchante affection durent le dé- 
dommager de la perfidie sans exemple dont 
il venait d'être la victime. 

Placé par son rang au-dessus de la sphère 
où de vaines passions agitent la plupart de9 
hommes; ayant pu appréciera leur juste valeur 
l'instabilité des dons de la for lune, la faveur 
glissante des cours, la souplesse des adula- 
teurs du pouvoir, ce prince philosophe s'était 
occupé par intervalle à rédiger ses propres 
observations sur une mer orageuse et fer- 
tile en naufrages. II paraît que ce fut au mo- 
ment où Louis XI le dépouilla de l'Anjou, 
que René réunit ses remarques en corps d'ou- 
vrage, sous le voile d'une allégorie en prose 
et en vers, où il semble, en effet, avoir voulu 
peindre sa propre situation. 

On a pensé aussi, que l'intention de ce 
prince avait été seulement de donner des con- 
seils aux jeunes gentilshommes que leur nais- 
sance ou leur position appelaient au pénible 
rôle de courtisan. Mais en lisant Vabuzé en 
court (*), titre du nouveau roman de René, 
on est persuadé qu'il s'appliquait plutôt à lui- 
même un des vers qu'il y a inséré et qui est 
devenu proverbe: 

Brouet de court, n'est héritage. 

Papon,TomeUI. Dégly,TomeIII,P. 3 16. 
(*) Voyez pièces justificatives. JN.° IV. 



(i47 3m 474) BE RENÉ D'ANJOU. 207 

On pourra juger par l'extrait que nous 
donnons de Vabiizè en court, à la fin de ce 
volume, de la finesse de quelques observations 
du bon roi; de son dégoût des honneurs • du 
peu d'accès qu'obtenaient dans son esprit 
ces flatteurs éhontés, (qu'un prince destiné, 
trois siècles plus tard, à régner en Lorraine(*), 
comparait « aux insectes qui prennent la cou- 
« leur de l'herbe sur laquelle iïs s'attachent)» 
el comment il appréciait des feintes démons- 
trations dont l'accablait le peuple caméléon, 
peuple singe du maître. 

On est également convaincu par la naïve 
peinture des mœurs du XV e siècle, retracées 
dans l'opuscule de René, que si les acteurs se 
succèdent s ur ce vaste théâtre de la cour, 
leurs habitudes se transmettent avec la der- 
nière fidélité, et que le conseil donné à un 
solliciteur par un des courtisans les plus spi- 
rituels du dernier 'siècle (**), est applicable 
à toutes les époques: 

« Dites du bien de tout le monde, de- 
« mandez tout ce qui viendra à vaquer, et 
« asseyez-vous quand vous pourrez, car 
« vous serez souvent debout. » 



(*) Stanislas, roi de Pologne. 
(**) Le maréchal de Richelieu. 



îio8 HISTOIRE (i 475-1 4 7 4) 

Dès le temps même de René, la droiture 
passait à la cour pour simplicité; la sincérité 
en était bannie, comme une étrangère im- 
portune; l'intrigue y avait établi son trône 
et ses lambris dorés; son esprit y tenait lieu 
de toute autre science, et l'on s'empressait à 
l'envi d'aduler le prince, de nourrir ses er- 
reurs, d'applaudir à ses défauts, de l'enivrer 
d'un encens qui lui dérobait la vue des objets, 
« tandis que ceux qui l'entouraient étaient 
« vraisemblablement les premiers à se plain- 
« dre des vices ou des caprices dont-iîs 
« étaient peut-être seuls la première cause. » 
On ne saurait disconvenir qu'il ne soit pi- 
quant de retrouver ce tableau philosophique 
esquissé par un prince, et qu'il ne présente 
une suite d'applica lions passablement malignes. 
La supposition que René voulut se désigner 
par celte ingénieuse allégorie, paraît d'autant 
plus fondée, que personne n'avait été plus 
complètement abusé à la cour de Louis XI, 
a au service duquel ( en employant les 
« propres expressions du poète royal), // 
« avoit despensé son temps, ses finances , et 
« qui pour guerdon et récompensele des- 
« pouilla de son mieuloc et Veust volontiers 
« mis à Vhospital. » 



(,474) DE RE^É D'ANJOU- 209 

V. On ignore si Vabuzè en court fut com- 
mencé, ou reulement achevé en Provence, 
où le roi de Sicile arriva probablement vers 
la fin de l'année i4 r ;3. 

Ce monarque qui était dans l'habitude dal- 
ler fréquemment juger par lui-même de l'état 
de cette province, avait toujours apporté une 
attention particulière à en confier l'admiras-, 
tration à des gouverneurs et à de grands sé- 
néchaux aussi recommandables par un mérite 
reconnu que par une illustre naissance. ( On 
peut citer, entr'autres, Tanneguy du Châtel, 
nommé en i443; Louis de Beauvau,en i458; 
Ferry de Lorraine, et enfin Jean de Cossa, 
qui accompagna son maître à Âix, en qualité 
de grand sénéchal. 

René entretenait la plus active correspon- 
dance avec ces dépositaires de son autorité ; 
il les consultait avec confiance, réclamait leurs 
avis, mais ne se soumettant pas aveuglément 
à leurs opinions, il avait quelquefois recours 
à d'autres personnes éclairées, qu'il choisissait 
alors dans toutes les classes, surtout parmi le 
haut clergé. 

Les évêques de Toulon et de Marseille étaient, 
sous ce rapport, les hommes auxquels il s'a- 
dressait le plus souvent. 

TOME II. I 4 



210 HISTOIRE (1474) 

Toutefois, quelle que lut la paternelle sol- 
licitude d'un aussi bon prince, on conçoit que 
rien ne pouvait dédommager de sa présence... 
Les Angevins en firent la cruelle épreuve, 
lorsque celui qu'ils nommaient « leur bon sei- 
gneur » fut si violemment arraché de l'Anjou, 
et que toute son ambition se borna dès lors 
à faire bénir son nom, au sein du dernier 
asile que la providence lui assignait • car c'est 
une pensée douloureuse à exprimer, que le 
bonheur dont les Provençaux jouirent jusqu'à 
la mort de René , eut sa source dans l'ani- 
mosité avec laquelle Louis XI persécuta leur 
bienfaiteur. 

Malgré la teinte d'exagération qui règne 
dans les récits de Bourdigné, dont le ton ha- 
bituel est plutôt celui de panégyriste que 
d'historien, le vieil annaliste d'Anjou intéres- 
se encore ses lecteurs par les expressions à 
la fois touchantes et naïves avec lesquelles 
il cherche à peindre les profonds regrets que 
le départ de René excita dans sa province 
reconnaissante. 

« Le très humain et très débonnaire prince 
« roy de Cécile, dit-il, délaissant son duché 
« d'Anjou, où est la main qui pourrait satis- 
« faire à dcseripre les plaintes, regrets et 



(i/ i7 4) . DE RENÉ D'ANJOU. 211 

d doléances des povres Angevins, eulz voyant 
« privez d'un si curieux et vigilant tuctëur, 
<< protecteur du pays? amoureux de paix et 
« de concorde! substanlateur des povres ! des 
« danles et damoiselles honorable directeur 
« et support ! administrateur incorruptible de 
« justice L. en général, de tout son populaire, 
« très bening et miséricordieux père ! (9) ! » 

En rapportant cette citation d'un chroni- 
queur du XV e siècle, on nous permettra d'em- 
prunter à l'un de nos éloquents publicistes, le 
contraste intéressant, tracé d'une manière aussi 
fidèle que neuve, entre un prince si digne de 
l'affection de ses peuples et son cruel oppres- 
seur. 

« La nature, en formant Louis et René, dit 
« M. Maltcbrun (*), paraissait avoir voulu 
« présenter une double opposition. Ici, une 
« prudence et une habileté consommées, mais 
« le cœur le plus corrompu. Là, une bien- 
ce veillance et une magnanimité dénuées de 
<• génie. René veuf de toutes les espérances 
« de ce monde, renvoie la couronne d'Aragon 
« que lui apportaient des peuples émus par 
« la renommée de ses vertus. Louis, exilé de 



(*) Tournai des débats, f\ Septembre 182; 



>r 



•2i 2 HISTOIRE (1474) 

« la société des vivants par les angoisses d'une 
« conscience ulcérée, poursuit de son ambi- 
« tion sombre et ins&tiable chaque acqui- 
« sition que la violence peut saisir, chaque 
« proie que peut enlacer la fraude. îl brûle de 
« régner sur un monde qui l'abhorre. La for- 
« tune sourit au génie politique du Tibère 
« français; toutes les chances trompent l'âme 
« chevaleresque du Titus angevin. Le prince 
« vicieux gagne des provinces; le prince ver- 
« tueux ne gagne que loz-en-croissant • mais 
« René se console facilement des outrages de 
« la fortune, en cultivant les beaux arls, en 
« composant des écrits pleins d'une douce 
« morale, ou d'une tendre sensibilité. Louis, 
«f tourmenté au sein du triomphe même, par 
« de mortelles alarmes, demande aux supers- 
« titlons, à la magie, à l'enfer, ces soulage- 
nt ments que lui refusaient toutes les puissan- 
ce ces célestes. » 

« La couche solitaire de l'un et de l'autre 
« de ces princes est également arrosée de 
« larmes; mais la nuit ramène autour de l'un, 
« les images aériennes d'une épouse aimée, 
k d'un fils adoré, de milliers de malheureux 
« consolés. Autour de l'autre, planent les om- 
et bres irritées, sanglantes d'un peuple de 
« victimes... L'aspect de leur demeure annon- 



( f 4 7 4) • DE RENÉ D'ANJOU. %i 3 

« ce de loin l'immense différence de leurs 
« caracières. Près du château d'Angers, écla- 
« tent ces fleurs étrangères dont René enri- 
« chit le sol français; un raisin généreux y 
« répond à ses soins paternels: une foule de 
'< sujets contents et tranquilles, assis-à l'om- 
« bre de mûriers plantés par sa main auguste , 
« s'entretiennent des bienfaits de son règne. 
« Le vieux chevalier s'entretient de l'élégante 
« pompe de ses tournois. Le marin provençal 
« raconte comment ce prince venait chercher 
« le soleil d'hiver sur les quais de Marseille. 
« Autour du château du Plessis, quelle scène 
« différente! C'est le silence de la terreur; 
« c'est la solitude de la mort. Le riant jardin 
« de la Touraine semble comme frappé d'une 
« grande contagion : lous les visages sont 
« pâles, tous les regards sont abattus vers la 
« terre. Le voyageur imprudent qui n'est pas 
« arrêté par ces sinistres présages, est englou- 
« ti dans des fosses meurtrières creusées 
« sous un chemin perfide. S'il pénètre jusqu'à 
« la tannière royale, ce n'est point une co- 
« lonnade qui en orne les vestibules 3 c'est 
« un double rang de potences, où le grand 
« prévôt Tristan est occupé à suspendre à la 
« corde fatale, les individus suspects qu'il a / 
« pu rencontrer dans sa promenade du matin 



2ï4 HISTOIRE (,4 : p 

« Mais ce bourreau tremble lui-même en 
« apercevant son maître!..» 

S'ii dut être douloureux aux bons Angevins 
de perdre un monarque tel que René, pour 
tomber sous la domination de celui dont on 
vieui de lire l'effrayant portrait, ils éprou- 
vèrent du moins une sorte d'adoucissement à 
leurs regrets, en pensant que leur bienfaiteur 
était fixé dans une province avec laquelle 
ils avaient, depuis près d'un siècle, entretenu 
de fréquentes relations ou des rapports in limes. 

En effet, la cour des princes d'Anjou, se 
transportant alternativement de l'un de ces 
états dans l'autre, avait fait éclore sur les 
bords de la Loire, le goût des arts et de la 
poésie, que cultivaient, avec tant de succès, 
les habitants des rives du Rhône et de la 
Durance. Un auteur moderne a remarqué, à 
ce sujet, qu'il existe encore une foule de 
traits de ressemblance entre les Angevins et 
les Provençaux. Les mœurs publiques et pri- 
vées, les usages pieux ou profanes , l'esprit 
naturel, n'y offrent pas moins d'analogie que 
la gaieté, la franchise et l'amour pour leurs 
souverains. Aussi, « tout rappelle, ajoute le 
* même écrivain , que ces deux charmants 
(< pays ont été gouvernes par les mêmes mai- 
« 1res ». 



d474) • DE REN]É D'ANJOU. 2i5 

C'est surtout de cette époque pénible à rap- 
peler, où René , dépouillé de l'Anjou , fut obligé 
de s'en éloigner, suivi de plusieurs seigneurs 
de cet le province et de quelques Lorrains 
qui s'attachèrent à sa destinée, que date l'ex- 
trême reconnaissance des Provençaux envers 
ce prince, et qu'ils lui vouèrent un attache- 
ment auquel ses malheurs semblaient donner 
un nouveau degré d'énergie. ïls savaient d'ail- 
leurs que cette contrée « lui avait été chère 
« de tout temps, autant par la douceur de 
« son climat et la variété de ses productions, 
« dit un vieux manuscrit, que par la joie 
« inexprimable que sa présence y occasio- 
« naît toujours, et à laquelle on s'abandon- 
« nait avec transport (*). » 

Marseille fut la première ville où s'arrêta 
René, accompagné du comte du Maine, son 
neveu. Il venait de lui faire épouser Jeanne 
de Lorraine , sa petite fille, à laquelle il 
constituait en dot, sous le titre de baronie de 
Martigues, la ville de ce nom, celle de Berre, 



(*) « E quant el y arribava, el era ïou ben vengut, et tous en cran 
« ben alégré, car toujours era alegré et plesens. » 

Manuscrit provençal. 

Soirées provençales par Bérenger, Tome I er P.264.Papon.Tome 
111, P. 421. Essais historiques sur Saumur, P. 400. Hist. de Mar- 
seille. Ruffi, Fol. 270. 



216 HISTOIRE (i4 7 4 

son vaste étang, et diverses antres terres con- 
sidérables ). 

Aussitôt après les fêtes qui signalèrent le 
retour de René en Provence, le premier soin 
de ce monarque fut de chercher à indemni- 
ser ceux des Provençaux qui av aient le plus 
souffert pendant l'expédition de JXaples et de 
Gênes. En conséquence, il envoya en ambas- 
sade au duc de Milan, François de Vintimil- 
le-Turriez , afin de traiter avec ce prince de 
la restitution des biens et des effets qu'ils 
avaient perdus. Galeas Sforce devait s'enten- 
dre pour cet objet avec la république de Gê- 
nes, sur laquelle il exerçait une puissante 
influence. 

Le second acte promulgué par René, et 
dont l'importance était bien plus générale, 
fut également dicté par son ardent amour 
pour ses sujets. 

Ne voulant pas les laisser, au moment de 
sa mort, en proie aux divisions qu'il ne pou- 
vait s'empêcher de redouter, il n'eut de repos 
qu'après avoir réglé irrévocablement lui-même 
l'ordre de sa succession (10). 

On a vu que dans un mou veinent d'indi- 
gnation contre Louis Xï, il avait désiré dispo- 
ser de la Provence en faveur de Charies-îe- 



Ci 4 7 4) . DE RENÉ D'ANJOU. **7 

Hardi. Il paraît ensuite, que si son cœur seul 
eût dicté son choix, il aurait penché pour le 
jeuneduc de Lorraine, Renélï, dont ledébui 
dans la carrière de la gloire avait exciîé l'ad- 
miration générale. Mais l'affection éclairée du 
roi de Sicile pour la Provence pénétrait dans 
l'avenir. Il prévoyait qu'un héritage de cette 
nature exciterait la cupidité d'un souverain 
toujours prêt à réaliser, les armes à la main, 
des prétentions chimériques ; « il craignait, 
« ajoute M. de Saci (*), que la Provence dont 
« il était l'idole f ne devînt un jour le théâtre 
« de la guerre, et ne donnât la pomme de dis- 
« corde au plus puissant, parce qu'il était trop 
« dangereux de la donner au plus digne. » 

D'ailleurs les conseillers intimes de René, 
Palamède de Forbin entr'auires, combattirent 
les intentions qu'il manifestait envers le duc 
de Lorraine, et le décidèrent en faveur du 
Comte du Maine, qui ne portait aucun om- 
brage aux vues politiques du roi de France. 

Ces ministres, nous n'en doutons pas, étaient 
dirigés par l'intérêt réel de leur propre pays; 
néanmoins on ne saurait se dissimuler qu'en 
agissant de la sorte , ils semblèrent servir 
bien plus ]a cause de Louis XI , que celle de 

(*)'LHionneur français. 



ai8 HISTOIRE (.4^) 

la véritable justice. Ce monarque, en effet, 
ne pouvant prétendre directement à la suc- 
cession de son oncle, devait borner en ce 
moment son ambition à voir désigner pour 
héritier de la Provence, un prince d'un ca- 
ractère faible, d'une humeur pacifique, et 
dont la frêle complexion annonçant une courte 
existence, ne laissait guères d'espoir qu'il eût 
un fils. 

Ce fut au mois d'Août i474> que le roi de 
Sicile ayant convoqué à Aix toutes les députa- 
tionsdes états, leur notifia les dispositions du 
testament dont il avait arrêté les bases, le 22 
Juillet, dans la maison de campagne qu'il ha- 
bitait auprès de Marseille; (peu de jours au- 
paravant, cette ville, instruite des intentions 
de llené, avait donné un magnifique festin à 
Charles du Maine, dans l'hôtel de la Mairie (*). 
Elle avait même équipé une galère pour le 
prendre au quartier d'Arènes, d'où il fit son 
entrée dans Marseille par l'embouchure du 
port ). 

Les autres principales villes de Provence, 
applaudirent avec joie à l'acte qui leur pro- 
mettait pour souverain un prince d'Anjou, et 

Hist. de Marseille. Uulfi, Foi. J77, LW. VIL 



(.47 4) . DE RENÊ D'ANJOU. aie) 

le 8 Octobre 1^7 \ y le conseil d'Arles députa 
à Charles du Maine, André de Porcelets, sindic 
de la ville, Jean Baslin, assesseur, et Jean de 
St. Martin conseiller, pour prêter hommage 
au futur successeur du comte de Provence. 

Charles du Maine se rendit, le 16 Février 
suivant, à Arles, où il reçut en personne le 
serment de fidélité, en cas que le roi mourut 
sans postérité. 

Nous serions cependant fondés à croire 
que le testament de René fut tenu secret 
quelque temps, ou du moins que le duc de 
Lorraine et Louis Xï conservèrent l'espoir 
de le faire révoquer en leur faveur; il est 
certain qu'ils continuèrent à différentes re- 
prises à agir indirectement auprès du roi de 
Sicile, afin d'y parvenir, chacun de son côlé, 
et qu'ils ne cessèrent d'entretenir d'activés 
relations avec les ministres et les confidents 
du vieux monarque. 

Mais ces démarches n'étaient pas de na- 
ture à répandre aucune alarme en Provence, 
et rien n'en troublait alors la tranquillité que 
de légères discussions avec la cour de Rome. 

Vers l'époque où René était arrivé à Mar- 
seille, François de la Rovère ( devenu pape 
sous le nom de Sixte IV), sans consulter ce 



220 HISTOIRE (t4 7 4) 

prince ni le chapitre de Fréjus, avait nommé 
Urbain de Fiesque, son secrétaire, évêque 
de cetfe ville, dont le siège était vacant par la 
démission de Léon Quérinte. 

Offensé de ce procédé, René demanda d'a- 
bord au St. Siège des explications qu'on éluda , 
et lui adressa des plaintes qui demeurèrent 
sans effet; ne voulant plus, à son tour, enten- 
dre parler d'aceoniodement,il défendit d'obéir 
à de Fiesque comme évêque. 

Cette mesure indisposa tellement le sou- 
verain pontife, qu'il interdit l'église de Fréjus 
et excommunia tous les chanoines. Néanmoins, 
le chapitre en corps lui soumit a cet égard de 
respectueuses remontrances, et persisia à re- 
fuser de reconnaître l'évêque, jusqu'à ce que 
René y eut consenti. 

Cet état de choses dura près de deux ans 
et ne changea que lorsque Sixte ÏV eut sous- 
crit à la satisfaction exigée par le roi de Sicile. 
Le pape, loin de lui savoir mauvais gré d'une 
fermeté honorable , rechercha son amitié , 
donna l'absolution aux chanoines qui, de leur 
côté, reçurent avec empresement Urbain de 
Fiesque, en i4-77, ci depuis ce moment une 

Hist. de i réjUS , Liv il, P. 217. 



Ci.474) DE RE™ B'ANJOU. 221 

harmonie parfaite régna entre les cours de 
Home et d'Aix. 

VI. Le dernier testament de René ayant 
assuré la tranquillité future de la Provence, 
autant qu'il est en la prudence humaine , 
ce bon prince, qui ne s'était réservé d'autre 
exercice de la souveraineté, que l'inappré- 
ciable avantage de faire des heureux, et qui 
ne conservait de la pompe royale que l'éclat 
modeste inhérent à ses propres vertus, se livra 
alors en entier à des goûts simples et purs, 
devenus si analogues à la position de son 
âme. 

Sous un climat dont la douce température 
favorise les travaux agricoles en chaque sai- 
son , et admet tous les genres de culture , 
on vit René s'adonner avec passion à l'art 
précieux de féconder les terres , chercher 
à développer Y industrie des agriculteurs , 
propager d'utiles améliorations, et meltre ses 
soins à varier l'élégance champêtre de ses 
jardins. S' attachant surtout à y introduire de 
nouvelles espèces d'arbres fruitiers, son ver- 
ger acquit une sorte de célébrité autant par 



Bourdigné, Fol. i58. Hist. des rois des deux Sicilcs, III , P. 3 1 : 
(jiles Corrozet, Propos mémorables. P. 7^ 



22-2 HISTOIRE (1474-1 475-1476) 

rabondance et la diversité de ses fruits , 
que par le luxe gracieux dont il avait su le 
décorer. 

Les terrasses qui en soutenaient le sol dis- 
tribué en amphithéâtre, étaient ornées de 
tonnelles et de vases de fleurs. Les galeries 
qui les réunissaient au principal corps de 
logis, renfermaient des volières peuplées d'oi- 
seaux rares, nuancés des couleurs les plus 
éclatantes, et dont les chants se mêlaient au 
gazouillement des autres habitants de l'air, 
voltigeant en liberté sur les mûriers, le pin 
d'Italie, l'olivier, l'oranger et les massifs em- 
baumés. Au pied de ces mêmes terrasses re- 
couvertes et tapissées de vignes ou de plantes 
grimpantes, des viviers nombreux contenaient 
la plupart des poissons qui peuvent se multi- 
plier dans l'eau douce ; les fossés qui entou- 
raient les domaines du prince en étaient éga- 
lement remplis (*). 

Satisfait de la modeste solitude qu'il s'était 



(*) « Se mist a planter, enter arbres , édifier tonnelles , pavillons , 
« vergiers, galeries, jardins; faire bescher et parfondir fossés, ri- 
<( vicies , et piscines pour les veoir nager, et esbattre par l'eau claire ; 
<( avoir oiscaulx de diverses manières, en buissons et arbrisseaulx. 
< pour en leur chant se détecter , etc. » 

Bourdigné, Annales d'Anjou. 



d475-«47 6 ) DE RENÉ D'ANJOU. 3ts3 

créée, le vieux roi, qui y goûtait ce charme 
indicible de la propriété, ignoré des grands 
de la terre, ne manquait guères, au lever de 
l'aurore, d'en parcourir l'étendue avec une 
jouissance aussi complète, un amour propre 
aussi vif, qu'aurait pu l'éprouver un simple 
particulier. Epiant tour à tour les jeunes 
bourgeons, le naissant feuillage, ou le déve- 
loppement successif des fruits, il donnait ses 
soins à chaque arbre, à chaque plante, exa- 
minait curieusement les merveilles du cocon 
soyeux, dont il avait en quelque sorte enrichi 
la Provence, et n'était jamais aussi content 
que lorsqu'une découverte nouvelle venait 
couronner ses observations. 

Un des spectacles qu'il se procurait ordi- 
nairement, était de suivre les agiles mouve- 
ments de ses poissons fendant l'eau limpide 
dans tous les sens; d'étudier en naturaliste 
leurs mœurs paisibles, et de saisir en pein- 
tre les rapides oscillations produites par les 
rayons du soleil sur leurs écailles émaillées. 
Mais il ressentait, dit-on, un plaisir ineffable, 
quand, assis à l'ombre épaisse des allées qu'il 
avait plantées lui-même, il écoutait le con- 
cert harmonieux des oiseaux du printemps, 
ou le murmure de la cascade, laissant loin- 



22 4 HISTOIRE [i4 7 5-,4 7 Gj 

her sur les rocs mousseux ses lames d'argent 
ou son cristal azuré. 

Absorbé par de vagues rêveries, René 
croyait voir le passé tout entier se retracer 
successivement sous ses yeux, et si ces sou- 
venirs réveillaient de trop pénibles regrets 
en son âme, ils lui rappelaient du moins quel- 
quefois des jours de bonheur. 

Souvent, au milieu de ses innocentes distrac- 
tions , on annonçait au vieux roi la visite d'un 
prince, d'un ambassadeur, ou d'un étran- 
ger de distinction. Toujours accessible et affa- 
ble, René les recevait dans ses vergers avec 
une touchante simplicité qui reporte involon- 
tairement l'imagination aux temps antiques. 
On eût dit Gincinnatus, préférant sa charrue 
à tous les honneurs delà dictature, ou l'empe- 
reur Dioctétien retiréàSalonesa patrie, répon- 
dant aux amis qui le sollicitaient de reprendre 
les rênes de l'empire: « Ah! si vous voyez mes 
« jardins et les légumes que j'y cultive moi- 
« même, vous ne m'en parleriez jamais !... » 

Le bon roi René devait s'exprimer d'une 
manière à peu près semblable, quand on lui 
rappelait indiscrètement ses grandeurs éva- 
nouies; il ne pouvait pas sans doute mieux 
persuader les illustres étrangers de la sincé- 



Ci 47 5 - I 47 6 ) DE REN]É D'ANJOU. 2^5 

rite de ses paroles, qu'en leur montrant avec 
une sorte d'orgueil les œillets de Provence (*) 
qu'il avait naturalisés en Anjou, et les roses 
de Provins qu'il avait apportées et propagées 
dans le Midi. Il leur faisait ensuite remarquer 
la beauté des paons blancs (**) qu'il avait le 
premier introduits en France, ainsi qu'une 
foule d'au Ires animaux curieux. 

Après les avoir conduits dans ses galeries, 
dans ses volières, vers ses étangs, sur ses ter- 
rasses, dans ses bosquets silencieux, où mille 
plantes aromatiques répandaient leur suave 
parfum, il servait à ses hôtes les raisins mus- 
cats dont il avait amélioré l'espèce, et les en- 
tretenait de ses plaisirs champêtres, de ses 
travaux agronomiques, ou de ses expériences 
pour naturaliser la canne à sucre en Proven- 
ce, etc. etc.; puis ramenant la conversation à 



(*) « Il avait aussi naturalisé en Anjou les œillets de Provence , 
« ainsi que les roses de Provins qu'il multiplia dans son jardin d'Aix 
« ayec les muscadets. . . » 

Bout digne. 

(**)« Et pour certain fust le premier qui fist apporter en France 
<r paons blancs, perdrix rouges, connilz blancs et noirs. 

« Entre ces louables passetemps, usant le vieux prince ses jours , 
« entr'oublioit , et mettoit arrière les causes de sa mélancolie, et dist 
« plusieurs fois aux princes et ambassadeurs qui le venoyent visi- 
« ter: qu'il aymoit la vie rurale sur toutes les aultres, parceque c'es- 
« toit la plus seure façon et manière de vivre et la plus loingtaine de 
« toute terriène ambition. » 

TOME II. l5 



2i6 HISTOIRE (1475-1476) 

des sujets moins vulgaires et d'une haute phi- 
losophie , il offrait la preuve que les forées de 
l'âme « se rassemblent dans la solitude, et 
« qu'elle n'est dangereuse que pour les esprits 
« faux ou méchants; que là (*) , le temps est 
« au sage, et le sage est à lui-même; qne 
« toutes les clameurs orageuses y viennent 
« expirer comme un écho lointain, et que la 
« présence de ïa nature semble nous commu- 
« niquer son indépendance et son repos.» Un 
prince dont le nom rappelle les plus beaux 
souvenirs (**), ajoute: « si le bonheur est un 
« excellent breuvage, il est plus souvent versé 
« dans des verres de fougère que dans des 
« coupes d'or. » 

René avouait que le calme qu'il goûtait dans 
sa retraite, devenu un véritable besoin pour 
lui, était mille fois préférable à la continuelle 
dissipation qui absorbe ailleurs nos jours. Ce 
prince finissait par convenir qu'aucun autre 
moyen ne lui paraissait plus propre à guérir 
de cette vaine ambition qui , consumant les 
hommes, les tourmente jusques dans l'âge de 
la décrépitude, et ne leur permet jamais de 
jouir en paix des seuls biens réels dont ils 
puissent disposer. 

( Bour digne, ibid. ) 

(*) Thomas. 

(**) Stanislas, roi d* Pologne. 



(1475-1476) DE RENÉ D'ANJOU. 227 

Cet attrait si vif pour la vie rurale, ne datait 
point chez René de l'époque de ses derniers 
malheurs , et la regardant moins comme une 
occupation que comme un plaisir, il y avait, 
dans l'origine, cherché plutôt des jouissances 
que des consolations. 

Au sein d'une cour dont il était l'idole, 
et pendant les années les plus fortunées de sa 
carrière, il avait su allier ce goût aux tra- 
vaux d'une vie toute belliqueuse ; il est même 
probable qu'il y avait puisé cette simplicité 
de manières qui tempérait si bien l'éclat de 
son rang. Plus d'une fois, on l'avait vu s'é- 
loigner de son palais pour s'abandonner dans 
la solitude des champs , aux salutaires médi- 
tations qu'elle inspire. Plus tard, cette pré- 
dilection devint de jour en jour plus vive, 
et l'on pourrait la qualifier du nom de pas- 
sion , s'il fallait adopter en totalité une tra- 
dition généralement reçue, même hors de 
Provence. 

René passait souvent des mois, une saison 
entière, dit-on, dans l'une de ses maisons de 
campagne (ou bastides), situées aux environs 
d'Aix,de Marseille ou de St.-Remy, avec la 
reine Jeanne de Laval , qui paraît avoir par- 
tagé le même penchant. 

Là, comme au temps fabuleux de Saturne 

i5* 



228 HISTOIRE (i 4 7 5-i 476) 

et de Rhée , le couple royal s'habillait en 
berger, prenait le léger chapeau de paille, 
suspendait la pannetière d'osier à la houlette 
noueuse, et s'amusait à garder un troupeau 
nombreux, au milieu des fraîches prairies où 
il trouvait les plus limpides ruisseaux , et les 
pâturages les plus abondants. 

René quittait quelquefois sa chaumière , 
pour visiter les pâtres des environs; mais il 
ne se découvrait jamais à eux que par les dons 
d'une ingénieuse libéralité. Initié à tous les 
mystères de la vie rurale, sa prévoyance épar- 
gnait l'embarras d'une prière; elle accourait 
pour ainsi dire au-devant de tous les besoins, 
et le roi pasteur payant les dettes de ses voi- 
sins, mariant leurs jeunes filles, les faisant 
danser au son de l'antique galoubet proven- 
çal, revenait ensuite à son palais d'Ai%, où 
les traces de sa bienfaisance l'avaient devancé 
et trahi. 

Tels sont, du moins, les souvenirs gravés 
dans le cœur de ses peuples, et que les vieil- 
lards ont transmis à leurs descendants. 

Il est difficile de discerner ce qui peut être 
rigoureusement vrai dans une pareille tradi- 

Soirées provençales, Tome 1er P. ao3. Siècles littéraires de la 
France, Tome V, P. 374- Bouche ( Neveu ), Essai sur l'histoire de 
Provence. 



d47 5 - , 47 6 ' DE REN É D'ANJOU. l'JX) 

tion; mais si le déguisement singulier qu'elle 
rappelle a réellement eu lieu, on doit en assi- 
gner l'époque au commencement du second 
mariage de René. 

Un ouvrage en vers attribué à ce prince, 
et dans lequel on présume qu'il voulut pein- 
dre ses amours avec Jeanne de Laval, sous le 
nom de Regnault et de Jeanneton^ ou du 
berger et de la bergère (*), a fortifié, peut- 
être même donné naissance au récit populaire 
perpétué jusqu'ici, et dont le fonds se retrouve 



(*) Le manuscrit de ce petit poème, composé, écrit, et orné de 
miniatures par René lui-même, formait trente feuilles de papier 
d'une écriture bâtarde à longues lignes. Chaque feuille était enri- 
chie d'une miniature assez grossièrement peinte représentant le su- 
jet des vers contenus dans la page. 

( On sait que les plus beaux manuscrits en vélin, du XV e . siècle, 
se peignaient d'après ces sortes d'esquisses. ) 

Celui dont nous parlons était relié en velours et portait le 1N.° 
3337. Il n'existe malheureusement plus pour la France, et il parak 
qu'une soustraction frauduleuse Ta fait passer en Russie, de la bi- 
bliothèque Si. Germain-des-Près, qui l'avait acquis a la vente du 
cabinet du chancelier Séguier. 

Cet ouvrage nVyant point été copié ou imprimé , nous ne parlons 
que d'après l'extrait qu'a bien voulu nous communiquer un savant 
bibliographe auquel il est peu de littérateurs qui ne soient redeva- 
bles. Nous n'aurions pas besoin de nommer M. Vanpraé't, si la re- 
connaissance ne nous en faisait un devoir. 

Elle nous impose en ra*me temps celui d'exprimer ici a M. l'abbé 
de L'Espine, combien son inépuisable obligeance nous a été pré- 
cieuse. Nous adresserons également les sentiments de notre gratitude, 
a M. Grille, bibliothécaire de la ville d'Angers. 



a3 ° HISTOIRE (i475-i4 7 6) 

parmi les poésies de Georges Chaslelain (*), 
auteur contemporain de René (**). 

Le poème de Regnault et Jeanne Ion, dont 
nous venons de parler, est entièrement dans 
le genre pastoral et descriptif, qui plut tant 
à nos bons aïeux, et que nous avons vu se 
rajeunir et se perfectionner de nos jours ; toute- 
fois, on sait que l'abus des richesses poétiques, 
a fini par lui nuire dans l'esprit des gens de 
goût. 

Nous croyons cependant que nos lecteurs 
ne parcourront pas sans intérêt l'analyse de 
l'ouvrage de René. 

Les amours du berger et de la bergère com- 
mencent par la riante peinture du printemps, 
et de l'innocente tendresse des oiseaux qui. 



(*) Il s'exprime ainsi dans la revue des merveilles de son siècle, 
J'ay ung roy de Cécile, 
Veu devenir berger, 
Et sa femme gentille ^ 
De ce propre mestier, 
Portant la paunetière, 
La houlette et chapeau, 
Losgeant sur la P»royère (Bruyère ) 
Auprès de leur troupeau. 
(**) Voyez (a suite de la légende de maistre Pierre Faiseu, mise 
en vers par Ch. Bourdigné. Paris, 1733,?. i5y. 

Id . faicts et dits , de feu de bonne mémoire maistre Jehan Molinet. 
( Paris, goth, in-4 . i53i. ) 

Id. Recollection des merveilles advenues de nostre temps, par 
maistre Georges Chastelain et continué par Jehan Molinet, chanoine 
de Valenciennes. 



(i47 5 -'47 6 ) DE RENÉ D'ANJOU. 2 3i 

ne redoutant plus les rigueurs des frima ts, 
songent à placer leurs nids à la cime des ar- 
bres , et font retentir les bocages de leurs 
chants mélodieux (n). 

Offrant ensuite le tableau animé des divers 
jeux auxquels la saison des amours donne 
naissance , le poète met en scène un galant ber- 
ger qui s'élance légèrement sur les branches 
élevées, afin d'y saisir des nids qu'il destine 
aux jouvencelles folâtrant non loin de lui sur 
la prairie émaillée. N'osant sans doute former 
ou exprimer encore un choix entre elles, il 
leur déclare que le trésor dont il s'est rendu 
possesseur sera le prix de l'agilité. Ainsi la 
bergère surpassant à la course toutes ses com- 
pagnes, et arrivant la première auprès de lui, 
doit l'obtenir sans contestation. 

Les nouvelles Atalantes s'amusent en atten- 
dant à faire voltiger dans les airs la mou- 
vante escarpolette, à tresser en cages le jonc 
flexible et à tendre d'ingénieux pipeaux ) tout 
annonce autour d'elles la joie, l'innocence et 
le travail. Dans le lointain, le vigilant labou- 
reur trace lentement de longs sillons dans les 
guérets, et presse de l'aiguillon ses bœufs vi- 
goureux. 

Après ces descriptions qui ne manquent pas 
d'intérêt, de vérité, ni même de grâce, l'au- 



232 HISTOIRE (i4 7 5-i4 7 6; 

leur introduit dans le paysage un voyageur 
solitaire, cheminant à pied, comme bon pèle- 
rin , vers un ermitage consacré à Notre- 
Dame (*> 

Ce nouvel interlocuteur peint lui-même le 
lieu ou il s'arrête, afin de reprendre haleine. 
Appuyé sur son bourdon qu'il a planté en 
terre, il regarde couler une fontaine agreste, 
dont l'eau limpide et vagabonde (**) arrose 
un vaste tapis de violettes parfumées, et va 
former à quelques pas un bassin, dans lequel 
une foule de poissons s'élancent, bondissent, 
disparaissent ou se montrent tour-à-tour (***)* 

Le pèlerin s'amuse surtout à examiner leur 
ennemi le martinet, dont le plumage d'azur 
et d'éméraude se confond avec la verdure 



(*) Tout a beau pied, sans mule ne rouin ( roussin) 
Enung voyage, 

De Nostre-Dame. . où quel pélerinaige 
Est un grand plain ( plaine ) et près d'un verd bocage 
(** j L'eaue que je regardois , 
Et clére et necte, 

Ungpré mouilloit, tout plain de violettes, 
Qui croissoient la , sur Perbe joliette. 
(***) La belle loche et le varron, ou vois, 

Et Tanguilette ,1a truite, et le vaudois,, 
Et le gardon, et le becquet aussi, 
Lesquelz saillir , 

Eussiez veu la , aussi prendre et saisir, 
L'ung Paultre a coup. . et se venir tappir 
Dedans Perbe. . puis hors courre et saillir 
Sans cesser point. . . 



(i47 5 " I 47 6 ) DE REN Ê D'ANJOU. 233 

foncée des arbres. Plongeant tout-à-coup dans 
l'humide cristal, il s'empare de la proie qu'il 
a choisie, fend de nouveau les airs, revient 
sur sa branche favorite, secoue ses ailes qu'il 
tend aux rayons du soleil , et vole ensuite dans 
la prairie, où il déclare une guerre cruelle 
aux moucherons voltigeant sur les fleurs. 

Après quelques autres remarques qui ser- 
vent comme d'introduction à la scène princi- 
pale, le voyageur inconnu découvre une jolie 
pastourelle encore au matin de la vie... elle 
est seule et assise sous une souche qui n'a 
qu'un seul rejeton... Bientôt sa voix se fait 
entendre, pour engager son berger à venir se 
reposer auprès d'elle, l'assurant que de cette 
place ils ne perdront point de vue leurs trou- 
peaux dormant alors à l'ombrage des aunes 
touffus. 

Regnauît ayant obéi à son amie, tous deux 
s'apprêtent à déjeûner, et pendant les prépa- 
ratifs de ce frugal repas, la tendresse des 
jeunes amants s'exprime par les plus vives 
déclarations 

Jeanneton disant à son ami, qu'il rïy a 
rien d'amer dans V attachement qu'elle lui 
porte, et le berger répétant à la jouvencelle, 
qu'il rty a pas au inonde de royauté compa- 
rable au bonheur d'être aimé d'elle, ce der- 



23 4 HISTOIRE [ i475-i4 7 6) 

« nier sort de sa pannetière toute neuve, ung 
« petit touaillon (*), ung jambon et ung petit 
« moul fromageon, des noisettes , foison de 
« sauvaiges pommettes, des herbettes, des rai- 
« ponces, du vinaigre, du sel, etc. 

Regnault prend ensuite du bois, l'allume, 
Jeannette y place sa poêle, et le berger étend 
sur la pelouse tou te sa vaisselle, qui consiste 
en deux saulcerons de bois, deux goderons 
en terre , et une ècuelle d'écorce de chêne, 
remplie d'un lait écumeux. 

Durant ces apprêts rustiques, le chien du 
troupeau n'ayant rien à manger, était demeu- 
ré fort triste dans son coin. Il aboyait souvent, 
mettait la patte jusques sur le bord de la ser- 
viette, et recevait quelques légers coups de 
houlette. 

A celte naïve peinture, succède celle de 
deux tourterelles qui se reposent sur un des 
rameaux de l'arbre voisin. Jeannette les fait 
remarquer à son ami , et comparant leur 
propre tendresse à celle de ces innocents oi- 
«1 seaux, elle retrace la douleur delà tourte- 
« relie qui ne fait jamais forfaiture à son 
« per, si elle Va perdu. .. On ne la voit plus 
« alors s'' asseoir sur la branche reverdie, n$ 
« boire en { nulle eaue, quelque claire qu'elle 

(*) Serviette. 



(i47 5 - , 47 f5 ) DE RENÉ D'ANJOU. s35 

« soit.., elle se lamente. .. , s'égare , fuyant 
« toute /oye, et finit par mourir de douleur. » 

Regnault convient de la loyauté du cœur de 
la tourterelle; mais il se permet d'ajouter, 
(sans doute par forme de plaisanterie ), « que 
« pas une femme ne lui ressemble. 

Le regardant en rougissant , avec ses 
gents et très plaisants yeuoc verds, la ber- 
gère se plaint du propos ironique que Re- 
gnault vient de laisser échapper. Elle prend 
vivement la défense de son sexe , cherche 
à prouver que l'infidélité qu'on lui reproche 
est une pure calomnie, et que doués de moins 
de sensibililé que les femmes, les hommes 
seuls sont inconstants... (*J Elle en excepte 
toutefois son ami qui, la larme à Vceil, et à 
demi-voix^ implore son pardon de l'avoir of- 
fensée, et lui rappelle tendrement les preuves 
multipliées de son affection , et les divers 
tourments qu'il a endurés depuis qu'il s'est 
donné à elle sans retour. 

Jeannette suit l'exemple du berger; néan- 
moins persistant dans l'opinion qu'elle s'est for- 
mée, elle ajoute: « qu'un homme a ordinaire- 

(*) Car chascun dît, que pour moins d'une poire, 
L égièrement , comme dit votre hystoire , 
Changez subit 
C'est aussi vray , comme la patenostre. 



236 HISTOIRE (i4;5-i476/ 

« ment plusieurs attachements successifs, mais 
« qu'une femme , n'en formant jamais qu'un 
<t seul, peut dire avec vérité à son amant* 
« qu'elle n'a que la paille de son amour, 
« quoiqu'elle lui donne tout le grain du sien(*]), 

Tandis que cette discussion s'engage et s'a- 
nime de part et d'autre, et que Regnault ex- 
prime ie vœu que quelqu'un ait pu les en- 
tendre (**), le pèlerin, resté jusqu'alors muet 
spectateur des amoureux débats, se découvre 
enfin aux bergers, s'approche d'eux, les prie 
de ne point trouver mauvais qu'il les ait écou- 
tés, et s'offre à décider la délicate question 
qui les divise (***). 

Comme dans une égîogue de Virgile, ou 
dans une idylle de Théocrite, l'inconnu est 
aussitôt pris pour juge.. Cependant la curiosité 
l'ayant retenu beaucoup plus qu'il ne le pen- 
sait , il se voit pressé par le temps, promet à 
la bergère de revenir le lendemain matin pour 



(*) De rostre amour n'a y que la paille , 
Delà mienne le grain vous baille. . . 

(**) Plnstk Dieu qu'il fust advenu, 
Que ouy pusl estre , (le débat ) 
D'aucun, qui voirement fust maistre 
Ou fust clerc, ou savant en lettre. . . 
*"**) Adoncques leurs dis quej'esioye, 
Pèlerin cheminant ma voie, 
Et que si ouy les avois, 
JSe leur despleut. 



(i47 5 -»47 6 ) DE RENE D'ANJOU. 237 

prononcer sa décision, lui adresse ses adieux, 
et continue sa route, emportant un flageolet que 
lui a donné Regnault , et des noisettes (*; avec 
du pain dont la pastourelle lui a Tait présent. 

Marchant alors avec vitesse pour accomplir 
son vœu de dévotion , l'étranger aperçoit 
bientôt le clocher de l'ermitage éclairé par 
les derniers rayons du soleil... Cette vue le ré- 
jouit , car déjà l'obscurité commençait à 
l'empêcher de reconnaître les objets; les chan- 
tres des bocages se rendaient par couples dans 
leurs nids; les jeunes cailles poussaient des cris 
aigus ; les cerfs timides sortaient de leurs 
retraites et venaient manger les bleds encore 
tendres... Des compagnies de perdrix s'appe- 
laient et volaient en groupes nombreux sur les 
champs où elles espéraient trouver du grain 
nouvellement semé ; les scarabées voltigeant 
ça et là remplissaient l'air, et les lapins deve- 
nus moins sauvages, trottaient également en 
liberté... 

Mais bientôt les ombres des montagnes s'é- 
paississent ; l'obscurité s'augmente à chaque 
instant; l'étranger ne distingue plus rien, 
et un froid pénétrant le saisit. La nocturne 
chauve-souris, seule, agite ses ailes auprès 
de lui , et le triste hibou sortant du creux 

(*)Noisilles. 



a38 HISTOIRE (i4 7 5-i4 7 6) 

des arbres est seul, aussi, à faire entendre ses 
lugubres gémissements. 

L'approche des ténèbres forçant le voya- 
geur à redoubler le pas, il arrive en peu 
d'instants en face de la gothique chapelle 
dont la cloche sonnait Pave. 

Après avoir pieusement accompli son pèle- 
rinage, l'inconnu, fidèle à sa promesse, de- 
vance la radieuse aurore au même lieu où il 
a laissé la veille le couple amoureux... Ne 
voyant parai Ire ni le berger ni la pastourel- 
le, il les appelle moult hault, les cherche 
et ne les découvre pas. 

Lassé d'inutiles perquisitions sur la colline, 
ou dans la foret, et affligé de n'avoir pu retrou- 
ver Regnault et Jeanneîon, le pèlerin s'aper- 
cevant que le soleil est déjà avancé dans sa 
course, s'éloigne tristement et à regret, du 
théâtre des amours du berger et delà bergère. 
Ainsi se termine ce petit poème, à la fin 
duquel on remarquait, sur le manuscrit ori- 
ginal, les armes de René, réunies à celles de 
Jeanne de Laval, avec deux vers annonçant 
que ce blason était celui de V amant et de la 
berger onne (*). 



(*) Ici, les armes sont dessoubs ceste couronne, 
Du berger dessusdict et de la bergeronne. 
À gauche du blason de Reuë ,on rojoit la branche qui n'a qu'uni 



(i 4 7 5-i4 7 6) DE REINE D'ANJOU. ^9 

On ne peut guères douter que ce ne soit à 
cause decette dernière interprétation donnée 
parl'auteur lui-même, et d'après le témoignage 
oculaire de Georges Chastelain, qu'on a répété 
partout depuis, que le bon roi René, déguisé 
en berger, gardait les troupeaux avec la reine 
son épouse. 

S'il est embarrassant d'asseoir une opinion 
de quelque poids sur d'aussi vagues conjec- 
tures, nous concevrions toutefois sans peine, 
qu'aux heureux jours d'une union dont un 
attachement réciproque avait formé les liens, 
René et Jeanne de Laval aient tenté l'essai de 
ce genre de vie romanesque. On sait qu'épris 
tous deux des charmes de la solitude, ils 
passaient à la campagne une partie du temps 
qui ne réclamait pas la présence du souverain 
dans sa capitale. Ils durent d'autant moins 
dédaigner alors une occupation qui fut celle 
des palriarches et des premiers peuples de 
l'antiquité, qu'ils y trouvaient d'innocentes 
distractions, et la douceur d'être toujours en- 
sei ible. 

Pour quelques âmes délicates, tendres , 
passionnées , le bonheur semble perdre de 



seul rameau passé entre les anses d'un vase enflammé. Du côté des 
armes de I a-val , paraissait la branche du groseillier sur laquelle les 
dpux tourtereaux étaient posés. 



iL\<s HISTOIRE (i 475-1476) 

son prix s'il a trop de témoins. Elles parais- 
sent craindre que des regards d'envie puissent 
le leur ravir. Cette pensée conduit si natu- 
rellement au désir de goûter les douceurs 
d'une existence obscure et toute entière à 
l'objet de ses affections, que nous plaindrions 
l'homme assez peu sensible pour ne pas en 
avoir fait l'épreuve dans le cours de sa 
vie. Si les moindres particuliers ressentent 
quelquefois le besoin de se soustraire au 
tourbillon du monde, combien ne deviendra- 
t-il pas impérieux pour les princes à qui il 
est si rarement permis d'échapper au tumulte 
des cours, et de se livrer à la douce solitude 
des champs? Là, seulement, s'arrêtent les vains 
bruits de la terre., là seulement, sommeillent 
les peines secrètes d'un monarque, et se dis- 
sipent ses royaux ennuis. 

S'il est certain que René usa souvent 
de cette salutaire ressource , on ne trou- 
vera point extraordinaire qu'il ait cherché 
à décrire poétiquement une des scènes de 
la vie pastorale qui eut pour lui tant d'at- 
traits. 

Ce prince et Jeanne de Laval joignirent 
à ce goût la passion de la chasse, et nous 
avons dit déjà que René s'y était adonné avec 
ardeur pendant son séjour en Anjou. Quand 



(,47 5-i 47°) DE RENE D'ANJOU. ol\ i 

la reine et lui eurent définitivement fixé leur 
demeure en Provence, on les vit s'occuper plus 
activement encore de cet exercice dont les 
princes de tous les siècles ont été très jaloux. 

Le vieux roi échangea, assure-t-on,la barcnie 
d'Aubagne, quoique d'un revenu considéra- 
ble, contre les domaines alors stériles de St- 
Cannat et de Valbonnette, plus abondants en 
gibier de toute espèce. Il se refusa même 
long-temps à autoriser la chasse des lièvres 
et des perdrix, dans les vignobles d'Arles, de 
Tarascon et de Marseille, afin de les laisser se 
multiplier. Cette mesure en fit devenir l'es- 
pèce très commune. 

On croit que le rendez-vous de chasse 
habituel des deux époux était auprès de la 
ville de St. Remy. Il paraît qu'ils y élevèrent 
des cerfs (*), au milieu d'un vaste parc entouré 
de murs et de haies vives , et l'on présume 
qu'ils y rassemblèrent aussi une foule de bêtes 
fauves peu connues en Provence. 

On sait qu'à cette époque les armes à feu 
étaient rarement usitées pour la chasse. Deux 

(*) César Nostradamus rapporte que Jeanne de Lavai fit faire à 
St. Remy ung très beau parc, pour sesbattre à la chasse du cerf, 
qu'elle aimoit passionnément. Au moyen de quoy , ajoute-t-il, « elle 
« fist achepter trente cordes de grosse toile et trente litres de fil à 
« cet effet. » 

TOME II. l6 



*fa HISTOIRE (i4 7 5-i4 7 6 

siècles plus tard, on y employait même encore 
des oiseaux bien dressés, en ti 'autres des fau- 
cons et des autours qui , fondant sur leur 
proie avec une inconcevable vitesse, les rap- 
portaient à leurs maîtres avec une docilité 
non moins merveilleuse. 

Les chasseurs attachaient un grand prix à 
ces utiles oiseaux, et René ne négligeait aucun 
moyen de s'en procurer. Il en avait demandé 
à René II de Lorraine, son petit-fils, qui, 
intéressé à conserver les bonnes grâces de 
son aïeul, auquel il portait d'ailleurs une res- 
pectueuse affection, lui répondit la lettre sui- 
vante, datée de Nancy, le & Octobre, (vers 
fan i4?4 à 1476). 

« Mon très redoubté seigneur et père, tant 
« et si très humblement que je puis, à vostre 
«v bonne grâce me recommande... et vous plai- 
k se savoir, monseigneur, que par vos bailli 
« et président de Bar, ay reçu vos lettres 
« que par eulx il vous a pieu m'escripre... et 
« sur ce que vous désirez avoir ung bon os. 
« tour (aulour ), je n'en ai jusques-ci peu 
« inier... mais j'espère d'en avoir briéf un^ 
<( bon, lequel je vous enverrai avec son mais- 
ce tre, et plutost qu'il sera possible... et s'il 
m est pardéra aultre chose qui vous plaise, 



Ci47 5 ' l 4? 6 ) DE REN ^ D'ANJOU. 243 

« je mettray paine et devoir de vous en four - 
« uir, comme tenu suys.. etc. (*). » 

René dirigeait quelquefois ses parties de 
chasse vers les bords de la Durance, à Mi- 
rabeau (**), terre qu'il avait donnée à sa fille 
naturelle, en la mariant à Bertrand de Beau- 
vau. ( Ce gentilhomme, alors disgracié parle 
roi Louis XI , n'avait consenti à épouser Blan- 
che d'Anjou, que dans l'espérance de rentrer 
en faveur auprès du vindicatif monarque.) 

La tendresse paternelle de René pour cette 
fille chérie qu'il perdit à la fleur de l'âge, le 
ramenait souvent à la châtellenie de Mirabeau , 
quoique l'objet de son affection n'y eut laissé 
qu'un douloureux souvenir. 

Un motif dont la source émanait également 
de la sensibilité de ce bon prince, avait atta- 



(*) L'original de cette lettre nous a été donné par M. Martin, 
membre de l'académie de Marseille. 

Bouche avocat, essai sur Thist. de Provence, Tome J. cr P. /J ( 3. 
(**) Le franc de Pompignan s'exprime ainsi au sujet de ce prince , 
dans son voyage en Provence. 

Autrefois le ho.i roi René, 

Dans cet asile fortuné, 

Faisoit des retraites misliques; 

On voit même un canal fort net , 

Où sans tasse ni gobelet, 

Le roi buvoit Peau vie et pure 

Dont la fraîcheur et le murmure , 

L'endormoient dans un cabinet, 

Formé de finir* et de verdure. 
Voyez rage 106. (174°) 

l6* 



l\A HISTOIRE (i4 7 :j-i4 7 G 

ché René à un obscur village situé à peu de 
distance d'Aix, où l'une de ses fdles légitimes, 
nommée Anne, l'ut élevée, et mourut très 
jeune des suites d'une chute. Le corps de 
cette princesse y ayant été inhumé, le vil- 
lage prit dès lors le nom de Garde-Anne, ou 
Gardanne. 

A diverses époques de sa vie, René passa 
plusieurs saisons de Tannée dans cette mo- 
deste retraite, y signalant constammenï son 
séjour par des actes de bienfaisance et d'hu- 
manité. Il accorda de nombreux privilèges 
aux habitants, et une foule de ses lettres ou 
ordonnances , datées du château de Gardanne , 
prouvent ses fréquents voyages auprès du tom- 
beau de sa jeune fille. 

Ainsi, dans les actions les plus insignifiantes 
en apparence, on retrouve encore des témoi- 
gnages de la bonté de son cœur, de ses pro- 
fonds regrets et de son touchant amour pour 
des enfants, auxquels il était condamné à sur- 
vivre. 

VII. Des symptômes de peste, fléau si fré- 
quent en Provence dans les derniers siècles, 
arrachèrent momentanément René aux paisi- 
bles jouissances dont nous venons de retracer 
le tableau. La contagion étendant chaque jour 
ses ravages, le chapitre métropolitain d'Aix, 






(i4 7 5-i47<3) DE RENÉ D'ANJOU. 245 

cherchant à ranimer la piété des fidèles, s'en- 
gagea, le ai Janvier 1 4?4 3 à fonder à perpé- 
tuité une procession générale. Les sentiments 
de dévotion du vieux roi se réveillèrent plus 
vivement dans cette pénible circonstance, et 
voulant seconder les efforts d'un chapitre dont 
il était lui-même membre, il crut ne pouvoir 
choisir d'époque plus convenable, pour ajouier 
à la solennité de la Fête-Dieu un cérémonial 
particulier dont il avait formé le projet quel- 
ques années auparavant. 

L'origine de la fameuse procession d'Aix, 
objet de tant de dissertations , de conjectures 
ou de railleries, ne remonte donc gucres ph?s 
haut qu'à l'année i4;4- 

Cependant, plusieurs cérémonies du même 
genre existaient en Provence long- temps avant 
le règne de René. Telle fut la Fête-Dieu à 
Apt, où la passion entière était représentée, 
et la fête de la belle étoile à Pertuis, consa. 
crée à honorer l'astre mystérieux qui guida 
les mages de l'Orient vers le céleste berceau. 

Le peuple de cette petite ville était telle- 
ment convaincu que la récolte serait abon- 
dante, si un ciel serein présidait à cette so- 
lennité, que sa joie bruyante était toujours 



Dictionnaire géographique de Proveace, Tome Iï , P. i ir . Hiit 
manuscrite d'Apt, Fol. 80. 



->46 HISTOIRE (ï475-i4-o; 

mesurée sur l'état plus ou moins pur de Fat 
mosphère. 

Si ces institutions sont étrangères à René, 
on regarde du moins comme certain que, se 
trouvant à Tarascon avec la reine, le i4 Avril 
i/î-74 ( I2 )> il y fit célébrer la procession sin- 
gulière qui existe encore dans cette ville, et 
y fonda une espèce de confrérie qu'on nomma 
Tordre de la Tarasque y afin de perpétuer ta 
reconnaissance des habitants envers S. te Mar- 
the. (La patronne de cette ville, rapporte une 
vieille légende , avait enchaîné un épouvantable 
monstre amphibie, sur lequel on raconte les 
fables les plus étranges ). 

On croit aussi que les jeux allégoriques dont 
la cérémonie est accompagnée , furent imaginés 
par René, autant pour attirer un grand nombre 
d'étrangers à Tarascon, que dans la vue de 
distraire Jeanne de Laval menacée alors d'une 
maladie de langueur. Un des intermèdes, qui 
consiste à lancer des torrents d'eau sur les 
curieux , parvint , dit-on, à remplir l'intention 
du bon roi, et obtint un sourire de la princesse 
souffrante. 

Il est vraisemblable que la fête du sacre 
d'Angers qui, chaque année, ramenait dans 
cette ville un concours prodigieux, donna la 
première idée à Henéd'en établir une pareille 



(i475-U? 6 ) DE RENÉ D'ANJOU. 247 

a a milieu de sa nouvelle capitale ruinée par 
les derniers désastres de la peste. Il ne se 
trompa point en présumant qu'il atteindrait 
mieux son bu?, s'il ne se bornait pas seule- 
ment à une pieuse et grave solennité. Nous 
ne serions pas éloignés de penser qu'il entra 
également dans ses vues de discréditer de 
plus en plus la fameuse fête des fols, que les 
défenses réitérées du prince, l'indignation des 
personnes vertueuses, les plaintes du clergé 
éclairé , n'avaient pu abolir qu'imparfaite- 
ment (i3). 

Quoi qu'il en soit, si la Fête-Dieu d'Àix , 
n'ayant subi aucune des altérations amenées 
par les siècles, existait de nos jours telle 
qu'elle lut instituée primitivement sous les 
yeux de René, il est probable qu'elle ne paraî- 
trait aii aussi bizarre, ni aussi profane, car 
on ne nous en montre plus, en effet, qu'une 
informe et misérable copie. 

L'histoire rapporte que René favorisait de 
ses dons et d'une protection bienveillante 
Jean Michel d'Angers, l'un des plus célèbres 
auteurs de ces mystères précurseurs de Fart 
dramatique en France. H avait aussi composé 
lui-même quelques saintes comédies, pour 
ajouter à l'intérêt et au spectacle de la proces- 
sion d'Aixjil est donc à peuples évident que 



248 HISTOIRE ; 1475.1476, 

les paroles de ces moralités ou farces pieuses, 
n'ayant poinl été conservées, ont dû dégéné- 
rer progressivement en simples pantomimes 
sans suite, sans liaison entr' elles, ei dont le 
sens est oublié ou perdu (i4)- 

Ainsi, par exemple, on suppose que sous 
la ligure d'un prince obsédé par des démons, 
liené avait voulu désigner la royauté en gé- 
néral, in autre jeu allégorique représentait 
les dangers de F homme qui ne se sauve que 
par la croix et son bon ange. Enfin St. Chris- 
tophe portant le Christ, annonçait que cha- 
cun devait le posséder dans son cœur, etc. 

On a également prétendu que l'intention 
de Mené, en s'occupant de ce cérémonial , fut 
d'instruire le peuple des vérités évangéli- 
ques, ou de frapper les yeux par le tableau des 
erreurs du paganisme disparaissant à l'aspect 
du flambeau de la religion chrétienne. 

En se reportant aux mœurs du siècle où vé- 
cut ce prince, on concevra facilement, qu'aux 
allégories païennes, composées pour amuser 
la multitude, René ait désiré de mêler toutes 



Explication des cérémonies de la Fête-Dieu. Description de 
l'Europe, P. 0&1. Nouveau théâtre du monde. P. 194» Bouclte 
avocat I. er P. 4 1 1 • Esprit du cérémonial de la procession dVVix par 
P. J de Haitze.P. i3. St. Vincent, mémoires et notices sur la 
Provence, Pa { on, voyage en Provence, P. 36. 



( 1 47 5 ~ » 47 a > DE RENÉ D'AJNJOU. 249 

ses idées religieuses, politiques et militaires. 
On n'ignore point que rien n'était plus fré- 
quent alors que cette alliance disparate des 
pratiques de la plus minutieuse dévotion , 
aux propos et aux actions de la plus roma- 
nesque galanterie. Ce mélange incohérent et 
qui nous semble si peu croyable, est néan- 
moins l'un des caractères distinctifs de l'épo- 
que dont nous parlons. 

Nous ajouterons, toutefois, que les jeux pro- 
fanes de la Fête-Dieu ne faisaient point partie 
inhérente de la procession. On les y tolérait 
seulement, et ils s'y glissaient comme des in- 
termèdes destinés à divertir la foule d'étran- 
gers, dont le zèle aurait pu se ralentir par 
l'extrême longueur de la cérémonie. 

Les archives des comtes de Provence, ainsi 
que celles de la ville d'Aix, ayant alternati- 
vement souffert des troubles de la ligue, et 
de l'invasion du duc de Savoie au X\T\ siè- 
cle, on n'a point retrouvé les anciens statuts 
relatifs à l'ordonnance de la fête fondée par 
llené. Il a donc fallu se borner à des con- 
jectures sur son institution, et c'est ce qu'à 
entrepris ingénieusement un estimable auteur 
provençal (*), auquel nous renverrons ceux 

(*) M. Grégoire. 



o.5o HISTOIRE (t4 7 5-, 4 7 G) 

de nos lecteurs qui désireront connaître en 
détail cette curieuse institution 3 nous ne 
pouvons cependant nous dispenser d'en donner 
une succinle analyse. 

La veille de la fête, vers les dix heures du 
soir, le son des cloches et des tambours an- 
nonçait la sortie des principales divinités 
du paganisme, toutes à cheval, et précédées 
par la Renommée, en longue robe retroussée , 
sonnant de la trompette et ayant des ailes à 
la tête ainsi que sur le dos. 

Deux personnages burlesques, (ridiculement 
habillés d'un manteau rouge, d'où pendaient 
des rubans jaunes ) 9 coiffés d'un casque om- 
bragé de plumes, montés sur des ânes el envi- 
ronnés d'animaux , séparaient la déesse aux 
cent voix, des dieux de l'Olympe $ ils étaient 
entourés d'une foule d'enfants qui les poursui- 
vaient avec des huées, et la populace croyait 
voir en eux un couple dévoué à la risée pu- 
blique. 

Un auteur a prétendu que le roi René 
avait imaginé cet intermède à l'exemple d'une 
semblable représentation qu'un duc d'Urbin 
faisait exécuter dans sa capitale ; mais César 
IXostradamus rapporte « avoir entendu dire 
« de son temps, que ce personnage avoit esté 



K 



(i4 7 5-i4 7 6) DE RENE D'ANJOU. Ui 

« un duc d'Urbin qui avait causé quelqu'in- 
« signe affront et déplaisir à René (*). » 

Il est effectivement permis de penser, que 
le sens de cetle allégorie exprime une lé- 
gère vengeance de ce prince contre Frédé- 
ric d'Urbin, qui l'avait offensé, dit-on, soit 
en refusant avec peu d'égards Blanche d'An- 
jou, sa fille naturelle , après l'avoir deman- 
dée en mariage, soit en prenant le parti de 
Ferdinand d'Aragon, contre Jean d'Anjou. 
Ce même duc d'Urbin, pendant cette campa- 
gne, fut batiu par le comte Piccinino, l'un 
des capitaines du duc de Lorraine, d'une ma- 

(*) Le duc d'Urbin qui vivait a celte époque était Frédéric Iil , 
fils, ( frère natuiel ou neveu ) de Gui Antoine", qui succéda à Ode 
Antoine Frédéric , en 1 44^- 

(Gui Antoine commandant, en i/po, les troupes floren'ine; contre 
la ville de Lucques , fut battu par JNicoIas Piccinino , général de l'ai- 
mée milauaise. ) 

Frédéric III passait pour uu prince valeureux, sage, prudent et 
libéral; mais, en 1460, il se déclara avec ardeur pour Ferdinand 
d'Aragon, coatre Jean d'Anjou. Il fut battu, dit-on, le 27 Juillet de 
la même année par Jacques Piccinino , l'un des chefs de l'armée du 
duc de Lorraine. 

Si René a cherché à le tourner en ridicule, ce fut peut-être aussi 
a cause de la bataille que livra Frédéric III en 1472, au célèbre 
général Coglione qui soutenait le parti des Pitti, contre les Floren- 
tins. Dans cette action, toute récente en i4t4 *' n'y eut personne 
de tué, et seulement quelques hommes et quelques chevaux furent 
faits prisonniers . Les écuyers des chevaliers éclairaient leurs maî- 
tres pendant la nuit, comme dans un tournoi. 

( Art de vérifier les dates, Fol. 891. Tablettes historiques , Tome 
I. er P. ig. Généalogies historiques. Tome II. P. 472 ) 



'^2 HISTOIRE («4 7 5-i4 7 6) 

nière à exciter le mépris, ce qui justifie la 
tradition rapportée par le chroniqueur de 
Provence. 

( Cet intermède n'a été suspendu qu'une 
fois, à l'occasion du voyage de Catherine de 
Médicis. Elle se trouvait à Aix à l'époque 
de la Fête-Dieu, et l'on ne crut pas convena- 
ble de rendre témoin d'un tel spectacle, une 
princesse qui avait porté , dans son jeune 
âge, le titre de comtesse de Bologne et de 
duchesse d'Urbin ). 

Aussitôt après ce groupe grotesque, parais- 
saient les autres divinités, dans l'ordre suivant. 

Momns agitant ses grelots; Mercure avec 
son caducée et ses ailes; la Nuit, vêtue d'une 
robe noire parsemée d'étoiles, tenant une 
plante de pavots; Pluton et Proserpiue, ha- 
billés de noir; Neptune , armé de son trident , 
et Amphilrite enlevant deux petits dauphins; 
Pan, les cornes sur la tête, vêtu d'une peau 
de bouc, des étoiles sur la poitrine, et jouant 
de la flûte dont on lui attribue l'invention; 
Sirinx avec un roseau; Bacchus assis sur un 
tonneau dans un char, portant une coupe et 
un thyrse; Mars, armé de pied en cap, ainsi 
que Minerve; Apollon, la lyre à la main et 
un coq à ses côtés; Diane, vêtue en chasse- 
resse, le front orné du croissant; enfin, sur 






(i 4 7 ^-i4 7 G) DE RENÉ D'ANJOU. ^53 

un char plus vaste et plus brillant que les 
autres, étaient placés Jupiter, Junon, Vénus, 
Cupidon, les Ris, les Plaisirs. Après ces rian- 
tes divinités , les trois Parques , à cheval , 
fermaient la marche, comme pour nous aver- 
tir que les grandeurs, les jeux, les plaisirs, 
et enfin la vie, ont le même et inévitable 
terme. 

Le cortège de l'Olympe était augmenté des 
chevaliers du guet, des portes-drapeaux, 
d'un grand nombre de fifres et de tambourins. 

Ces jeux profanes, pendant lesquels on 
chantait: nocletn lux éliminât (la lumière 
chasse les ténèbres), devançaient la procession , 
et ne se confondaient point avec elle ; mais, en 
revanche, on y voyait les principaux person- 
nages de l'ancien et du nouveau testament, 
dans le costume et les attributs qu'on est con- 
venu de leur supposer; ils devaient repré- 
senter quelques actions de leur vie. 

Moyse se montrait avec une barbe véné- 
rable, deux rayons lumineux, une longue 
robe violette et les tables de la loi à la main; 
ce législateur et Aaron, son frère, semblaient 
punir les adorateurs du veau d'or. 

Immédiatement après, apparaissait la reine 
de Saba (dont le rôle éïait ordinairement 



a5 4 HISTOIRE (1475-1476) 

rempli par un robuste garçon J; une cein- 
ture d'argent serrait sa large taille, et un 
voile de^ gaze pendait derrière sa couronne 
rayonnante de pierreries; elle était suivie de 
Irois dames d'atours, et d'un danseur ibrt 
leste, portant une épée, au bout de laquelle 
était fixé un château doré avec ses girouettes. 
La reine, censée en présence du roi Salo- 
mon , devait s'agiter noblement et avec len- 
teur, les mains sur les côtés. 

Un autre groupe représentait Hérode en 
casaque courte, cramoisie et jaune, la cou- 
ronne sur la tête, le sceptre à la main, et or- 
donnant le massacre des innocents... On voyait 
ensuite St. Jean, précurseur du Messie; Ju- 
das à la tête des douze apôtres , tenant 
la bourse de trente deniers ; N. S. J. C. 
allant au calvaire, vêtu d'une robe longue, 
avec une ceinture de corde, et courbé sous 
le poids de sa croix ; les quatre évangélis- 
tes; St. Pierre avec ses clefs ; St. Jacques cou- 
vert de coquilles, et St. Christophe portant 
l'enfant Jésus sur ses épaules. Au milieu de 
ces saints personnages , un nouvel inter- 
mède venait fixer l'attention des specta- 
teurs; c'était un escadron de centaures ( au- 
trement nommés chevaux J rus ,f risques , ou 



ri47 5 " I 47 6 ) DE REN É D'ANJOr. a£3 

fringants (*) exécutant divers mouvements 
de danse, sur un air vif et gai, composé, dit- 
on, par le roi René lui-même (**), ainsi que 
la plupart de ceux qu'on jouait pendant toute 
la cérémonie. 

Une autre légion formée de grands et 
de petits diables (i5), égayait également 
la longueur de la procession. Leur vête- 
ment était noir mêlé de flammes, et tous 
avaient le visage caché par des têtières rou- 
ges et noires, au sommet desquelles parais- 
saient de longues cornes ; le grand diable, 
seulement distingué par quelques cornes de 
plus , était comme ses confrères décoré de 
deux rangs de quinze à vingt sonnettes suspen- 
dues en sautoir. La diablesse n'était remar- 
quable que par sa coiffure, imitant ordinaire- 



(*) Ce sont des chevaux en carton dont l'ouverture pratiquée dans 
ia selle permet a un cavalier de se placer debout. Ses jambes sont 
cachées par les caparaçons. 

Ces danseurs portaient des habits blancs garnis de rubans de di- 
verses couleurs, ainsi que des é paillettes en or 

Us avaient aussi des scapulaires de Notre-Dame du Mont-Car- 
intl. et des lances fort Gourles, remplacées maintenant par des bâ- 
tons ornés de rubans. 

Les têtes des chevaux étaient également décorées de heaumes à 
plumail, ce qui ne subsiste plus. 

L'usage des chevaux frus se retrouve encore dans la pluoart des 
fêtes d*> Provence. On les voit toujours danser sur le même air at- 
tribué au roi Re ié, sur lequel M. Je maïquis de Valori a composé 
des paroles qui ont paru dans les annales littéraires. 

(**) Voyez ces airs gravés, pièces justificatives. 



2^6 HISTOIRE C»475-i476; 

ment la mode du jour 3 on peut donc juger 
des innombrables variations qu'elle a dû su- 
bir durant près de quatre siècles. 

Après ces divers jeux ou intermèdes , les 
bâtonniers, les danseurs, etc., paraissait en- 
fin le clergé, marchant dans le plus grand 
ordre. Le prélat qui officiait ce jour-là , por- 
tait l'ostensoir gothique en or, donné en i443, 
par le vertueux archevêque d'Aix , Nicolaï (*). 

La figure hideuse de la mort, armée de sa 
redoutable faux , terminait cette singulière 
cérémonie, dont le royal fondateur prescrivit 
les détails par les règlements les plus minu- 
tieux. Afin de prévenir toute dispute de pré- 
séance entre eux , il assigna lui-même le 
rang que devaient occuper le clergé, la cham- 
bre des comptes, et les divers corps de la ma- 

(*) « Ce prélat témoin, dit-on, des préparatifs de René pour 
« donner plus d'éclat et de pompe à la procession de la Fête-Dieu, 
«légua par son testament à l'église de St. -Sauveur d'Aix, une 
« somme considérable destinée a l'achat d'un ostensoir de verrat il, 
« dont les cercles seraient d'or pur. On l'exécuta en forme de lan- 
« terne, entourée d'ornements gothiques, et monté sur un pied de 
« vermeil. » 

Cet ostensoir existait encore en 1 790, et on s'en servait toujours 
à la procession. 

C'est au saint archevêque Anno ou Ammon , mort le i5 Juin i44^» 
que Ton doit la construction de la chapelle de St. M ittre, derrière le 
<chœur de la métropole d'Aix. Elle est dans le meilleur goût gothi- 
que, et il s'y trouve un ancien tableau très curieux. 

On a conservé l'acte en provençal, passé entre l'évêque et le ma- 
çon architecte, au mois d'Août i44^. 



K.-T 



(i 475-1 476) DE RENE D'ANJOU. \5j 

gistrature; et pour assurer à perpétuité l'exé- 
cution de ses volontés , il constitua des 
rentes sur un fonds de dix mille francs de 
son propre trésor, réversibles à la ville d'Ar- 
les, dans le cas où celle d'Aix négligerait d'en 
employer les revenus suivant sa fondation 
spéciale. 

De nos jours, ainsi que nous l'avons déjà 
observé, cette antique institution ne paraît 
plus que dépouillée de ses principaux orne- 
ments j on n'y voit point le prince d'amour^ 
supprimé par une ordonnance royale de 
i068_, portant « que plusieurs bonnes mai- 
« sons avaient été incommodées de cet usage, 
« et qu'on ne peut prendre le prince d'amour 
« dans d'autres classes sans inconvénient. » 
L'abbé de la jeunesse, qui était aussi un 
reste de nos anciennes cours d'amour, a pa- 
reillement été retranché de la fête par un 
semblable motif. Le Pas d'armes, qui figurait 
les dispositions d'un tournoi,- les croissants 
qui décoraient les bonnets des chevaliers du 
guet, et qui étaient sans doute un souvenir 
de l'ordre fondé par René, (ou représentaient 
peut-êlre les chevaliers de St. Jean de Jéru- 
salem, vainqueurs des infidèles ), ont égale- 
ment subi la loi du temps ou des circonstau- 
res. 

TOME II. 17 



2 58 HISTOIRE (i 47^-1 4 7 G; 

Maintenant donc que ces allégories son! 
voilées d'une profonde obscurité , et que 
toutes ces traditions ont disparu, faut-il juger 
l'intention première de René par cet assem- 
blage bizarre qui ne s'est conservé jusqu'à 
nous, que comme un monument dégradé de 
la trop naïve imagination de nos aïeux, et 
dans lequel il est impossible de retrouver, 
ainsi qu'à prétendu le prouver un moder- 
ne , le triomphe admirable du Sacrement. (* ) 

Au surplus, cette procession ne se célèbre 
guères qu'à de longs intervalles, et dans de 
grandes et rares occasions; cependant, malgré 
tous les changements qu'elle a subis et qui 
la rendent méconnaissable, elle continue tou- 
jours d'attirer à Aix une foule d'étrangers, 
dont la dépense justifie encore la prévoyance 
éclairée du bon prince qui regardait l'impôt 
assis sur la curiosité publique , comme le 
inoins onéreux à ses sujets. Cette fête est 
d'ailleurs une occasion périodique de s'entre- 
tenir mutuellement de ce monarque, de se 
rappeler ses vertus, ses bienfaits, et de bénir 
sa mémoire. Elle fournit une preuve nouvelle 

(*) De Haitze entraîné par son admiration pour tout ce qui se rap- 
porte a la ville d'Aix, sa patrie ,a composé un ouvrage pour expli- 
quer les emblèmes et les allégories de la Fête-Dieu; il cherche sur- 
tout a repousser les ridicules que d 1 autres auteurs ont donnés à son 
fondateur» 



(i47 5 - f 47 6 ) DE RE]N É D'ANJOU. 259 

que les souvenirs de la bonté sont seuls im- 
périssables ; qu'ils se gravent bien mieux dans 
le cœur des peuples que de fastueuses ins- 
criptions sur un marbre inanimé; qu'enfin 
la reconnaissance a aussi son culte et son im- 
mortalité. 






FIS DU DUJX1ÈIYIE VOIUME. 



*7* 



î6i 



NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES. 



LIVRE IV. 

(I) Ce fut vers cette époque que le roi de Sicile perdit 
le bienheureux Bernardin, son confesseur, religieux de 
l'ordre de Saint François, qui, plein d'affection pour 
René, l'avait accompagné dans son expédition de Na- 
ples. Il joignait aux vertus les plus élevées, une modes- 
tie plus rare encore qui le porta à refuser trois évêcliés 
qui lui furent successivement offerts. 

« Dès son vivant, dit Rourdigné, il resplendissoit de 
« sainteté et de miracles, parquoy le très illustre René 
« le révéroit, et aymoit de cordial amour auquel il 
« révéloit les secrets de sa conscience. 

Rernardin né à Massa-di-Carrara, en 1384., mourut 
à Aquila vers Tan 1445. 

René obtint, cinq ans après, que le pape Nicolas 
V le canonisât. « Il lui fit élever, ajoute Bourdigné, 
« aux Cordeliers d'Angers, une magnifique et très plai- 
« sanle chapelle, en laquelle il mit et donna plusieurs 
♦< beaulx dons et reliquaires, et ordonna qu'après son 
« trespas , son cœur y fust mis en sépulture : et encore 
« de présent, peut-on lire en icelle chapelle, plusieurs 
« beaulx dicttiez de la passion de N. S., que le bon roi 
« composa et fit engraver en français. » 

Jean de la Haye a donné, en 1636, une édition des 
œuvres de Bernardin (2 vol. in-fol. ) 

(*) Dict. des hommes illustres II, p. i56. — Bourdijné. 



262 NOTES. 

(2) Jehan Poton de Sainte-Traille, Sainte-Treille , 
Xaintrailles ou Saintrailles, dont nous avons déjà si 
souvent parlé,, éta ; t né, dit-on , dans la Guienne. 

Il fut nommé maréchal de France et sénéchal de 
Bordelais en 1454. 

Il avait épousé avant 1437, Catherine Brâch et, dame 
de Salignac, et Charles Vil, en considération de ce 
mariage, lui fit présent de quatre mille écus dor. 

Poton n'ayant point d'enfants, institua pour son hé- 
ritier universel, le chevalier Jean de la Motte, à con- 
dition qu'il s'unirait Béatrix de Pardaillan, sa nièce. 

Ce célèbre guerrier mourut, selon quelques auteurs, 
à Bordeaux, étant gouverneur du château Trompette, 
le7 Octobre 1461. Mais d'autres historiens assurent qu'il 
termina sa glorieuse carrière à Néraç, où il.fut ense- 
veli dans l'église des Cordeliers. 

Belleforest l'a confondu avec la Hire, en rappor- 
tant qu'il mourut à Montauhan, l'an 1 .441, chargé d'ans 
et du travail des armes. », 

Un dessin gravé dans les monuments de la monarchie, 
française, représente Poton achevai, portant des éperons 
d'une longueur démesurée. Ce valeureux capitaine, 
avait pour armes: d'argent à la croix alezée de gueu- 
les. Son cri de guerre éjait Xxiii\tr ailles ! ,{*). 

(3) Jean d'Orléans, comte de Dunois et de longue- 
ville, grand chambellan de France, etc. etc, était fils 
naturel de Louis d'Orléans, frère de Charles VI, et de 
Mariette d'Eoghien, femme d'Aubert le Flamen, sei- 
gneur de Cany, son chambellan. 

(*) Anselme, tome I er . fol. 5ç)0. —Dom _Romuald,très. chr. IIJ„ 
fol. 3o8. — Olirier de la Marche, p. 5o. — Belleforest. fol. 371.— 
Moréti abrégé chr. III. p. 406 - Chronique de Normandie. — 
Montfaucon. III. fol. 261. pi. 5i. fig. 3. — Berry, Héraut d'ar, 
mes. Manuscrit. 



NOTES. 263 

On n est point d'accord sur l'époque précise de la 
naissance de ce prince, qu'on place en 1401 , 1403 ou 
1404. La première date est cependant la plus vraisem- 
blable, car on assure qu'à la nouvelle de lagfeassinat du 
duc d'Orléans ( dont le seigneur de Cany fut d'abord 
soupçonné), Valentine de Milan ayant rassemblé sa 
famille autour d'elle, s'écria en pleurant: « Qui de 
« vous, mes enfants, marchera le premier pour venger 
« la mort du frère de son roi? Ce sera moi, répondit 
« Dunois en jurant, et je me montrerai digne d'être 
« son fils. On me l'a emblé (changé) , répétait Va^ 
lentine au lit de mort , entourée de ses enfants 
( qu'elle exhortait de nouveau à punir les assassins de 
leur père )? il n'y a nul de ses fils qui spit si. bien 
« taillé aie venger qu'il l'est. ?> , 

Dunois fut d'abord destiné à entrer dans l'église, 
mais entraîné par son courage, il embrassa le parti des 
armes en 1421, et depuis celle époque, sa vie est une 
suite d'exploits glorieux. Il obtint le surnom de victo- 
rieux et de triomphateur, et se vantait, dit-on, d'avoir 
immolé dix mille Bourguignons aux mânes de , t sou 
père. 

Il porta long- temps le nom de Bastard (ï Orléans, 
et ne prit le titre de Dunois qu'en 1440, au moment 
où Charles, duc d'Orléans son frère, revenant d'Angle- 
terre, lui fit cession de ce comté. 

Dunois donna des preuves de ses talents en politique 
dans son ambassade au concile de Bàle, où il fut en- 
voyé avec Gui-Bernard, archevêque de Tours, ami 3m 
René, l'archevêque de Rheims, et Élie de Pompadour, 
évêque d'Alel. 

Ce grand homme avait épousé en première noces, 
(en 1438),, Marie Louvet, fille aînée de Jean Louvet, 
président de la cour de Provence, et Vun des favoris de 



oM NOTES. 

Charles V H, (Jeanne, sa seeon de fille, était mariée à 
Louis III, comte de Joyeuse). Dunois épousa en secondes 
noces, le 6 Octobre 1439, Marie d'Harcourt, fille de 
Jacques II, et de Marguerite de Melun, comtesse de Tan- 
carville. 

(Marie, leur fille unique, s'unit en 1466, à Louis de 
la Haye, seigneur de Beaurnont ). 

Comblé d'honneurs et des dons de la fortune, Dunois 
mourut à Lay, près de Paris, le 24 Novembre 1468, 
et fut inbumé avec pompe dans l'église de Notre-Dame 
île Cléry. 

M. de Gaignières possédait un portrait original de 
ce célèbre capitaine, que le père Montfaucon a fait 
graver. Il est représenté avec de grands traits et une 
phisionomie mâle et guerrière (*). 

(4)L'emprise ù^V arbre de Charlemagne eut lieu en 
1447 (ou 1446) sur la place du Charme de Marsenay 
près de Dijon, en présence des ducs de Bourgogne et de 
Savoie. L'arbre de Charlemagne portait deux écus, l'un 
noir semé de larmes d'or, l'autre violet , semé de larmes 
noires. 

La même année, un magnifique Pas d'armes fut célé- 
bré à Gand, entre messire Jacques de Lalain et Jean de 
Boniface. Philippe arma chevalier , le sire de Lalain le jour 
« de la joute, et le duc, dit Olivier de la Marche, fist si 
« grand coup en lui baillant, l'accolée, que ce coup 
« fust ouï de tous ceulx qui furent présents. » 
On lis ait cette devise sur le blason de Jean de Boniface, 



(*) Le père Anselme, tome I er , fol. 212,, 214 — Hist.de la 
maison d'Harcourt, I er . fol. 70J. — Bouche II ^ tome IF. fol. 
428, 5i3. — Moréri, Causes célèbres, tome XVII, p. i5i. — 
ltist.de Jeanne d'Arc.' 1 — I ebrun de Charmettes , tome I". p. 
99. — Montfaucon, III, fol. 291, pi. 63, fig. 1. 



NOTES. a 65 

« Qui a belle dame 3 la garde bien. » 

En 141-9 et 1150, un autre Pas d'armes, appelé la 
fontaine des plours, ou la dame aux plours, fut exé- 
cuté près de Châlons-sur- Saône. 

« Il y avoit à costé de la Vierge, rapporte Olivier, la 
« représentation d'une dame moult honnestement et 
« richement veslue, et de son chief en simple atour, et 
« lenoist manière de plorer, tellement que les larmes 
i to nboyent et courroyent sur le costé seneslre, oùfust 
« une fontaine figurée, et sur icelle une licorne assise , 
« tenant manière d'embrasser les trois larges (échar- 
« pes) blanche, violette et noire.... Et estoient les die- 
« tes targes, semées de larmes bleues, et furent pour 
« ces causes, la dame et la fontaine nommées des 
« plours. » 

Jean de Lalain s'y distingua contre Pierre Chaudion 
et ensuite contre Jehan de Villeneufve, escuyer du duc 
de Bourgogne. « Ung beau corps, grand et puissant de sa 
« personne.... Et ils accomplirent les soixante-douze 
«( coups de hache de grande appresté, et touschièrent 
(c ensemble. En 1 168, au mariage de Charles-le-Téme- 
« raire et de Marguerite d'Yorck, on célébra à Bruges, 
« le Pas de Y arbre d'or, moult beau pin doré d'or, ex- 
« cepté les feuilles. (*) » 

(5) Charles de France, due deBerry , quatrième fils de 
Charles VII, naquit le 28 Décembre 1446. Il fut le der- 
nier prince qui ait porté le titre de duc de Guienne qu'il 
échangea, le 29 Avril 1469, contre celui de duc de 
Normandie. 

« C'estoit, dit Philippe ne Commines, un prince qui 
« peu ou rien faisoit de lui, mais en toutes choses estoil 
ic mené et conduit par aultruy. » 

(*) Olivier de la Marche, meïn. p. 170, 178, 2G5, 3g5, ay6. 



•_>66 NOTES. 

11 fut empoisonné dans une collation que lui donnait 
sa maîtresse, la demoiselle de Montsoreau, veuve de 
Louis d'Amboise, et son aumônier, Jean Favre Versois 
(ou Jourdain Faure) fut accusé de ce crime. Ce scélérat 
mit, dit-on, du poison dans une pêche que la dame d'Am- 
boise trempa dans du vin et dont elle offrit la moitié au 
prince après avoir mangé l'autre. Elle en mourut sur le 
champ, et Charles expira peu après, le 12 ou 28 Mai 
1472. 

( Les historiens qui rapportent cet événement, ont 
mis en doute si les pêches étaient connues en France 
à cette époque. ) 

« Quant à l'abbé de St. JeandAngely, assure Jean 
« lîouchet, il fust amené dans la grosse tour du 
« beffroi de Nantes, où il confessa de merveilleuses 
<( choses.... et le geôlier disoit que dans la dicte cour, 
« onoyoit le plus horrible bruïct . du monde. Fmale- 
« ment, une nuyet, environ onze heures, la fouldre, 
« par ung gros et espouvantable tonnère tomba sur 
« ceste tour.... Le lendemain le dict geôlier, trouva 
<c le dict abbé mort, estendu sur la place de la chambre 
« où il couchoit, et le visaige enflé aussi noir que 
« charbon, et avoist la langue hors k bouche, de demi 
« pied de long. » (*}- 

(6) Duguesclin était à Saumur en Ï370, et quoiqu'il- 
eut signé une trêve. avec les Anglais, ceux-ci mirent le 
feu à une abbaye et écrivirent une lettre injurieuse au 
connétable.... « Le héros breton , furieux de celte 
« violation du droit des gens, jura par la Trinité, de 
a ne manger que trois soupes de vin> jusqu'à ce 



(*) Anselme, hist. de ïa maison royale Je France, l* r , fol. 117, 
Ibid, II. fol. 476.— Philippe de Commues, liv. II, ch. XV. — 
Moréïi,III, fol. 8i5. — Jean Boucliet, annales d'Acquit aine, etc. 



NOTES. 267 

r quil eût tiré vengeance de cet oultraige. » Il tint 
parole, car ayant poursuivi les Anglaisa Bressuire, il 
les attaqua et les passa tous au fil de lépée. 

On a attribué à René la construction clc l'église de 
St. Pierre de Saumur; cette erreur a été accréditée par 
deux statues en pierre représentant ce prince et Jeanne 
de Laval à genoux. Ce groupe était placé sur le grand 
autel, et au milieu de ces figures, paraissait un ange 
vêtu d'une chappe, tenant une croix entre ses bras. A 
la gauche de l'ange, on voyait N. S. J. C. montrant son 
côté percé., ainsi que ses mains. A sa droite, était 
St. Pierre dans une attitude exprimant la surprise qu'il 
éprouva lorsque le Sauveur lui apparut en lui décou- 
vrant ses blessures. On sait que l'apôtre lui dit. alors: 
Qxlo vadis , Domine? 

On conservait autrefois dans les archives de l'église 
dç Saint Pierre.de Saumur, la lettre écrite au clergé 
par René, au sujet de ces sculptures. « Je vous envoie, 
« disait-il, le quo vadis? avec les figures de nous 
« et de nostrecompaigne, etc. , etc. », 

Ces figures ont été entièrement détruites, dit M. Bo- 
din, « et l'on doit plus particulièrement regretter celle 
« de René, roi^de Sicile, l'un des meilleurs souverains 
« qu'ait eu l'Anjou. » 

René, qui aimait beaucoup le séjour de Saumur, y 
fit bâtir, dans le faubourg du Pont, une maison mo- 
deste, que le peuple appelle toujours la demeure de. la, 
rojne Cécile. La façade qui donne sur la rue était ornée 
de sculptures et des armes de René. On les a effacées en 
partie pendant la révolution; mais on peut y distinguer 
encore la forme de l'écusson et la décoration du croissant 
Le portail et les fenêtres de cette maison (habitée en 



268 NOTES. 

ce moment par des gens peu aisés), sont travailles avec 
une extrême délicatesse et un très bon goût (*). 

(7) Jean lï ou V d'Alençon, comte de Perche, etc., 
était fils de Jean I er ou IV,, dit le Sage, et de Marguerite 
de Bretagne. 11 naquit au château d'Argentan, l'an 1409. 

Son père, qui commandait l'avant-garde française à 
la journée d'Azincourt, abattit d'un seul coup la cou- 
ronne du roi d'Angleterre, Henry V, qui l'élendit mort 
à ses pieds. 

Jean H , après avoir valeureusement servi Charles 
VII, se laissa entraîner dans la révolte de la Praguerie, 
cabala ouvertement contre Tétat, et fut condamné à 
mort par la cour des Pairs, le 10 Octobre 1458. Jean 
Juvénal des Ursins, chancelier de France, obtint que 
cette peine serait commuée en une prison perpétuelle. 
Dans sa supplique qui] renferme des détails très cu- 
rieux, le bon chancelier, après avoir cité César et Phi- 
lippe de Macédoine, ajoute: « Que si depuis le sacre de 
« Rheims, le duc ne fust oncques réputé bien saige, il 
« implore le roi., non mie pour opinion, mais pour 
« préférer miséricorde à crudélité. » 

Louis XI, dont il était parrain, le réhabilita en 
1461, et le fit mettre en liberté. Mais le^duc d'Alençon 
ne tardant pas à être arrêté pour le même crime, fut 
condamné de nouveau à avoir la tête tranchée, le 18 
Juillet 1474, comme criminel de lèze-majesté et homi- 
cide. 

Le duc pria alors le roi d'avoir égard à la maladie 
et faiblesse de sa personne, et Louis XI, par une ex- 
ception peu commune s'étant laissé toucher, se con- 
tenta de le laisser deux ans en prison. Il mourut en 



(*) Recherches liistoriq. sur Saumur. Bodin 1 er . p. 35g, 398; etc. 



NOTES. -269 

1476, peu de temps après avoir obtenu sa grâce entière. 
Ce prince avait épousé en premières noces., Jeanne 

d'Orléans, et en secondes Marie d'Armagnac, dont il 

eut René d'Alençon, Marié à Marguerite de Lorraine, 

troisième fille d'Yolande d'Anjou. 

Le duc d'Alençon aimait extrêmement la littérature 

et la poésie. On lui attribue même un roman dont il est 

aussi le héros, sous le titre de Jouvençel. 

Voici un rondel de ce prince: 

Le vigneron fut attrapé, 
Quand il fust trouvé en sa vigne, 
Trop mieux que poisson à la ligne, 
Ne que fust au lardon happé...... 

D'un trait d'oeil, fust prins et frappé, 
Par celle qui pas ne forligne, 

Le vigneron fust attrapé 

A peine lui fust eschappé., 

Le pôvre compaignon qui pigne, 

Très mal pigné des dents d'un pigne 

Ainsi surprins et attrapé, 

Le vigneron fut attrapé. 

( Les armes d'Alençon étaient de France, à la bor- 
dure de gueules, chargée de huit besans d'argent ).(*) 

(8) Fils unique de Philippe d'Artois et de Marie de 
Berry, ce prince était «âgé de vingt-un à vingt-trois 

(*)Mézeray, abr. chr. tome III, pape 4^ — Moréri, III fol , 
5^9. Anselme, tome I er , fol. 116, 277. — Hist. de Jeanne d'Arc, 
tome I er , page 389. — Ibid, tome IV, p. 259. — Gaule poétique, 
tome VIII, page 181. — Géa historiques, tome II, p. 346. — 
Manuscrit de la bibliothèque royale, N°. 6970. bis. 



2 7 o NOTES. 

ans, lorsqu'il fut pris àÀzincourt.H ne fut délivré qu'en 
1438, «l'an de lagrant famine, disent les historiens, et 
« en échange du duc de Sommerset. n 

Charles d'Artois avait épousé, en 1448^ Jeanne de 
Saveuse qui devait être dune beauté accomplie, si l'on 
en juge par sa statue gravée dans les monuments de la 
monarchie française. Elle mourut jeune, et le comte 
d'Eu se remaria, en 1454, à Hélène de Melun, tille 
de Jean sire d'Astoing, et chevalier delà toison d'or. 

« Cette seconde épouse, rapporte Aliénor de Poitiers, 
« se monslroit fort hautaine, et estant un soir un peu 
« indisposée et soupant seule, elle souffrit que son père. 
« lui tînt la serviette et s'agenouillât presque teste nue 
« jusqu'à terre,., dont j'oy dire que c estoit folie à M. 
(( d'Astoing de le faire, et encore plus grande à sa fille 
« de le souffrir. » 

Le tombeau d'Hélène de Melun et de son époux se 
voyaient dans l'église du château d'Eu. Charles mou- 
rut sans enfants, le 25 Juillet 1472. (*) 

(9) Charles de Bourgogne, comte de Nevers et de 
Rhetel,pair de France, etc. était fils de Philippe, comte 
de Nevers, et de Bonne d'Artois. Il suivit Charles VII 
dans sa dernière guerre contre les Anglais, et s'y dis- 
tingua. 

Ayant recherché inutilement en mariage Margue- 
rite d'Anjou et Jeanne de Laval, ce prince épousa Ma- 
rie d'Albret dont il n'eut point d'enfants. Il mourut en 
1464. 

Le comité de Nevers s'occupait de poésie. On a con- 

(*) Annotations sur les œuvres d'Alain Chartier, page 8oo. — 
Honneurs de la cour, tome III, p. !8 7 , 171.^- Mémoires sur l'an- 
cienne chevalerie. — Montfaucon III, fol. 63, fig. 4. 



NOTES. 27 1 

serve quelques rondeaux de sa façon, entr 'autres ce- 
lui-ci: 

En la forêt de longue attente 
Ma mie, personne fort joyeuse. 
S'est trouvée fort doloreuse., 
Triste, marrie, et fort dolente. 
D'y estre, nul ne se latente.... 
La demeure est trop ennuyeuse. 
En la forêt de longue attente. 
€hascun qui pourra, s'en absente, 
Car Tentrée est fort périlleuse, 
Et l'issue est fort dangereuse- 
Pas de cent, ung ne se contente, 
En la forêt de longue attente. (*) 

(10) « H falloit bien, dit Brantôme, qu'il fust quelque 
« chose de poids, car ce roi se connoissoit bien en gens. » 

Jean de Lude fut nommé par Louis XI gouverneur 
d'Alençon , du Perche, duDauphiné, capitaine de la porte 
el de cent hommes d'armes. Il Tappeloit son compère et 
maislvc Jehan des habiletés, à cause de son esprit fé- 
cond en ressources.il lui écrivit un jour: « Faictes bien 
« duinaistre Jehan, et je ferai bien du maistre Loys. » 

Ce seigneur était fils de Gilles de d'Aillon, et de Mar- 
guerite de Montberon. Il épousa en 1459, Marie de 
Laval, fille de Gui , seigneur de Loué. Leur fils qui se dis- 
tingua par sa bravoure, devint chambellan de Louis XII 
et de François I or . 

Jean II de d'Aillon mourut Van T 4-80, en Roussillon, 



(*)Moréri, tome IV, p. 376. — Anselme, liisl. générale de fa 
maison de France, page i5i. — Manuscrit de la bib. royale N°i 
5970, bis. 



nni NOTES. 

ou selon d'autres historiens en 148 1 et en Dauphiné, 
pendant qu'il conduisoit en France le cardinal de Saint 
Pi erre -aux-Liens . 

Les armes de d'Aillon étaient: d azur, à la croix en- 
grcdée d'argent (*). 

(II) Antoine deChabannes, grand maître de France, 
naquit en 141 1 , et fut d'abord page du comte de Venta- 
dour et du brave la Hire. II devint ensuite un des plus 
grands capitaines de son siècle. 

Il avait suivi quelque temps le parti du comte Antoine 
de Vaudémont contre René 5 mais à la sollicitation du 
duc de Bourbon, il s'attacha sans retour à Charles VII 
et au roi de Sicile. 

Pierre de Rohan, maréchal de France, ami de Cha- 
bannes, l'ayant prié de lui donner l'épée dont il se ser- 
vait: Je veux, lui répondit Dampmartin, « garder les 
« statuts du défunt roy, à qui Dieu pardoint, qui ne 
« voulut point qu'on donnasl à son amy chose qui poi- 
« gnast: mais je l'envoyé à Bachaumont qui vous la ren- 
a dra. » ïl écrivit alors à celui-ci: « vendez l'espée à uog 
« pôvre pour en faire dire une messe à monseigneur 
« Saint Georges. Vous la rachèterez ensuite, et la remet- 
(( trez entre les mains du maréchal. » 

Chabannes conduisait dans le Cambresisune compa- 
gnie de Français « lesquels, dit un historien, on nom- 
ce moit les escorcheurs, car ils dépouilloient tout nuds 
« ceulx qu'ils renconstroient. Surquoy, le roi Charles 
« qui vouloit l'avoir à son service, lui ayant dit çjng 
« jour: Adieu capitaine des escorcheurs. Sire répondit le 
« comte, je n'ai escorché que vos ennemys, et me sem- 
« ble que leurs peaux vous feront plus de profit qu'à 
« moi. » 



(*) Brantôme, capitaines illustres. — Moréri, II, fol. 55^. — 
Anse'me II . fo'. 1 102. 



NOTES. 2;3 

Chabannes épousa, en 1439, Marguerite de Nanteuil, 
fille unique de Renaud, sire d'Aci, et de Marie de Fayei , 
dame de Dampmartin. Jean de Chabannes, fils d'Antoi- 
ne, fut marié à Marguerite de Calabre, fille naturelle 
de Nicolas d'Anjou. Le père Montfaucon a donné la gra- 
vure de son tombeau qui ornait l'église de Dampmartin. 

(Armes de Chabannes: de gueules au lyon d'hermine, 
armé, lampassé etcouronné d'or) (*)• 

(12) Voici leurs noms: 

Séraucourt; Jean du Plessis dit le Bègue, sire de Par- 
nay près Saumur; Brion; Geofroy de Saint-Belin , gen- 
dre de Robert de Beaudricourt; Gueresses; Guerry de 
Charnox; de Crespin; de Mery; Jean Flory; Ferry de 
Grancy; Regnault de la Jumélière; le seigneur d'An- 
gerville; Pierre de Brézé; Guillaume de Gautières; 
Jean Carbonnet; Pierre de Courcelles; Héliot de Ver- 
nailles; Geoffroy de Jempelem; Guillaume de Meulon; 
Robert Touteville ; le bastard de Chenues; Monte- 
nay; Fleurigny; Jean d'IIachier; Villequier; Guillaume 
Gouiïier, sire d'ÏIangesl; Antoine de Beauvau; Ambert 
Legroing; Tranchelyon; Guillaume de Milon; Spinola, 
Hârdoin delà Touche; Carrion; le seigneur de Bridore; 
Guillaume des Bans; Gilles de la Porte; René Chande- 
nier; Charles Blosset; Louis de l'Épine; Regnauld de 
Grassay; Poucet de la Rivière*, André de Laval; Enne- 
mont de Loret; Jclian de Fenestranges; Antoine d'Au- 
buisson; Jean de Montejean; Nicolas de la Chambre; 
Walter de Nivenem; Claude d'Avalon; Merlin; Fran- 
çois et Jean de Tiersant. 

(13) Lors la darnoiselle manda 

Le nain... et tantost demanda 
Aussi es ïléraults.... 

(*) Anselme II, fol. 1206. — Anecdotes françaises II, p. 3.3. — 
Morcri, II, fol. 176. — Montfaucou III, pi. 65, fig r, 

TOME. TT, l8 



•i 7 4 NOTES. 

Qu'on fist de trouver, diligence 

Fleurigny.... 

À la damoiselle s'avance, 

Le chevalier plein de sçavance 

Humblement lui faict révérence... 

Elle en grant honneur le baisa. 

Puis, lui dict: (d'humble contenance) 
« Chevalier, par votre vaillance, 
« Ce prix aurez par redevance. » 

Très humblement la mercia. 

Ferry, Monsieur, fut là présent* 

Et la damoiselle plaisante, 

Lui dit: — Monsieur, ce présent 

De par les dames vous présente. 

D'un fermaillet d'or reluisant. 

Reconnaissance vous faisant, 

Isabeau la royne présente, 

Haute princesse excellente ,, 

Madame Yolande, non exempte, 

Toutes de volonté plaisante, 

Remerciant vostre valeur*, 
« Voyez-les toutes en leur tente 
« Qui de vous aymer ont couleur. » 

(M) C'est ici le lien, sans doute, d'entrer dans quel- 
ques détails sur les bals, les costumes et les banquets en 
usage au XV e siècle. On nous pardonnera cetle digres- 
sion ( qui semble trouver naturellement sa place à la 
suite du récit précédent), en faveur de la curiosité qui 
s'attache aux mœurs antiques de nos aïeux. 

On ne possède presque point de documents bien précis 
sur les danses qui étaient le plus à la mode à cette épo- 
que ; on ne connaît même que de nom, les morisques 



NOTES. 2 7 5 

et les caroles dont les poètes du X\ c siècle ont si sou- 
vent parlé. On sait seulement que ces dernières danses 
se chantaient en même temps que Von en exécutait 1rs 
pas et les mouvements. 

Au noces des gentilshommes, les ménestriers jouaient 
une sorte d'air, dansé en rond, et appelé chapelet, parce 
qu'à la fin du branle, on s'embrassait en se présentant 
un chapelet qui passait de main en main. On nommait 
aussi ce branle, chapelet à trois , ou dansé ronde. 

Les airs les plus connus étaient, dit Martial d'Au 
vergne., ceux du Languis et de lardent désir, exécu- 
tés par des orgues portatifs et des harpes. La basse 
danse était aUssi un air très en vogue., et l'on appe 
lait bas-ménestrels ceux qui le jouaient. (C'était pro- 
bablement les concerts exécutés sous les fenêtres des 
dames ). 

Olivier de la Marche rapporte que, lorsque le duc dé 
Bourgogne reçut à Besancon, en IM'J, l'empereur Fré 
déric, ce prince dansa souvent avec la duchesse Isa- 
belle de Portugal, et « quand il dansoit, tousjours deux 
« chevaliers ayant cha.sci.in une torche dansoient de- 
« vaut lui, en se tenant par la main. » 

L'empereur était alors habillé « d'un pourpoint en 
guise de Behaigne (Bohême), et d'une robe de drap 
« bleu foncé. Il avait un chaperon par gorge, dont la 
« patte venait jusques aux genoux, et estoit découpe 
« en gros lambeaux. 11 portait sur son chief un chapel 
« gris a court poil, sur lequel estoit une petite et es 
« troite couronne d'or. Il estoit alors âgé d'environ 
« vingt-six ans. » 

Le duc Philippe portait dans cette entrevue une lon- 
gue robe noire et le collier de l'ordre de la toison d'or. 

(Ce prince, en voyant l'empereur, ne mit point pied à 

18* 



^7<3 NOTES. 

terre-, « il se contenta de s'incliner sur sa selle, et luy 
<c fist honneur et recueillotes. Isabelle de Portugal était 
<( suivie de douze dames et damoiselles montées sur des 
<( hacquenées, harnachées de drap d'or. ) » 

Le costume des danseurs d'un rang moins élevé, était, 
à l'époque dont nous parlons infiniment varié et d'une 
singularité bizarre. « Et ne sçavoienl les gens lors, dit 
« Paradin, comment ils se dévoient desguiser. Mais si 
« ceulx de ce temps-là voyoient nos nouvelletlés et des- 
« guisements, ils auroient occasion de s'en moquer. » 

Nous conviendrons avec le bon chroniqueur que ces 
ajustements exciteront le sourire et la surprise de plus 
d'un lecteur, sansle faire réfléchir davantage à combien 
de caprices de cette frivole déesse de la mode nous nous 
préions chaque jour, en trouvant ridicule ce qui nous 
enchantait la veille. 

Au lieu de la pesante cuirasse d'acier et de la cotte 
d'armes, les chevaliers du XV e sièclese montroient dans 
les fêtes avec une espèce de camisole fort courte., atta- 
chée par des aiguillettes à des hauts-de-chausse extrême- 
ment serrés. Les plus élégants portoient à leur ceinture, 
outre l'épée, un poignard ou une gente daguette , dit 
Martial d'Auvergne. Ils s'élargissaient aussi le dos avec 
dés mâhoitres ou épaules artificielles, d'où pendaient 
de longues manches déchiquetées et tailladées. 

Les cheveux ou la perruque de ces danseurs tom- 
baient à la nazaréenne par masses épaisses sur leur 
front. Ils étaient quelque fois d'une telle longueur, au 
témoignage de Paradin, « qu'ils leur empeschoient la 
« vue, et couvroient la plupart du visaige-, enfin estoient 
« comme si l'on souloit vestir des singes. » 

Leur tête était ordinairement ornée d'un chapel ou 
chaperon composé d'un bourrelet, d'une cornetle, on 



NOTES 2 77 

d'une pointe de taffetas ou de drap , tournant autour 
du bonnet. Souvent estaient les daines qui leur faisaient 
présent du chaperon, et on les reconnaissait alors aux 
rubans, aux cordons, aux houppes, ou aux touffes de 
cheveux qui y étaient attachés. 

Les jeunes damoisels avaient souvent leurs gants sus- 
pendus à la ceinture: s'ils montaient à cheval, ils met- 
taient une robe plus courte, et la livrée de leur dame 
ornait presque toujours les harnois de leurs destriers. 

Les souliers de ces merveilleux étaient comme leur 
coiffure, d'une longueur démesurée, et l'on y plaçait 
quelquefois à l'extrémité., une pointe droite ou recour- 
bée en fer, d'un demi-pied de long. (Les princes la pro- 
longeaient même jusqu'à deux pieds ). « Chose absurde 
a et ridicule à veoirî dit encore Paradin, et puis quand 
« le> hommes se faschèrent de ceste chaussure aiguë, 
« qu'on nommait polaine (ou polonaise), on fist d'autres 
« souliers à bec de canne de quatre à cinq doigts. En- 
<( suite furent faictes des pantoufles si larges, qu'elles 
« excédoient la mesure ordinaire d'un bon pied. » 

Mais la mode que les chevaliers adoptèrent le plus gé- 
néralement pour leur chaussure, fut des demi-bottes, 
couleur fauve ou citron, bordées d aiguillettes vertes 
et de rubans verts. Elles se fermaient ainsi que les 
souliers avec des aiguillettes entrelacées de rubis, de 
diamants ou d'autres pierres précieuses. Les jeunes 
barons, ainsi chaussés, portaient autour du col , de 
petits cœurs d'or émaillés de larmes , et avaient 
ordinairement à la main un pied de vautour d'ar- 
gent doré, dont ils se servaient en guise de cure- 
dents. 

Quant aux dames, malgré l'élégance naturelle et le 
goùl qui les ont toujours distinguées , même dans 
les temps les plus reculés, il faut convenir qu'elles ni- 



278 NOTES. 

mitèrent que trop, au XV e . siècle, la bizarrerie que l'on 
remarquait dans le costume de leurs chevaliers. « Elles 
« adoptèrent alors pour orner leur tête, continue Paradin , 
« des bourrelets pointus comme clochiers, hauts de plus 
« de deux pieds, et nommés par aulcuns les grands pa- 
(c pillons, parcequ'ils avaient deçà et delà, deux larges 
(( ailes.... Et estoit le bonnet couvert d'un grand crespe 
« traînant en terre, lequel la plupart troussoient autour 
« de leurs bras. » 

(c D'autrefois, cet accoutrement de teste, partie en laine 
( ( et soye, avoit deux cornes comme deux donjons. » 

Ces hauts atours eurent une si grande vogue à cette 
époque, ils furent tellement calomniés par les médisants, 
et les dames leur attachèrent tant d'importance, que les 
prédicateurs se crurent obligés de tonner contr'eux en 
chaire, et défendirent à plusieurs reprises d'en porter 
de nouveaux. Mais en même temps, l'histoire remar- 
que que le frère Thomas, 1 un des orateurs les plus 
acharnés et les plus véhéments contre les grands pa- 
pillons, fut lui-même soupçonné d'hérésie et brûlé vif à 
Rome.... 

Les dames se présentaient dans les fêtes avec des 
chaperons de velours le plus souvent noir.... Leurs ro- 
bes en soie étaient généralement fort courtes, avec de 
grands et larges pans. Des ceintures très larges les 
serraient autour de la taille , par des ferrures ou des 
fermoirs d'or massif. 

( Sous le règne de Charles V, la coupe des robes 
était infiniment gracieuse, ainsi que la coiffure des 
dames*, on peut en avoir une idée dans le manuscrit de 
Froissart où le sacre de ce prince est représenté ). 

Des colliers de pierreries ornaient le cou de la plu- 
part des dames de la cour, et elles y joignaient des agnus 
/ezetdes chapelets ; des bagues de turquoises, et des 



NOTES. 3 79 

baguettes d'or brillaient également à leurs mains. Elles y 
tenaient ordinairement un mouchoir auquel était atta- 
ché un cœur d'or, et brodé de menues pensées. Leurs 
noms s'y trouvaient aussi en lettres entrelacées. 

Plusieurs de ces dames qui durent embellir par leur 
présence les assemblées du château deSaumur, étaient 
décorées de différents ordres de chevalerie, et Von peut 
citer entr 'autres Catherine Brachet, épouse du brave 
XaintrailleSj ainsi que la demoiselle de Murât. 

Charles d'Orléans leur avait envoyé, le 8 Mars 1438. 
Tordre du Porc-épic (fondé par Louis de France, son 
père, en 1394, à l'occasion de son baptême.... ) 

Ce prince avait joint à ce don, celui d'une bague 
d'or garnie d'un camayeu où était gravé un Porc-épic. 
Ce cadeau accompagnait toujours le collier de L'ordre , 
qui consistait en une chaîne d'or, d'où pendait le Porc- 
épic avec la devise: cominùs et eminùs ( de près et 
de loin ). 

(Cet ordre fut aboli à la mort de Louis XII). 

Après les danses, les jeux et les divertissements du 
soir qui terminaient les Pardons d'armes, les vaillants 
guerriers harassés de la fatigue qui devait accompa- 
gner de pareilles fêtes, étaient loin de négliger les plai- 
sirs de la bonne chère que leur offrait la cour de René. 
Les banquets qui suivaient les Tournois à cette époque , 
offraient une recherche, un luxe, une singularité., qui 
paraîtraient incroyables, s'ils n'étaient rapportés par 
des témoins dignes de foi. 

René devenu si simple et si frugal sur la fin de sa 
vie, était alors jaloux d'égaler en magnificence comme 
en générosité la plupart des princes de sou siècle, et il 
eut long-temps à son service un maître d'hôtel ou 
queux, nommé Guillaume Real, dit Courcou. Mais les 
talents de cet habile cuisinier ne pouvaient approcher 



280 NOTES. 

qu'imparfaitement de ceux du fameux Taillavaut, 
queux de Charles VII, qui nous a laissé des détails cu- 
rieux sur les repas du XV e siècle. Il dut donc plus 
d'une fois présider aux festins du roi de Sicile, comme 
il l'avait fait à ceux donnés par Charles d'Anjou (*). 

Les repas d'apparat étaient regardés comme un vé- 
ritable spectacle. Les écuyers qui y servaient paraissaient 
montés sur de hauts destriers couverts de drap d'or, et 
chaque service s'apportait en cérémonie., au son des 
flûtes et des hautbois. 

Les plats les plus exquis et les plus recherchés 
étaient, comme on peut le penser, destinés au prince 
ou aux personnes que l'on voulait honorer d'une ma- 
nière particulière... Aussi Ton ne se contentait pas de 
les placer couverts devant eux; on les fermait souvent 
avec un cadenas, dont la clef ne s'offrait quà celui qui 
devait en manger. 

La table du festin, placée dans la salle la plus vaste 
du palais ou du château, était couverte de surtouts im- 
menses qui représentaient tantôt des tours fortifiées., en 
pâtisseries, tantôt des villes entières dorées ou argen- 
tées et remplies d'animaux ou d'oiseaux vivants. 

Les armes des princes ou des dames en l'honneur des- 
quels le repas se donnait, étaient tracées et blasonnées 
avec art sur plusieurs plats. Mais la partie la plut» 
soignée du banquet était le rôti et le dessert qu'on 
apportait dans des vases de vermeil, ou des chariots 
d'or, de diverses formes. On y servait les animaux les 
plus rares, et en même temps ceux que nous regardons 
comme les moins propres à figurer dans un repas» Les 



(*) Son Jivrc a élé condamne par Antoine du Saix= 



NOTES. 381 

paons, les hérons, les cygognes, et même les hérissons, 
y avaient une place distinguée. 

Différents intermèdes extraordinaires variaient les 
services, et comme la plupart s'exécutaient sur la table 
même, la salle était toujours gardée par des archers à 
la livrée du prince, afin d'empêcher la foule de curieux 
qui aurait pu nuire à l'effet de ces spectacles. 

Parmi les plus singuliers que rapporte Olivier de la 
Marche, nous citerons celui du banquet qui eut lieu à 
Lille, le 17 Février 1433, à la suite de la joute du che- 
valier aux cignes. 

« On dîna, dit Olivier, dans une vaste salle à cinq 
a portes, gardées par des archers vêtus de drap gris cl 
« noir, » ( livrée du duc de Bourgogne. L'Anjou por- 
tait le verd naissant, la Lorraine le jaune, la Chainpa. 
gnelebleu, la Bretagne le noir et le bleu, la Flandre le 
verd foncé, Blois l'aurore, etc. ) 

« Au milieu de la table, s'eslevoit une esglise croi» 
« sée, verréeet faite de gentc façon, dont le clochieravoit 
« cloches sonnantes, et quaire chantres, et enfants de 
« chœur chantoient une très doulce chanson... Puis on 
« voyoit une grande prairie, des rochers en façons de 
« saphirs, une fontaine, etc. » 

Sur une autre table plus longue et plus large, pa 
laissaient: 

1°. « Unpasté dedans lequel estoient vingt-huit pei 
« sonnaiges vifs, jouant de divers instruments, chascim 
« quand son tour venoit, entre autres un berger dune 
(( musette moult nouvellement. 

2 ft . « Le château de Lusignan, les fossés remplis 
vc d'eau d'orange, et Mellusine en forme de serpent. » 
3°. <( Un tlcssert où des tigres et des serpents se corn- 
et balloient avec fureur. 

1°. « Un fol monté sur un ours, etc.... 



i*8'2 NOTES, 

« Et estaient les plats de rost, des chariots d'or et d'à- 
« zur, et on voyoit quarante-huit manières de mets à 
<' chaque plats, 

« Pendant le dîner, on entendit jouer l'orgue dans 
« leglise, et au pasté d'un cornet d Allemagne, moult 
(( estrangement} puis par trois doulces voix, une chan- 
te son tout du long, la quelle se nomme la sauve garde 
<( de ma vie. 

« On vit ensuite paraître ung cerf blanc, monté par 
« ung enfant en chapel noir et gent soulier... 11 com- 
« mença le dessus d'une chanson, et le cerf la teneur... 
« (Je ne vy oneques la pareille, ajoute le bon Olivier). 
« Et au pasté fut joué d ung luth, et lesglise chanta 
« ung motet. Et tousiours faisoit ainsi l'esglise et le pasté. 

« quelque chose entre les entremets Au pasté fust 

k faict une chasse, telle qu'il sembloit qu'il y eust petit 
« chiens glatissans et braconniers huans , et sons de 
« trompettes, comme si ils fussent en une forêt. » 

Au mariage de Charles-le-Hardi, et de Marguerite 
d'Yorck, en 1468, un banquet du même genre eut lieu 
avec des particularités plus surprenantes encore. 

Au troisième souper, on vît paraître quatre san- 
gliers « sonnant des trompettes, et arrivant par cha- 
« que fenestres. Et certes ce fut ung estrange person- 
u naige à veoir... Puis on demanda des menestriers, et 
« on vit saillir par fenestre, trois chèvres et ung bouc, 
« jouant d'une trompette saqueboutte ? et les chèvres des 
« schalmajes.... et jouèrent ung motet... Puis quatre 
« loups, ayant ilustes aux pattes, comparurent et fu- 
« rent suivis de quatre gros ânes moult bien faits, et 
« qui chantèrent une chanson à quatre pars, faicte à 
<( ce propos, et dont le refrain estoit \ faicte s-vous lasne 
« ma mai tresse !.. 

<( Au festin du quatrième jour, on vit entrer dans la 



NOTES. 283 

« salle, une baleine de soixante pieds de long, si haulte 
« que deux hommes à elieval ne se fussent point veus 
« l'ung 1 auïtre aux costés d'elle... Ses deux yeulx es _ 
a toient deux des plus grands mirouers que Von avoit 
« sceu trouver. Elle mouvoit ses aëlerons, le corps et 
« la queue par si bonne façon, que ce sembloist chose 
u vive... Elle fist le tour de la table, au son des claL 
k rons et des trompettes... Arrivée auprès du duc 
w Charles, prestement ouvrit la dicte baleine la gorge 
»( qui estoit moult grande, et tantost en saillit deux 
« sirènes, ayant peignes et mirouers dans leurs mains, 
u qui commencèrent une chanson estrange parmy la 
« place. Et au son de ceste chanson, saillirent l'ung 
k après l'aultre douze chevaliers de mer, dansant la 
(( morisque. Et tantost après, commença ung un tam~ 
« bourin à jouer dans le ventre de la baleine, et certes 
« ce fust ung bel entremets, car il y avoit dedans 
u plus de quarante personnes. » 

La quantité de vaisselle qui servait à ces festins sem- 
blerait fabuleuse, si elle n'était constatée par des in- 
\entaires authentiques. 

Enfin, les banquets se terminaient par l'arrivée du 
drageoir qui, recouvert d'une serviette, et porté par un 
poursuivant d'armes, circulait à la ronde avec les 
« spices, (dragées ou confitures), pendant que Ion buvoil 
largement l'hypocras, le piment, le clairet ou le vin 
cuit dans des coupes de crystal à larges bords et au pied 
de vermeil, que l'on appelait hanaps (*). 

(15) Le procès-verbal de l'inventaire de ces reliques, 

(*) Olivier de la Marche, mémoires, p. ^ii à 435. — Essais sur 
Paris, tome I er , p. -216. — Vie privée des anciens Français. — Mé- 
moires sur Pane, chevalerie, 1 4, p. 207. — Mélhode de blason, p. 267 
Monli'aucon II, fol. 256. — Manuscrit de Froissart, N°. 832o, bih. 
roy. Paradiu. 



'284 NOTES. 

ainsi que les autres actes qui y étaient relatifs, existaient 
aux archives de l'abbaye de Montmajour. 

M r . Véran, notaire à Arles, possède encore une rela 
tion manuscrite, portant que les ossements furent trou 
vés, à la fin du mois de Novembre 1448, dans une cave 
de l'église de Notre-Dame-de-la-Mer. Le même manus- 
crit ajoute que René, Isabelle, Tanneguy du Cbâtel, le 
sieur de Puilobier, le cardinal Pierre de Foix, l'arche- 
vêque d'Aix, levêque de Marseille, deux autres évê- 
ques, quatre abbés et plusieurs éclési astiques assistèrent 
à la fête de l'exaltation des Saintes-Reliques , qui eut 
lieu le 3 Décembre suivant. Mais il paraît certain que 
cette cérémonie ne se fit qu'au printemps. 

Une fête solennelle se célèbre encore , le 3 Mai de 
chaque année, aux Saintes-Mariés, en mémoire de cel 
événement „ et il y a quelquefois une si grande 
affluence de pèlerins qui viennent y implorer des gue 
risons miraculeuses, qu'ils sont obligés de chercher un 
asile dans l'église même, la nuit qui précède la cé- 
rémonie. 

Au point du jour, on descend lentement, à l'aide 
des poulies, la châsse ou sont renfermées les reliques, 
(placées, le reste de l'année, dans une petite chapelle, 
sur la voûte qui couvre l'autel ). Dès que la châsse est 
aperçue des malades, ils poussent des cris d'allégresse, 
le peuple chante des cantiques, et tout le monde se 
précipite vers les reliques , dans la persuasion que 
des grâces ou la guérison seront obtenues par celui 
qui touchera le premier ces vénérables ossements. 

Un second procès- verbal des cérémonies auxquelles 
présida René, fut transcrit sur parchemin, et se con- 
serve dans les archives de la ville des Saintes-Maries r 
Elle possédait aussi autrefois un trésor considérable 



ftOTES. u85 

provenant des riches présents envoyés par plusieurs 
souverains. 

La tradition des Provençaux porte que les Saintes- 
Mariés, ou Marie- Jacobé el Salomé, ainsi que Sara leur 
servante, débarquèrent en Provence, avec le Lazare, 
Marthe et Marie-Madelaine. 

11 existe un roman en vers des trois Maries, par Jean 
Venêtre, carme de la place Maubert. Il prétend que les 
corps de ces saintes sont conservés dans l'église de la 
Commanderie de Saint Gilles. 

Cet ouvrage., traduit en prose, a été imprimé au 
XVI e . siècle (*). 

(16) Il est assez singulier que plusieurs auteurs, tels 
que le judicieux Bouche, Favin., Dupin, llelleforcst., et 
surtout Bourdigné et Hiret, tous deux Angevins , aient 
place en 1464 l'institution de Tordre du croissant, 

On lit ce qui suit dans un manuscrit de la bibliothè- 
que royale, sous le titre d'Avant courrier des mémoires 
d'Anjou, par Claude Siarel, « conseiller du roi, maître 
h des requêtes ordinaires de la royne régente, à An- 
« gers: 

a L'ordre d'Anjou fut institué par René, roi de Na- 
(c pics, de Jérusalem, duc de Lorraine et d Anjou, dans 
« la ville d'Angers, l'an de N. S. J. C. MCDXLVIII. » 

« Dans l'inventaire de la chambre des comptes d'An « 
(( jou; fait après la mort de René, par messire René de 
u la Barre et Jacques Louet, commissaires, fust trouvé 
« dans un coffre: 

1°. Un petit livre en parchemin, contenant les cha- 
pitres et articles de l'ordre du Croissant. 

(*) Rufll hist.des comtes de Provence , fol 272.— Bouche, défense 
de la foi de Sainte Madelaine, p. 61 , 69. — Pitton , annales d'Aix t 
Bouche, hist. de Pce. fol. 45 9 . — Gaufridi, Jiv. VIII, fol. 3i5. 
Statistique des Bouches-du-Rhone: toni. II , p. 1 128. 



&8G NOTES. 

3°. Une bourse blanche, dans laquelle il y a un 
grand sceau d'argent du dict ordre et une lettre des cha- 
pelains de l'église d'Angers, touchant qu'ils les ont en 
garde du roi de Sicile. 

Le même manuscrit fait également mention « d'ung 
<( petit poème latin sur ung petit livre escriptsur vélin, 
« et couvert de satin bleu, à la louange de l'ordre du 
« croissant, composé par Jacobo Antonio Marcello, Ve- 
« nitien, l'un des chevaliers del'ordre.Et à l'entour du- 
ce quel livre, estoit dans une fort excellente enlùmi- 
f( nure,, la représentation de la chapelle des chevaliers 
<( du croisssant, et autour les figures des chevaliers, 
a avec leurs habits. » 

« En la seconde feuille estoit le portraict du bon roy 
« René, painct au naturel, avec des paroles en dessous^ 
« en lettres de chiffres inconnus. Lequel livre ajoute 
l'auteur du manuscrit, je donnai depuis à feu M. dv 
« Peyresc, n'ayant lors la pensée d'enrichir le public 
« de celte histoire. Depuis le décès de ce savant, ayant 
« prins ce dessein, ai escript à Aix pour essayer de re- 
« couvrer une copie, mais sans effet. » 

Le même écrivain et André Favin pensent que René, 
en fondant cet ordre ,, eut l'intention d'imiter le roi 
Saint-Louis qui,, voulant récompenser les chevaliers 
qui l'avaient suivi à la croisade, institua en 1269, l'or- 
dre du Navire ou du double Croissant. Charles d'Anjou 
et ses descendants l'avaient adopté, mais il fut aboli 
ensuite par les Aragonais. 

Un autre auteur ( M. Du pin ) dit que l'ordre de Re- 
né était P ordre de la lune, et que la cérémonie de 
réception, ou la fêle de Tordre, avait toujours lieu 
dans le temps du croissant de cette planette. 

Gîanone l'appelle également: Ordine d'ella luna. 

Il paraît que ces historiens l'ont confondu avec une 



NOTES, 287 

autre institution du même genre, attribuée à Jean 
d'Anjou, et qui eut pour but de se concilier l'affection 
des Napolitains. Le nombre de ceux qui en furent dé- 
corés était considérable, et chaque chevalier de Tordre 
de la Lune portait un croissant d'argent attaché au. 
bras. Le duc de Calabre le donna en 1459 à Jean-An- 
toine des Baux des Lrsins, prince de Tarente, au prince 
de Rossane, au duc de Sore, au duc de Melphe, au 
comte d'Aveline, etc., etc. 

Robert de Saint-Severin ayant été fait prisonnier à 
ta journée de Sarno (tandis qu'il était dans une rivière, 
son drapeau à la main,) Jean d'Anjou le reçut cheva- 
lier pour se l'attacher. Mais peu de temps après, Pie II re- 
leva Saint-Severin de son serment, de même que les 
autres chevaliers, par un diplôme apostolique. Enfin, il 
proscrivit entièrement cet ordre en 1464, ainsi quecelui 
du Croissant , comme une association dangereuse diri- 
gée contre Ferdinand d'Aragon. 

On trouve cet article dans les statuts de René, re- 
nouvelés le 23 Septembre 1451 : 

« Et pareillement de son commandement et or- 
(( donnance se est obligé de les observer, monseigneur le 
« duc de Calabre, fils unique du roi René, et en outre 
a a promis, mon dict seigneur, dey faire obliger mon- 
« seigneur Nicolas son fils aîné, lui venu en aige. » 

Chaque chevalier était tenu de faire faire sa dé- 
coration dans le délai de six semaines, au plus tard, 
sous peine de payer une pièce d'or, « pour chascun 
« jour de feste que ne la porteroient. » 

Il lui était permis de s'en décorer chaquejour de l'année. 

« De plus, dit le texte de l'institution, les chevaliers 
« qui manqueront à ouïr messe quand ils pourraient y 
« assister ^ ne doivent point boire de vin ce jour là, ni 
« disner; ne eulx asseoir à table de tout le jour ensuis 



a88 NOTES. 

« vaut, s'ils savent les heures de Noslrc-Dame, et ne 
(( les disent pas, ce qu ils doivent faire chaque jour. 

C'est ce que signifient les vers suivants traduits des 
statuts lalin, ordinis crescentis lunœ.... missam au- 
dire vel pauperibus , etc. 

La messe ouïr, ou pour Dieu tout donner.... 
Dire de INiostre-Daine, ou manger droict le jour. 
Que pour son souverain, ou son maître ou sa cour, 
Se armer.... aymer ses frères, et garder son honneur. 
Feste et dimanche doiht le croissant porter.... 
Obéir sans contredit tousiours au sénateur. 

Le héraut d'armes de Tordre reçut le nom de Crois- 
sant d'or, et sa tunique conservée dans l'église cathé- 
drale d'Angers, a été portée les jours de fêtes solennelles 
par le bedeau de Saint Maurice, jusqu'au commence- 
ment de la révolution. 

Quoique l'ordre du Croissant ait été aboli en 1464, 
René continua pendant toute sa vie d'en faire célébrer 
la fête et la messe. 11 laissa même une somme par son 
testament, pour assurer la durée de cette pieuse fon- 
dation. 

M. de Gaignières possédait un dessin représentant 
une assemblée de chevaliers avec cette inscription : 
« chapitre tenu par René, instituteur, le II Août 1448. » 

Dans la gravure qu'en a donnée le père Montfaucon , 
les chevaliers, au nombre de vingt-cinq, sont assis en 
demi-cercle autour du sénateur placé sur un siège plus 
élevé où Ion monte par trois marches; près de la grille 
sont quatre archers debout et armés. 

Dans la même planche,, on voit Jean de Cossa, 
nommé sénateur en 1451. Il porte l'ordre sous le bras 
Sa figure est à la fois mâle, noble et douce. 



NOTES. 2 8 9 

Voici les noms des chevaliers du Croissant qui nous 
sont parvenus d'après les historiens et les manuscrits du 
temps. ( Nous les plaçons dans le même ordre observé 
par ces auteurs: ) 

1°, Messire Pierre de Mèolon(ou Mévoïlon ), seU 
gneur de Ribiers, grand écuyer des écuries de Louis 
III d'Anjou et du roi René. 

( Ses armes étaient; de gueules à la fasce d'argents 
échiquetée ,'de sable ). 

2. Messire Hélion de Glandevez, seigneur de Faucon, 
en Provence. On l'appelait le chevalier sans reproche, 
Il s'occupait aussi de littérature, et Lacroix du Maine 
dit; « Qn'il a escript quelques œuvres, lesquels je n'ai 
« point veus. » 

(Un de ses fils, Louis, fut évêque de Marseille. Un au- 
tre, Raymond, fut ambassadeur en Espagne, gouver- 
neur de Gênes ^ et grand sénéchal de Provence s en 
1482. Sa fille épousa Jean d'Anjou, fils naturel de René), 

3. Louis de Clermont-Gallerande , seigneur de 
Saint-Georges et vicomte de Montereau. 

4. Tanneguy du Chastel ou du Cbâtel, grand séné^ 
chai et gouverneur de Provence. 

5. (On place ici le comte Antoine de Vaudémont; 
mais c'est par erreur,, ce prince étant mort avant l'ins- 
titution de l'ordre). 

6. Charles d'Anjou, comte du Maine. 
1' Gaspard de Cossa, comte de Troye. 

8. Messire Louis de Beauvau, seigneur du Coul- 
dray, capitaine des gardes de René. 

9. Messire Pierre de Glandevez, seigneur de Châ- 
teauneuf. 

10. Messire Fou quet d'Agoult, seigneur de Mison 

11. Raymond d'Agoult, comte de Sault. 

12. Gilles de Maillc-Brczc , grand veneur de René 
tome 11. 19 



U9« NOTES. 

13. Messire Guillaume de la Jumelière, seigneur 

de Martigné et du Guerche. 

14. François Sforce, duc de Milan. 

15. Jacques- Antoine Marcel, de Venise, procura- 
teur de Saint-Marc, et auteur du poëme latin sur 
Tordre du Croissant. 

16. Bertrand de la Haye. 

17. Jean de la Haye et son fils Louis^ seigneur de 
Passavant et de Maulevrier. 

18. Messire Pierre de Champagne, seigneur de 
la Suze, dont le Laboureur nous a conservé 1 épitapbe 
suivante: 

Au mois d'Octobre pour enseigne, 
Mil quatre cent quatre vingt-six, 
Pierre, vray seigneur de Cbampaigne, 
Fust cy soubs, mis, sans contredit. 
Lequel pour ses liants faicts et dits, 
En paix a maintenu la gent, 
Aux bons roys René et Loys. 
Au pays de Naples fust régent, 
Le vingt-deuxième à grant pleurs, 
Enterré fust devant nos yeulx. 
S ta ferme Champagne. (C'était la devise). 
Vous suppliants, grands et petits 
Lui donner un de profundis 
Afin qu'il repose à Dieu. 
Amen. 

19. Messire Gérard d'Haraucourt, sénéclial du Bar- 
rois et de Lorraine. 

20. Simon d'Anglure, vicomte d'tétoges et seigneur 
de Nogent. 

21. Salailin d'Anglure, son fils. 



NOTES. 291 

22. Thierry de Lenoncourt, bailli de Vitry, 

23. Philippe de Lenoncourt, seigneur de Gondre- 
court (son frère), écuyerde René. 

24. Jean du Bellay. 

25. Jean Amenard, seigneur de Chauzé. 

26. Antoine de Clerembault,, seigneur du Plessis. 

27. Jehan de Fenestrange, sénéchal du Barrois et de 
la Lorraine. 

28. Jehan, comte de Nassau et Sarrebruck. 

29. Jehan, sire de Belleville et de Montagne. 

30. Ferry de Lorraine. 

31. Jean d'Anjou, duc de Calabre. 

32. Jean de Beau va u> seigneur de Manonville, séné- 
chal d'Anjou, chambellan de René et de Louis XL 

33. Jean de Cossa. 

34. Louis de Bournand, 

35. Gui de Laval,, sire de Loué. 

36. Jean du Plessis, dit le Bègue, seigneur de Par- 
nay,qui futviguier de Marseille. (Il portait pour armes: 
d'azur au lyon d'or, armé et couronné de gueules, avec 
cette devise: à jamais celle ! 

37. Guichard de Montberon, seigneur de Mortagne- 

38. Jean, comte de Salm. Devise .Oncques ne jamais. 

39. Jacques de Brezé, comte de Maulevrier. 

40. Bermond de Lêvis, baron de la Voulte, en Viva- 
rais. 

41. Jacques de Pazzi, Florentin, (l'un des conjurés 
contre les Médicis pour la liberté de sa patrie ). 11 de- 
vint viguier de Marseille en 1459, 1462 et 1464. 

42. Gui d'Avaucour, seigneur des Loges. 

43. Hardoin de la Jaille, seigneur de la Roche-TaL 
bot, grand sénéchal. (Il dédia à René II, dit Champier, 
« un avis très considérable et très curieux, touchant 
« les combats en champ-clos. » 



nç)ï ' NOTES. 

44. René du Mas, seigneur de Rétal, et dcMatefelon. 

45. Pierre de la Poulère, seigneur de Renestage et 
de la Motte-Messencé, en Loudunois. 

46. Assé Riboule, seigneur d'Assé. 

47. Gabriel de Valori, l'un des exécuteurs testamen- 
taires de Louis II d'Anjou. ( Louis III l'avait nommé 
panetier de sa maison , et lui donna la terre d'Aiguil- 
les. Voyez tome II, liv. VIII. ) 

48. Bertrand de Valori, (frère du précédent) maître 
d'hôtel de René. 

49. Charles de Castillon. 

50. Bertrand de Beauvau, seigneur de Précigny. 
Il avait été conseiller et chambellan de Charles VII. 

René le nomma grand maître de son hôtel, et prési- 
dent de la cour de Provence en 1462. Ayant perdu 
successivement ses trois épouses, Jeanne de la Tour- 
Landry, Françoise de Rrézé, et Françoise du Châielet, 
Bertrand de Beauvau espérant rentrer en grâce au- 
près de Louis XI par la protection de René, consentit 
à épouser Blanche d'Anjou dame de Mirabeau, fille 
naturelle de ce prince. 11 dit lui même dans son testa- 
ment: a que Louis XI ayant prins imagination contre 
« lui l'a chassé de Paris... et lors s'estant retiré en 
« Angiers, le roy de Secile ne voulust qu'il logeast à 
a Thostel du dicî lieu dont il estoit capitaine. Estant 
(( lors en grand'tribulacionj on vint lui parler de par 
ti le roy de Secile du mariage de sa fille naturelle, et 
« qu'il le releveroit de ses grands travaux, par quoy 
« il consentit au dict mariage... (Dans le même Lesta» 
« ment, il se plaint grandement de Blanche, comme 
« ne l'ayant servi, aymé ni honoré, comme bonne 
« femme doist faire son mari ). » 

Bertrand de Beauvau mourut à Angers le 30 Octo- 
bre I i74. Son cri de guerre était: Précigny au sietir. 

51. Robert de Saint-Scverin, qui avait épousé en 



NOTES. ^ 9 5 

premières noces, Isabelle, fille du duc d'Urbin, est le 
dernier des chevaliers du Croissant cités par les his- 
toriens (*). 

(17) La curieuse relation de ce tournot a été écrite 
par Louis deBeauvau que l'on croit né à Aix ou à Mar- 
seille, et qui avait été élevé en Provence dont il 
devint grand sénéchal. 

La famille de ce chevalier était originaire du châ- 
teau de Beauval ou Beauvau (Bellavallis) situé dans 
un riant vallon à trois lieues deBeaugé. (11 n'en reste 
plus de vestiges. Celui de Jarzé appartenant à la même 
famille existe encore ). 

Raoul de Beauvau était connu en Anjou dès l'an 
1025, et ses descendants, Raoulou René de Beauvau,, 
ainsi que Gérard de Jarzé, son frère, deux des plus 

(*) Voyez manuscrits de la bibliothèque royale, fond de S.t Victor 
N°. 72^9, fol. ^4- — Scevole de Sainte Marthe, hist. gén. de la mai- 
son de Beauvau, p. 120. Add. aux mémoires de Castelnau,II fol. 
523. — Histoire de France, tome XVI, p. 3£o. Abrégé chron. de 
Lorraine , II, p. 204. Wuîson de la Colombière, I er fol 107 , Papou, 
tome III, p. 353. Bouche II, fol. 467. Bourdigné, fol. i55. Gaufridi 
liv. VIII fol. 3i6. — Science héroïque, Wulson de la Colombière, p. 
467. — F avin, théâtre d'honneur, p.6o3, 8o5. — Manuscrit delà 
bib. royale. Fonds de Saint Magloire, N Q . 523. — Anselme, hist 
gén. de la maison de France, 1, fol. 23r. — III, Hir«t. antiquité 
d'Anjou, p. 4^2. — DomCalmet. hist. de Lorraine IL fol. 8/^5. — 
Mr. Chevrier tomell. p. 3o. — Moréri. H. fol. 469, 5i5. fol. 297? 
lV,fol. 3i. — Dom Romuald trésor chron. et historique, tome III, 
fol. 344-Belleforest,fol. 4 n.— Robert, état de la noblesse provençale, 
tome II, p. 170. — Louvet, additions et illustrations , tome le 1 , p. 
3. La Croixdu Maine, fol. 43i. Montfaucon,III, fol. 256,a58, pi. 47 
Anselme, tome I r . fol. 706.— Hist. des grands ofliciers.II.fol.1292. 
Gianone III. liv. XX. chap. III. p. 36. — Hist. des rois de Sicile II i • 
p. 285. — Legouvcllo, hist. de René, p. 19. Manuscrit des armoiries 
de l'ordre du croissant, bibliothèque royale. No. y8i3. — Manus- 
crit de l'orbe du Croissant, bibl. de M. Nocl , notaire à Nancy 
— Dissertation du père Honoré de Sainte-Marie, p. 372, 457 > etc 



q 9 4 NOTES. 

vaillants chevaliers du XIII e . Siècle, rendaient hom_ 
mage aux comtes d'Anjou, debout, lépéy au côté , et 
la barette en tête, à cause de la parenté. (Cum gladio 
et biretta propter parentiam). 

Pierre de Beauvau, père de Louis, avait été séné- 
chal d'Anjou et chambellan du roi Louis II. Désespéré 
de l'insensibilité d'une dame qu'il aimait avec passion, 
et à laquelle il avait donné les preuves les plus rares 
de constance, il entra, dit-il, « dans une chambre à 
« côté de celle de son maître, le roi de Sicile, et jectant 
« au hasard les yeulx sur quelques romans qui s'y 
« trouvaient, il luy tomba sous les mains ung petit li- 
ft vre en langue italienne que l'on appelle Phislostra- 
« cle, lequel fusî jadis faict par un Florentin, nommé 
« Pétrarque (Boccace)... Il en trouva les aventures si 
a conformes aux siennes, et si analogues à sa situation 
« présente, qu'il se mistà le translater en larmoyant, 
« tant ce subject est triste. C'est ainsi qu'il traduisit? 
« dans un style très piteulx et plaisant la façon et ma- 
« nière, comment Troyle, filz au roi Priam, s'enna- 
ct moura de la belle Criseida, pendant que les Grecs 
« tenaient Troye assiégée, et comment elle changea son 
« amour vers la fin, en la mettant en oubli pour 
« Diomédes de Grèce. » 

A la fin de sa traduction, Pierre de Beauvau ajoute: 
« Que jadis, il faisoit plaisants dicts et gracieuses chan- 
ce sonnettes, mais qu'à présent ung amour malheureux 
« et sans espoir, lui faict traduire malgré luy et contre 
« sa droicte nature, ce traité de douleurs (*). » 

La beauté qui le désespérait ainsi était Jeanne de 
Craon, fille de Pierre de Craon, seigneur de laSuze, et 

(*)Oe Manuscrit faisait partie de la collection de la ValJière, 
sous le N°. 36x7. Il paraît qu'il fut composé pour Valentine de 
Milan. On y lit la touchante devise: Rien ne m'est plus; plus 
ne m'est rienl 



NOTES. -jgS 

mariée à Ingelger d'Amhoise. Elle excita long-temps les 
plaintes et les tourments de l'amoureux sénéchal, se 
brouilla souvent avec lui; mais étant devenue veuve, 
elle consentit à l'épouser. ( Jeanne de Craon, enceinte 
de Jean de Beauvau son deuxième fils, se décida à su- 
bir l'opération césarienne ). 

Louis de Beauvau, son fils aîné, seigneur de Cham- 
pigny et de la Roche- sur- Yon , obtint de bonne heure la 
confiance et l'affection de René autant par sa valeur et 
sa fidélité, que par les grâces de son esprit, ou ses ta- 
lents poétiques. Il suivit ce prince dans la campagne de 
Normandie, et fut nommé gouverneur de Marseille en 
1459. 11 était premier chambellan de René, lorsque ce 
prince l'envoya en ambassade à Rome, auprès du pape 
Pie II. 

Cet illustre seigneur y mourut la même année, 
ayant, dit-on, conseille de tout son pouvoir à René de 
conclure son dernier traité avec l'Italie et l' Aragon. 

Louis de Beauvau avait épousé en premières noces, 
Marguerite de Chambley, ensuite Jeanne de Beaudri- 
court, et Jeanne de Beaujeu. 

Il laissa de son premier mariage, Isabelle de Beau- 
vau, mariée à Jean II de Bourbon, comte de Vendôme, 
cl père de François de Bourbon, ayeul de Henri IV. 

Louis de Beauvau fut enterré à Angers, dans l'église 
des cordeliers. Il était représenté à genoux , sur un des 
vitraux derrière le grand autel. Dans la gravure qu'en 
a donnée le père Montfaucon, la figure du grand séné- 
chal paraît aussi spirituelle que douce. Il porteles che- 
veux très courts, et ses armes sont ciselées sur sa cui- 
rasse. 

La figure de Marguerite de Chambley, peinte sur les 
mêmes vitraux, était très jolie. Sa coiffure était une 
espèce de mitre, avec un croissant placé sur le front/ 



296 NOTES. 

Sa robe était mi-partie des armes de Beauvau et des siennes 

Le souvenir du Maréchal, prince de Beauvau, digne 
rejeton de cette antique famille, est encore vénéré en 
Provence dont il fut gouverneur. 

Le manuscrit en vers où Louis de Beauvau a retracé 
la relation du tournoi de Tarascon, est un in- 4°. de 
42 feuillets seulement, en vélin, assez bien conservé, mais 
qui n'offre qu'une seule miniature placée en tête du 
livre. Elle représente une bergère habillée de noir, et 
portant une espèce de bonne! auquel est attaché un 
voile violet. Elle est assise au milieu d'une prairie sur 
un coussin violet et or; un petit chien et sa houlette sont à 
ses côtés j et elle tient des fleurs éparsessur ses genoux. 
Ses moutons sont parqués, el paissent non loin de la 
bergère. En face d'elle, et en dehors d'une barrière, 
est un arbre auquel sont suspendues deux cottes d'ar- 
mes, l'une blanche et Vautre noire. Les armes de Beau- 
vâti décorent aussi la miniature., entourées de glands 
d'or* SoUs deux troncs d'arbres qui se touchent et sont 
réunis par deux pointes de fer, on lit la devise de 
Louis de Beauvau: Sans départir ! 

La reliure du manuscrit est en veau fauve fort usé, 
où Von distingue à peine des roses., des fleurs de lys e* 
des autruches, 

Cette relation que le père Bicais et le père Papon ci- 
tent comme une lettre en prose et en vers, est un petit 
poème adressé par Louis de Beauvau à son ami, Louis 
de Luxembourg, alors âgé de trente-un ans, et plus 
connu sous le nom de connétable de Saint-Paul. 

Ce prince commandait Pavant-garde de Charles-le- 
Téméraire à la bataille de Monthlery, et Louis XI ne le 
lui pardonna point. «Par la Pasque-Dieu! (s'écria-t-il* 
lussitôt que le duc de Bourgogne le lui eut livré ), 
« je le ferai mourir quoiqu'il puisse arriver ! » Il ne 
tint que trop parole. 



NOTES. 297 

Le comte de Saint-Paul condamné comme criminel 
de lèze-majesté , fut exécute en place de Grève, le 
19 Décembre 1476, devant près de deux cent mille 
personnes, dit un auteur du temps. 

« Ha Dieu soit loué ! voici bien rude sentence! » 
s'écria-t-il, en entendant prononcer son arrêt; mais il 
s'y soumit avec courage et résignation. Il avait chargé 
son confesseur de remettre à son petit-fils, une pierre 
qu'il croyait efficace contre les poisons. « Beau-père, 
«dit-il, vous le prierez qu'il la porte toujours au col pour 
«l'amour de moi !» Ce dernier vœu ne fut pas rempli, 
car Louis XI aussi superstitieux qu'il était cruel., s'em- 
para du prétendu talisman. 

Le connétable avait épousé, le 16 Juillet 1435, Jeanne 
de Bar, comtesse de Marie. 11 se remaria le I er . Août 
1466, à Marie de Savoie. (*) 

(18) Philibert de l'Aiguë ou de Aqua, surnommé le 
Magnifique, était fils de Jean et de Marguerite del'Aigue, 
dune famille originaire de Bourges. 11 fut conseiller et 
chambellan de René, qui lui fit épouser, dans son pa- 
lais d'Aix, le 31 Mars 1470, Louise déraison, fille de 
Pierre d'Oraison et de Briande de GIande>ez. 

Jean d'Anjou envoya Philibert de l'Aiguë en ambas- 
sade vers le pape Paul IL Le 5 Août 1480^ Yolande le 



(*) Moréri I .«, fol. 694, 697, III fol. 7 55. 853, 85 7 . — Dict. 
des hommes illustres de Provence III, p. 71. — Catalogue de ia 
Vallière, p. 509. — Scèvole de Sainte Marthe , hist. gén. de la mai- 
son de Beauvau. — Bouche, avocat, II , page 299. — Papou , 
tome III, preuves. — Millin, voyage dans le Midi de la France 
III, p/443. — Manuscrit de Jabibl. royale ,Colbert N°. 4^69, 7907.— 
Anselme, III. foi. jiS. — Art de vérif. les dates, fol. 565.— Hist, 
de France, tome XVII I, p. 197. Daniel hist. de France tome VII, 
f.669. — Montfaucon III, fol. 267 , pJ. 64 , fig. 7. — Bodiu, 
recherches historiques sur l'Anjou, tome I e ". p. 368, etc, etc. 



298 NOTES. 

nomma sénéchal de Bar. On ignore en quelle année il 
mourut. 

Ses descendants prirent le nom de Acqua d'Oraison. 

Un Estienne de l'Aiguë, disent Duverdier et Lacroix 
du Maine « a escript ung traité de la propriété des tor- 
k tues, escargots, grenouilles etc., et a traduit les corn- 
<c mentaires de César et de Hirlicus Opius. Paris 1530. 
« Galliot Dupré. » (*) 

(19) Philibert de Lenoncourt, d'une des plus ancien- 
nes familles de Lorraine, était troisième fils d'Herman 
de Lenoncourt et de Jeanne de Luxembourg. Il avait 
été, ainsi que son frère aine Thierry III, l'une des 
cautions du roi René., et devint comme lui chevalier 
du Croissant. 

Philibert reçut de son maître, le 24 Février 1169, le 
village et comté de Norroy près de Pont-à-Mousson, en 
récompense des services qu'il lui avait rendus « dès 
« son jeune âge et au recouvrement du royaume de 
« Seeile, ou il avoit esté en la compaignie du duc de 
« Calabre. » René ajoutant à ce don les domaines qu'il 
possédait au village deRechicourt, nomma Philibert son 
grand écuyer et san lieutenant dans le duché de Bar. 

Louis XI lui accorda le titre d'écuyer, de chambel- 
lan et de conseiller. 

Philibert qui vivait encore en 1483, avait épousé 
Catherine de Beauvau, fille de Bertrand, sire de Préei- 
gny, et de Jeanne de la Tour-Landry. 

Cette famille formait avec celles des duChâtelet, Li- 
gnéville et iïaraucourt, ce qu'on appelait les grands 



(*) IJist. héroïque de la noblesse provei cale , tome II. — Duver- 
dier, fol. 2~8. — Kobert, état de la noblesse provençale II. j>. 
43o. — Familles Françaises par A. L. de PAi^ue, }>. 179. La- 
croix du Maine fol. 70/ 



NOTES. a 99 

chevaux de Lorraine. Armes: d'argent à la croix en- 
grelée de gueules. (*) 

(20) Coaraze, Couraze, Corras, (ou Courras, selon 
le poète Chapelain, était un seigneur Béarnais qui pos- 
sédait peut-être alors le château de Coarasse dans le- 
quel Henri IV fut élevé. 11 se distingua surtout au siège 
d'Orléans où il fut blessé. 

Une famille du même nom, et conuue dès le XIII e siè- 
cle , était établie dans la ville d'Apt en Provence. Elle 
s'y éteignit vers l'an 1468. Elle portait pour devise: 
Meminisse juvabît. 

Jean de Couraze était grand maître du mont Car- 
mel en 1350. (**) 

(21) Honorât ou Honoré de Berre, seigneur de Cour- 
bon et d'Enlrevennes ( que René lui donna ) possédait 
encore dix-sept villes ou villages en Provence. 

Son rare mérite, ses lumières et son dévouement le 
firent successivement nommer chambellan et conseil- 
ler de René, de Louis XI, et de Charles VIII. 

Par une ordonnance datée de Beaugé le 21 Février 
1464, et dont le préambule renferme les plus grands 
éloges, René avait appelé Honoré de Berre au gouverne- 
ment de la tour de Marseille. Il succédait en cette qua- 
lité à Louis de Beauvau. 

Honoré de Berre épousa Catherine d'Esparron , dame 
de Cadarache, dont il n'eut qu'une fille mariée à Louis 



(*) Anselme, tome II, fol. 5i. Moréri III, fol. 379. — Delai- 
gne familles Françaises, p. 187. Nobiliaires, hérauts d'armes et 
histoires de Lorraine, etc, etc. 

(**) Histoire de Jeanne d'Arc, tome II, p, 66,91 . 1 3g. — Char- 
tier, hist.de Charles VII. IMéra. historiques, tome VIII. p. 8o„ 
Hist. manuscrite de la ville d'Apt. hist. de Tordre de Saint 
Lazare, etc. 



5oo NOTES. 

I er de Villeneuve, en faveur duquel Louis XII érigea la 
baronie de Trans en marquisat, la première dignité do 
ce nom connue en France. 

Honoré de Berre se remaria à Hélène de Saint-Seve- 
rin, et en eut un fils. Mais il mourut jeune,, et avec ce 
dernier rejeton s'éteignit l'antique fnmille de Berre. (*) 
(22)Lemanuscritoriginal de cet ouvrage intitulé «livre 
«des tournoys,ou traité de la forme et de la manière des 
«tournoys à plaisance » , existe dans la collection de la 
bibl. royale sous le N°8352. Wulson delà Colombière 
en a fait imprimer la première partie dans son théâ- 
tre d'honneur, et les dessins en sont gravés avec le plus 
grand soin. 

D'après le catalogue de Debure, il paraîtrait que la 
deuxième partie faisait également partie de la biblio- 
thèque royale, formant un in- 4°. eu velin de soixante 
et un feuillets peints en or; mais nous n'avons pu le 
découvrir. 

Le manuscrit j\"°. 8352, entièrement écrit de la 
main de René, est un in-4° de 105 feuillets sur un pa- 
pier grossier, tel que l'on s'en servait généralement à 
cette époque. (On sait que l'usage du papier ne remonte 
pas au-delà du règne du roi Jean). 

On lit sur la première feuille: « Le présent livre a 
« été dicté par le roi René de Secile et painct de sa 
« propre main. » 

Il le dédie en ces termes à son frère: 

« A très bault et puissant prince, mon chier, très 
« améet seul frère germain, Charles d'Anjou, comte 
« du Maine, de Mortaing, de Guise, etc, etc. 

« Je, René d'Anjou, vostre frère, vous fais sçavoir 

(*) Robert, état de la noblese rie Provence, tome I er . p. 386. — 
Chronique de Provence, fol. 6/ji. —Tablettes historiques, etc, 






NOTES. 5ot 

« que pour le plaisir que je cognois des piéça ( depuis 
« long- temps) que prenez à veoir histoires et dictiez 
a nouveaulx, me suis advisé de vous faire ung petit 
« traité au plus long que j'ai sçeu, de la forme et de- 
« vis, comme il me sembleroist que ung tournoys serait 
« à entreprendre à la cour ou ailleurs, et mesmemenl 
« sur les anciennes façons qu'ils les souloient faire en 
« France, comme j'ai trouvé par escripture, etc, etc. 

Les peintures qui ornent ce curieux manuscrit sont 
lavées à l'acquarelle et retouchées à la plume. Elles of- 
frent le plus grand intérêt, sous le rapport de la fidé- 
lité des costumes du temps*, mais il est à regretter 
quelles n'aient point été exécutées sur vélin, car la 
finesse et l'éclat des couleurs ont été totalement al- 
térés. 

Le premier de ces dessins représente une foule de 
personnages qui doivent figurer au tournoi. 

La gravure qu'en donne Wulson de la Colombière 
en offrirait une idée exacte, si elle pouvait rendre le 
mélange piquant de tant de couleurs variées ei les 
nuances d'or et d'argent qui brillent à la luis sur les 
vêtements des dames, ainsi que sur les armures des 
chevaliers. 

Le second nous montre un héraut d'armes présen- 
tant une épée au duc de Bourbon, désigné par René 
comme défendant un tournoi contre le duc de Breta- 
gne. (Le duc de Bourbon est assis sur un fauteuil en 
drap d'azur semé de fleurs de lys d'or. Sa coiffure est 
très bizarre. ) 

Dans le troisième dessin, le roi d'armes du duc de 
Bretagne montre à Charles de Bourbon , les blasons 
«les chevaliers Bretons qui se proposent d'assister aux 
joutes. 

Les 4 e , 5 e , 6%7 tf , B%9% IO et IL dessins represen- 



3os NOTES. 

lent les diverses armes dont doivent se servir les cheva- 
liers. 

Dans les 12 e , 13 e , 14 e et 15 e , René a voulu désigner 
les chefs du Pas d'armes prêts à se rendre au tournoi. 

Les 16 e et 17 e représentent la lice et les échafauds, 
ainsi que l'entrée du sergent d'armes au château, au- 
près duquel le tournoi doit avoir lieu. (On croit re- 
connaître l'extérieur du palais de Tarascon). 

Les n°. 18 e , 19 e , 20 e et 21 e , expliquent la manière 
dont les écus blasonnés doivent êlre rangés le long des 
cloîtres, et montrent l'entrée des juges d'armes, vêtus 
de longues robes rouges. 

Dans le 22 e , on voit les dames et damoiselles faisant 
la visite des timbres. Leurs costumes et leurs bizarres 
coiffures rendent ce dessin très remarquable. Derrière 
les arceaux en ogive, paraissent les hérauts d'armes et 
les pages, portant sur les heaumes des chevaliers leurs 
étendards, bannières, ou banderolles. 

Dans n°. 23, le tournoi est prêt à commencer. Le 24 
retrace le moment où les poursuivants d'armes vont 
briser les barrières à coups de hache. C'est sans contre- 
dit le plus curieux de l'ouvrage. 

Dans le n°. 25,1e tournoi est engagé et cette com- 
position est la plus importante par son étendue et par 
le soin que l'auteur y a apporté. Il est vraisemblable 
que René a cherché à donner à ses figures la ressem- 
blance de plusieurs princes et chevaliers de son temps. 
Les têtes, en général, ne manquent pas d'expression, le 
dessin en est même assez correct. Mais comme dans la 
plupart des peintures du XV e siècle, les formes sont 
maigres, sèches, et les corps ont de laroideur. 

Le 26 e et dernier dessin représente la dame et le 
chevalier d'honneur assistés des juges du camp, allant 
décerner le prix aux vainqueurs du tournoi. 



NOTES. 5o3 

Louis de Bruges, sire de la Gruthuse, (armé cheva- 
lier de la main de Philippe-le-Bon, à la journée de la 
Grave, nommé en 1461 comte de Wincesler, et en- 
suite ambassadeur en Angleterre), donna à Bruges en 
1491 , conjointement avec le sire de Ghislelle, le spectacle 
d'un tournoi où l'ordre et le cérémonial prescrits dans 
l'ouvrage du roi René furent scrupuleusement observés. 
Ensuite le sire de la Gruthuse fit faire une magnifique 
copie sur vélin du manuscrit et des dessins de René. 

Louis de Bruges voulut sans doute l'offrir au roi de 
France, car on lit au commencement de ce précieux 
manuscrit, les vers suivants qui précèdent le texte du 
roi de Sicile: 

Pour exemple aux nobles et gendarmes, 
Qui appètent les faits d'armes hanter, 
Le sire de la Gruthuse duyct ez armes, 
Voulut au roi ce livre présenter (*). 

La première miniature représente Louis XII (ou 
Charles VITI ) assis sur un trône, et le sire de la Gru- 
thuse, avec l'habit de chevalier de la toison d'or, lui 
offrant son livre relié en noir. 

La devise de ce seigneur était: Plus est en vous. Il 
portait pour armes: d'or à la croix de sable, écartelée 
« de gueules au sautoir d'argent, ceiutré d'or et une 
« tête de capricorne de sable, acornée d'or, ailée d'un 
« vol d'argent. » 

Il mourut en 1493. 

On avait conservé un tableau représentant Louis de 
Bruges donnant un déjeûner de chasse au duc de Bour- 



> 



(*)Voyci bibl. royale, N*. 835i,445- — Il est relié en maro- 
quin rouge ) 



5o4 NOTES. 

Honoré Boucue ( hist. de Provence ) protend que 
René dédia son livre des tournois à Louis III d'Anjou , 
son frère. On a écrit aussi qu'il l'avait offert et dédié 
au roi Louis XI ). (*) 



(*) Wulson de la Colombière, théâtre d'honneur, I er . chap. 5. 
fol. 49- — Essais sur Paris, Sainte Foix, tome 1 er , p. 254» — Hist. 
des ducs de Bourgogne, tome 1 er , p. 287. — Bouche hist. de 
Provence II, fol. ^0. — Catologne de la Valière^ tome I er , p. 
35. — Manuscrit du tournoi de la Gruthuse , bibl. royale _,TN°. 
$35 1. hist. de la chevalerie françoise, par J. M. Gassier, chap. 
XXXlH,p. 291. 



4 



NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES. 



»<&■©€>-« 



LIVRE V. 

(I) « Avant le siège de Honfleur, dit Monslrelet, le 
« roi se retira en une abbaye sur la rivière de Seine,, 
« nommé Jumièges, à cinq lieues au-dessous de Rouen. 
« En icelle abbaye, trouva le roi une damoiselle nom- 
« mée la belle Agnez, qui estoit venue, comme elle di- 
te soit, pour avertir le roy, et lui dire que aulcuns de 
« ses gens le vouloyoit trabir et livrer ez mains de ses 
« anciens ennemis les Anglois.... de quoy nerov ne tint 
« guères compte et ne s'en fist que rire.... El finalement 
« luy printce flux de ventre, dont elle fust malade par 
h espace de temps., durant laquelle maladie, elle eut 
« moult belle contrition et repentance de ses péchés, et 
« lui souvenait souvent de Marie-Ma^deleine qui fust 
« grant pécheresse.... Ayant reçu les sacrements, de- 
ce manda ses heures pour dire les vers de St. Bernard 
« qu'elle avoist escripts de sa main.... Elle dist à ceulx 
« qui l'entour oient : que c'estoit peu de chose orde et 
« puant de nostre fragilité.... et après qu'elle eust faict 
« ung grand cry, en réclamant Dieu et la benoiste 
« vierge Marie, se sépara son âme de son corps, le 
« lundi 9 de Février 1450, environ six heures du 
« soir. » 

Monstrelet ajoute : « que la hayne de Charles VII 
« contre Louis XI venait de ce que ce prince avait plu- 
« sieurs lois blasmé et murmuré contre son père pour 
« la belle Agnez., qui estoit en la grâce du roy beau- 
« coup plus que n'estoitla royne qui estoit moult bonne 

TOME II. 20 



3o6 NOIES. 

« dame et honorable, dont le dauphin avait grant dcj- 
<( pit, et par despit, il lay fist îa mort avancer (*). » 
(2) A une liene de la cité 

D'Angers, est aussi la Basmette, 
Beau couvent, auprès duquel lieu, 
Est la place sacrée à Dieu, 
dit l'auteur des blazons. 

Cet ermitage, appelé aussi Bamêtte ou Baumctfc, 
s'étant successivement augmenté, René y fonda un 
couvent de Cordeliers en l'honneur de son confesseur 
le bienheureux Bernardin. 

On prétend qu'après avoir posé la première pierre 
de l'église, il se lava les mains dans un plat de faïence 
que les maçons incrustèrent dans les murs où on l'a 
conservé long-temps. On a dit aussi que ce plat était 
celui davis lequel René recevait sa portion lorsqu'il al- 
lait dîner au eau vent de la Baumetle, ce qui lui arri- 
vait fréquemment. On ajoute qu'une inscription en let- 
tres gothiques avait consacré cette tradition (**). 

La chapelle de la Baumelte est encore très bien con- 
servée ; mais les vitraux sur lesquels étaient peintes les 
armes de René, blazonnées avec celles d'Angleterre et 
de Lorraine en ont disparu. L'escalier qui conduisait à 
cette chapelle offrait à gauche cette inscription : <c Le 
« roi René m'a sis en ce lieu 1464. » 

On montre encore aux voyageurs qui visitent cet 
ermitage, le réfectoire des moines et leur ancienne bi- 
bliothèque, dont les rayons et le plafond de la voûte, 
entièrement boisé, n'ont point été détruits. Les manus- 
crits et les in-folios étaient attachés aux rayons par 
des chaînes, ce qui a donné occasion à l'auteur du 

(*) Monstreiet, tome II, fol. 190. Art de vérifier les dates. 
(**)Lebas peuple appelait ordinairement cette assiette/ kplat 
a barbé durai Ht ne. 



NOTES. Sg 7 

nouveau théâtre du monde de faire ia réflexion sui- 
vante : 

« Hors la ville d'Angers se voit le couvent de la 
« Baumettc sur le plan de la Ste. Baume, et est plus 
« agréable je m'asseureaux passants qu'à ceux qui lha* 
« bitent. Son église , ses tours, sont pratiquées dans le 
« roc. Jugez si ce n'est pas une prison, puisque lesmoils 
« et les doctes y sont aux fers, dans une ancienne bi- 
a bliothèque où les livres sont enchaînés ? » 

Le Pseautier du roi René était au nombre de ces vo- 
lumes conservés avec le plus grand soin à la Baumette. 
Il fait maintenant partie de la bibliothèque publique 
d'Angers. C'est un manuscrit in-4° sur vélin,, relié en 
veau fauve. On y remarque des notes d'une écriture 
plus petite qui pourraient bien être de la main de René. 
Ce prince fit présent de ce manuscrit aux Corde liers, le 
8 Novembre 1465, ainsi que le prouvaient les mots 
écrits sur le premier feuillet: 

« Le 8 Novembre 1463, le roy René de Jérusalem 
« et de Sicile, duc d'Anjou, donna aux frères religieux 
« de la religion et observance de monseigneur St.-Fran- 
« cois, estant en son esglise de la Baumette-les-An- 
« gers, le présent pseautier, pour demeurer et estre à 
« perpétuité au dit hermitage, pour le divin service de 
« ladite esglise, et pour plus grande approbation du 
« dict don , à eulx faict par le dict sieur du dict présent , 
« le dict seigneur à cy mis et apposé son seing manuel, 
« faict mettre et apposer le mien de moy Jean Allar- 
« deau, son indigne secrétaire, et protonotaïre de N. S. 
« P. le pape, les jours et ans ci-dessus. 

« Présents, Jean de Beauvau., sieur du dict lieu, sé- 
« néchal du pays d'Anjou, et Bertrand de la Haie, 
« seigneur de Malelièvre : Saladin dAnglure, seigneur 
a de Nogent, chambellan, et maistre Jehan Breslay, 

20* 



5el NOTES. 

« JHg€ ordinaire du pays d'Anjou, tous conseillers du 
a dict sieur, et plusieurs aultres gentilshommes. 

Signé René, manupropriâ, et plus bas, Allardeau(*). 

Lei Cordeliers montraient aussi parmi les livres rares 
enchaînés à leur bibliothèque, des manuscrits qu'ils 
croyaient être de la main même des pères de l'église. 
Un d'eux, donné par René, renfermait des commen- 
taires sur les pseaumes. 

Cent cinquante ans après leur fondation, les Corde- 
liers abandonnèrent le couvent de la Baumette, où 
Rabelais fut longtemps exilé. On y montrait encore , 
avant la révolution, la cellule qu'il avait occupée pen- 
dant sa pénitence. 

Philippe de Nérestan, tué au pont de Ce, reposait 
dans la chapelle. 

L'affection que René portait à l'ermitage de la Bau- 
mette lui fit désirer qu'une fois l'année, ce couvent de- 
vint le but d'une réunion de tout le peuple d'Angers, 
et il y établit, pour l'y attirer, une foule de jeux et de 
divertissements. Aussi était-il passé en proverbe :« que 
(( pour être gai toute l'année , il fallait avoir fait ce 
<( jour-là une visite au père gardien de la Baumette. » 

Cette promenade continue à être fréquentée, mais 
on y regrette toujours ce mélange de plaisirs cham- 
pêtres , ces courses dans le jardin autrefois si bien 
entretenu, et ce repas offert par les bons religieux à 
leurs amis de la ville (**). 

(3) A environ une lieue d'Angers, sur la Mayenne, 
René possédait à Reculée, un jardin et une galerie d'où 

(*) Cette feuille Sexiste plus dans le psautier qui est du reste 
parfaitement conservé. 

('*) Legouvel!o,p. 21. Blasons, p. 357. — Péan de la Taillerie, 
description d'Angers , p. 1 3 1 . Duverdier , fol. 161. — Nous eau 
théâtre du monde, pi 195. Journal d'Angers* 






NOIES. 009 

l'on découvrait la ville entière et le château. Ce prince 
se plût à orner celte galerie de ses peintures., et fit sculp- 
ter ses armes en marbre en dehors des murs du jardin . 

La maison modeste Ou le bon roi se rendait souvent 
à pied ou eu bateau n'a point été détruite, et l'on voit 
tout auprès un reste de tourelle ainsi que la toiture de 
la galerie supportée par des piliers en briques. 

11 y avait aussi, dit-on, la chapelle de la reine de 
Sicile, et une vaste salle dans laquelle Marguerite d'An- 
jou reçut les ambassadeurs d'Angleterre, et où plus 
tard, le 19 Novembre, ( l'année de la mort de son 
père, ) cette princesse renonça eu faveur de Louis 
XI au duché de Bar et de Lorraine. Jean de Vignole , 
doyen d'Angers, et Jean Binel, juge d'Anjou, y étaient 
présents. 

Cetle maison historique est occupée aujourd'hui par 
un atelier de charonnage, ou habitée par de pauvres 
gens. Aussi Reculée n'oftrit-il plus que des souvenirs.... 
Au XV e siècle, le coteau où il est situé n'avait poini 
les habitations qui le bordent 5 il était couvert de bos- 
quets ou de champs cultivés. 

René y fit bâtir un autre pavillon qui passa ensuite 
aux chanoines réguliers de Ste. Catherine de Laval. 

Ce bon prince aimait beaucoup ses voisins de Reculée 
et s'amusait à prendre avec eux le plaisir de la pèche. 

En témoignage de cette bienveillance constante, il 
leur permit de porter le jour de la fête Dieu ( ou sacre 
d'Angers ) un énorme flambeau appelé torche, sur le- 
quel étaient peints différents traits de la bible. Les pê- 
cheurs étaient précédés de trois ménétriers. 

Le sindiç de la pèche de Réculée s'appelait roi des 
Gardons ( nom d'un poisson d'Anjou ) et présidait à la 
charlbaudc, espèce de fête qui avait lieu au mois de 



5io NOTES. 

Juillet. On y allumai! de grands feux de joie, comme au 
jour la St. Jean, dans les provinces méridionales (*). 

(4)Le père Lemoine, dans son art des devises, dit que Re~ 
a né, le meilleur mari aussi bien que le meilleur prince 
« de son temps, après la perte de sa femme avec la quelle 
« il crut avoir perdu tous ses plaisirs, et toutes ses joyes, 
« prit pour emblème un arc, dont la corde était rompue 
«etc. » 

M. Chèvrier prétend que René ne sétant soutenu que 
par les conseils d'Isabelle, « se dégoûta d'un trône pour 
« lequel il n'était pas né.. Qu'il quitta la Lorraine et y 
« fut peu regretté. Dévot et courageux, il vint en pro- 
« vence pour suivre les traces de ses bruyantes procès- 
« sions. Au goût de la peinture il réunit la manie des 
« vers. Il avait quelque fois de bons intervalles, et le 
« désir de combattre le saisissait au milieu de ses folies, 
« ou de pieuses bagatelles (**). » 

( 5 ) Ce livre de prières est un m-H° en vélin relié 
en maroquin rouge, et orné de magnifiques miniatures 
peintes par René, 

11 contient 150 feuillets dont les dix premiers parais- 
sent d'une écriture postérieure*, le texte en anciennes bâ- 
tardes à longues lignes est enrichi d'une prodigieuse 
quantité de lettres tourneur es peinlesen oreten couleurs 
brillantes. 

Ce manuscrit, consacré à Isabelle de Lorraine, de- 
vint ensuite un gage de la tendresse de René envers 
Jeanne de Laval à laquelle il le donna. 

Après la mort de cette princesse, il passa dans la fa. 



(*) Vie de Marguerite d 1 Anjou, 3. e partie, p, 189; — Duverdicr, 
fol. 164. 

( **) Le père te Moine , p. 27. (édit. in 4°- — Clievrier. hist. litfé- 
raire de Lorraine, loine III , p. ^0, ) 



NOTES. 5 1 r 

mille de la Tremouille. Les armes d'Henri , duc de Thou- 
ars , s'y voient encore. ( Il fut vendu 1200 francs ). 

Ce qui rend cet ouvrage plus précieux, ce sont des 
notes écrites sur les marges par René lui même., et qui 
rappelcnt plusieurs dates intéressantes sur sa famille. 

Parmi les ornements rehaussés d'or qui encadrent le 
texte., on remarque presque à chaque page, lare Tur- 
quoys en or et azur, dont les cordes d'argent sont dé- 
tendues., et la devise :^/to per Icnlare ,piaga nonsana- 

Les armes de René s'y rencontrent souvent aussi 
peintes avec un fini admirable. Plusieurs miniatures re- 
présentent un panier d'or d'où sortent des flammes rou- 
ges. Sous l'anse, on lit ce mot en lettres bleues: Tant. 

Un autre emblème offre une cloche d'or sur la quelle 
sont peintes les initiales R. J. entourées de ces mois: en un. 

Au milieu d'une tourneure plus grande que les au- 
tres et formée par les supports des armes de Runé., on 
distingue une souche d'or qui ri a au un seul je je- 
ton, et au-dessous de laquelle est suspendue la déco- 
ration du Croissant. 

René a peint dans ces mêmes heures une tête de 
Vierge très soignée et d'une expression assez agréable. 
Mais les contours offrent trop de sécheresse. Elle est 
couverte d'un grand voile d'azur, et entourée d'une au- 
réole d'or. (*) 

René avait peint aussi, dit-on, un manuscrit absolu- 
ment semblable, qui est passé de la bibliothèque du 
baron de Hohendorff, dans celle de l'empereur d'Au- 
triche, 

Un livre d'heures presque pareil et sous la date de 



(*) Cette miniature a neuf pouces trois ligues de hauteur surplus 
de six. pouces de large. Elle orne le feuillet en regard du premier 
eerps du manuscrit. 



3 ii NOTES. 

1458, est conservé à la bibliothèque publique d'Aix. 
M. de Mejanes l'avait acquis de la collection de M. de 
L'enfant. 

Ce manuscrit,, qui a certainement appartenu à René 
d'Anjou, offre les mêmes notes qui sont dans le pre- 
mier. Il renferme de plus le serment de l'ordre du Crois- 
sant,, une singulière prière latine à la Vierge, une orai- 
son à St. Christophe et une à St. René. 

On chantoit encore avant 1790, aux grandes messes 
de l'église de St. Sauveur à Aix, deux strophes d'une 
prose qu on retrouve dans ces mêmes heures, et qu'on 
attribue à René (*). 

( 6 ) « Ses barons et nobles du pays d'Anjou de Maine 
« et de Provence, voyant ce bon roy leur naturel sei- 
« gneur continuer toujours son dueil et regret de sa 
« defuncte espouse, ( combien jà fussent deux ans pas- 
« ses qu'elle estoil décédée, ) pour luy donner résjouis- 
« sance et compagnie nouvelle, luy firent tant de re- 
« monstrances, et tant le pressèrent de prières, qu'il leur 
« accorda de soy remarier à leur appétit. Par ainsy qu'ils 
« lui trouvassent quelque noble et vertueuse pucelle 
« qui fust à son gré, dont ses barons humblement 1ère- 
h mercièren!, lui promettant de brief lui en trouver une, 
« espérant par ce, le tirer delà mélancolie qui le tuait. » 

« Ils lui trouvèrent une très belle fille , nommée Je- 
« h mne de Laval,, vertueuse, saige, bien conditionnée, 
« et en bon aage d'estre mise en mariage., et en par- 
ce lèrent au roy René, lequel, ouy le vertueux rapport 
« qu'on lui fesoit d'elle, s'accorda volentiers de la pren- 
ne dre pour espouse(**). 

( *) Voyei catalogue des livres rares de laVallière, tomç I. c r, p. 
58 ,N.°285,N.° »4. 
(* * ) Bourdigné , foi. 102. 



NOTES. 5i5 

( 7 ) Le père Montfaucon s'est trompé en plaçant ce 
mariage en 1452. il est assez curieux de voir comment 
M. Chêvrier s'exprime au sujet de cette union. 

« René, dit-il, épousa Jehanne par bienséance, car 
« ce bon roy au milieu de ses accès de piété, avait pour 
'« maîtresse M", d'***. et en fesant des fondations aux 
« prêtres, le roy duc avait des enfants naturels. Samaî- 
« tresse joignait à une beauté singulière beaucoup de 
« force dans l'esprit; elle n'aimait pasRené (dit Ricodi) 
« qui alliait dans les choses joyeuses le sacré et le pro - 
« fane. Mais sa vanité était flattée de régner sur son maître* 
« Pour y parvenir elle devint dévote j peintre et poète \ 
« elle parvint à faire légitimer trois enfants, non 
« sans soupçons d'étranges aventures, ains le bon 
» roy, ajoute Ricodi _, ojoit tout, et saoulait ne rien 
« scavoir. Mais continue M. Chêvrier, si René était ins- 
« truit il commit une basesse (*) ». 

( Ce Ricodi cité pour garant., est un auteur apocriphe). 

(8)Moréri a commis une erreur en disant que Gui XIII 
de Laval épousa Isabelle de Bretagne en 1435, car 
Jehanne leur cinquième enfant, n'aurait puavoir vingt" 
un ans à l'époque de son mariage. 

Gui XIII en faveur duquel la baronie de Laval fut 
érigée en comté en 1429, épousa Françoise de Dînant 
dame de Chateaubriant après la mort d'Isabelle de Bre- 
tagne. Il mourut le 2 Septembre i486, laissant de cette 
princesse: 

Gui XIV, marié à Catherine d'Àlençon. 

Jean, à Jehanne de Perier. 

Pierre, archevêque de Rheirns etc. 

Yolande, Mariée à Alain de Rohan. 

Jeanne, reine de Sicile. 



(*) CUvrier, tome III, p. 3o. — i\Jontiaucon,lomeII,fol. js35. 



3i4 NOTES. 

Françoise, morte jeune. 
Arlusie ou Artuse, morte à Marseille. 
Hélène, qui épousa Jean de Malestroit. 
Et Louise, Mariée à Jean de Brosses, comte de Peu liè- 
vre (*). 

(9) « En la compagnie d'icelle dame, dit Bourdigne, 
a vint ung jeune prothonotaire, qui son frère estoiî , 
« nommé Pierre de Laval. » 

Il fui archevêque de Rheims en 1473, et succéda à 
Jean Juvénal des Ursins, mort le 14 Juillet de la même 
année. Il fut pourvu également des évêchés de St. Brieux 
et de St. Malo. 

Louis XI le comprit dans la disgrâce de René, et lui 
ôta le gouvernement de la ville de Rheims; mais Charles 
VIII qu'il sacra, le 30 Mai 1484, le rétablit dans toutes 
ses dignités et ses bénéfices. 

Il mourut le 14 Août 1493, âgé de 30 ans et deux 
mois (*). 

(10) Jean Bernard, d'abord professeur es loix, con- 
seiller au parlement séant à Poitiers, doyen de l'église 
d'Angers, maître des requêtes de l'hôtel, devint arche- 
vêque de Tours en 1441, (ou selon d'autres historiens, 
en 1445). 

Il mourut un jeudi, 24 Avril 1463 (ou 1466), lais- 
sant une réputation irréprochable. 

Etienne Bernard dit Moreau, son frère, avait été re- 
ceveur général des finances de Louis II d'Anjou, et le 
fut ensuite de Marie, sa fille, reine de France. Charles 



(*) Hist. des grands officiers de la couronne , Anselme, tome IV , 
fol. 8 : 3. MorériIII,fol. 7.4. 

(**) Moréri. tome III, fol. 7 i5. Le père Anselme Hf. fol .\n* 
Bourdigne. 



NOTES. 3i5 

VII qui le nomma son conseiller, lui permit de pren- 
re des armes d'azur à la fleur de lys d'or ^ au lieu d'un 
champ de sable à l'étoile d'or, qui étaient les siennes. 
Gui Bernard, évêque de Langres, était neveu de l'ar- 
chevêque de Tours. Il fut envoyé à Rome en 1448, 
avec l'archevêque de Rheims , Jacques Cœur et Tanne- 
guy du Châtel (*). 

(11) Un poète du XV. e siècle, nommé Antoine d'Aste- 
san, composa un ouvrage en vers sur le tremblement 
de terre qui eut lieu à Naples en Décembre 1456 , et, 
partisan zélé de René , il attribue en grande partie ce 
désastre à l'usurpation d'Alphonse V. 

Astesan né à Ast en Piémont s'attacha , dit-on , à 
Charles VII, qu'il loua ridiculement dans un stile am- 
poulé et barbare. Il n'en reçut que de médiocres ré- 
compenses. Ce poète qui vivait encore en 1461, a fait 
aussi en vers , une description de Paris et d'une par- 
tie de la France. 

M. Berriat de St. Prix , professeur de législation à l'é- 
cole centrale du département de l'Isère,, a découvert un 
Manuscrit d'Astesan , plus complet que celui déjà 
connu (**). 

(12) Dom Calmet prétend que René alla en Lorraine 
à cette époque, et qu'il y visita l'église de St. Nicolas , 
avec Marguerite d'Anjou. Mais cette princesse n'était 
point encore revenue alors en France, et le voyage 
de René n'est pas mieux constaté. Dom Calmet ajoute 
aussi que la même année, René chercha à faire épou- 
ser à Jean d'Anjou , son fils aîné, Eléonore de Foix , fille 
du comte Gaston IV et d'Éléonore, reine de Navarre. 

(*) Moréri, tome I.« r ,fol. 741. Anselme, hist. gén. delà maison 
de France, fol. au. 

(**) Magasin encyclopédique 8e année, tome I. er , p. 179. 



M NOTES. 

Le chancelier de René, Jean des Martins , Charles 
de Casiillon, et le sire de Beauvau eurent ordre d'aller 
traiter des articles de ce mariage. On ignore ce qui Tenu; 
pécha d'avoir lieu. 

Éléonor de Foix. mourut sans avoir été mariée. (*) 

(13) Georges Castriot, surnommé Scanderberg, (sei- 
gneur Alexandre) était le neuvième enfant de Jean^ 
prince d'Albanie en Épire , et de Voissave , fille du roi 
des Triballes. Il naquit en 1408 (ou 1404) et vinl ,, 
dit-on, au monde, ayant sur le bras droit, une épée 
parfaitement reconnaissante. Sa mère étant enceinte de 
lui j rêva qu'elle accouchait d'un immense serpent 
qui menaçait la Turquie. 

On connaît ses exploits contre les musulmans , et 
Ion assure qu'il en tua plus de deux mille de sa main, 
sans avoir reçu une seule blessure. On était persuadé 
qu'il coupait un homme en deux du revers de son 
sabre. 

Scanderberg mourut à Lissa, le 17 ( ou 27 Janvier) 
1467, âgé de cinqante-neuf ans, ou soixante-trois. 11 
laissa un fils nommé Jean. Ce héros portait pour ar- 
moiries: de gueules, au pal d'azur, chargé de trois 
châteaux d'argent, maçonnés de sable, et quatre pattes 
de griffon d'argent. (**) 

(14) En examinant attentivement les divers histo- 
riens qui ont parlé de cette catastrophe, on demeure 
presque convaincu que René n'était pas présent au fu- 
neste combat de Gênes. 

(*) Notices sur la Lorraine. Il, fol. ifa. — Louvet, add. et ill- 
a l'histoire de Provence, I e ' . p. 3q4- H,ib. 365. 

(**) Art de vérifier les dates, fol. 538. — Doux Romuald. — Tré- 
sor chronologique et historique. — Vie de G. Castriot par le père du 
Poucet. I e1 . p. 2. — lb. Il, liv. X, p. 288 à 3ou. — L)ucios,hisl 
de Louis XI, j). '210, loin I e ". 



<A ^ 



NOTES. 3 1 7 

Gianone ne fait aucune mention de ce prince, en ra- 
contant la déroute fatale des Français. 

M. Chêvrier, si acharné contre sa mémoire, rappor- 
te qu'en 1461, peu de jours après le combat, le roi de 
Sicile se trouva au sacre de Louis XI. 

César Nostradamus ordinairement si prolixe, et qui 
n'aurait pu ignorer une pareille circonstance , nous 
apprend que vers cette époqne, René s'occupait à re- 
couvrer le comté de Nice cédé par sa mère au duc de 
Savoye, et qu'il envoya à cet effet des ambassadeurs à 
ce prince: « à sa response dédaigneuse et peu civile, je 
a vois bien, dît René, qu'il faudra en venir aux mains.. 
« il s'y préparait, quand il apprist la déconfiture de son 
n fils. » 

Bourdigné qui écrivait quarante-neuf ans après la 
mort de René, n'aurait pu déguiser un fait aussi no- 
toire, même en cherchant à excuser la conduite d'un 
prince tellement vénéré en Anjou. Il paraît au contraire 
penser qu'il n'assista pointa l'affaire dont il est ques- 
tion. Simphorin Champier, son contemporain, ne fait 
aucune mention de René, à l'occasion de la déroute de 
Gênes. M. Dégly se contente de rapporter qu'il y 
conduisait l'armée envoyée par Charles VII au secours 
de son fils, et qu'il fut battu par les Frégose, auteurs 
de la révolte. 

L'historien de Provence Bouche, dit: « que le roy de 
« Fiance et de Sicile armèrent beaucoup de troupes, 
(( mais quau rapport des Italiens J le roy René fut 
« contraint de retourner assez mal content en Pro- 
« vence. » 

Ruffi (histoire des comtes de Provence) s'exprime à 
peu prés de même et rapporte que les Génois ayant 
voulu chasser les Français, « René arma dix galères 
(( pour les secourir, mais que si l'on en croit les his- 



5i8 NOTES. 

« toriejis d'Italie, il fut battu , et contraint de re- 
« venir. » 

Gaufridi (hist. de Provence) n'affirme pas davantage 
que René se trouvait à ce combat. 

On a donc lieu de s'étonner, d'après ce silence pres- 
que général, que M. de Villaret ait. été puiser son ac- 
cusation dans le seul écrivain qui ne la rapporte «que 
acomme un bruit populaire, auquel il n'accorde lui- 
((même aucune créance,» et qui l'a consignée dans la 
vie du duc Sforce, alors ennemi déclaré de René. 

Christophe de Salda, auteur contemporain ainsi «ue 
Jean Simonetta, laisse entendre, il est vrai, dans son 
histoire de Rrescia, que René assistait au combat de 
Gênes 5 mais il ajoute, « que ses galères se trouvant 
« déjà remplies de tous les fuyards qu'elles pouvaient 
<( porter, il donna l'ordre de s'éloigner de la côte, afin 
(c que ces frêles bâtiments ne fussent pas submergés 
k par la foule qui s'y précipitait. » 

L'historien des révolutions de Gênes est le seul qui 
ait paru adopter la version de Simonetta ; il est loin 
toutefois de faire un crime à René de sa conduite... 

« Ce prince, dit-il, resté sur sa flotte, fit mettre au 
(( large pour ôter aux fuyards tout espoir de se sauver. 
« Mais il ne s'agissait plus de rétablir le combat, et sa 
t( manœuvre ne servit qu'à perdre le reste de l'armée. 
« Il était arrivé à Savone avec dix galères et mille 
« hommes de débarquement. » 

Dom Calmet et M. Bexon, puisant sans doute dans la 
même source, ajoutent « que la fuite des Français l'in- 
« digna tellement, que pour leur ôter l'espoir de se 
« sauver par mer, il ordonna à ses galères de s'éloi- 
« gner. » 

Le dernier historien de Provence s'était élevé avec 



NOTES. 5i 9 

force contre l'odieuse calomnie que nous réfutons p et 
en avait prouvé la fausseté par le témoignage de plu- 
sieurs auteurs contemporains. Ceux d'Italie les plus es- 
timés ont également repoussé une pareille assertion, 
et n'ont pu ajouter foi à une action si contraire au ca- 
ractère généreux et humain de René, ainsi qu'au cou- 
rage chevaleresque dont il avait donné tant de preu- 
ve»f). . 

(15) La Sœur de Jeanne de Laval fut ensevelie, dit 
iluffij dans l'église des Frères-Mineurs de Marseille, 
et on plaça une statue sur son tombeau. 

Ce monument fut enlevé en 1523, pendant le siège 
de Marseille. On travailla même plusieurs jours pour 
l'ouvrir. La princesse de Laval était habillée de velours 
et de damas noir ; ses cheveux blonds, d'une excessive 
longueur, n'étaient point al lérés^, et ses ossements exha- 
laient, assure-t-on , une odeur agréable. On la trans- 
porta dans l'église de la Major. 

En 1463, Jeanne de Laval acheta une propriété dans 
le terroir dit de Sarturan., et fit don à l'église de tous 
ses droits pour fonder une messe perpétuelle pour le 
repos de l'âme de sa sœur (**). 

(16) Charles VII était né le 22 Février 1402, à deux 
heures après minuit, à l'hôtel St. Paul à Paris. 

Il fut extrêmement regretté, et Martial d'Auvergne 



(*) Giaro'ne, W, chap. XXV: — Chron. de Provence, fol. 6a5. — 
Hist. des rois des deux iciles, III, p. 287. — Chevrier, hist. de 
Lorraine, III. — Couche, III, fol. 462. — Gaufridi, fol. 325. — 

Chaxnpier. Chron. d'Austrasie, fol. 82. — Jean Siraonetta. Vie 

de François Sforce— Hist. des révol. de Gênes, I er . p. 293. — 
DomCalmet II,fo!. 861. — Bexon,p. 140. — Papon III, p. 38o. 
— Jean Forestel, cérémonial de France. 

(**) Ruffi,hist. de Marseille.* 



5?.o NOTES. 

composa sur sa mort une complainte touchante qui 
commence ainsi: 

Portons le deuil, nous dames, damoiselles, 
D'avoir perdu le feu roy noslre père. 
Son jurement ordinaire était saint Jehan! saint 
Jehan! 

Le père Monlfaucon a fait graver le portrait en buste 
de ce prince d'après l'original qui appartenait à M. Mo- 
reau de la Tour. Sa figure n'offre rien d'agréable. On 
voit qu'il était très maigre et avait le nez aquilin.^*) 

(M. Delort, dans son Essai critique sur Charles VIL 
a donné un portrait infiniment plus gracieux de ce 
monarque ). 

On n'a pas craint d'écrire sérieusement, qu'à l'époque 
de sa mort ? René se faisait une occupation si grave des 
processions, qu'étant en Provence , et ayant reçu des 
lettres où son fils lui demandait de prompts secours: 
a J'ai bien autre chose à faire , lui répondit-il , je 
«travaille à régler la marche d'une procession!.... » 
On rapporte aussi de cette manière cette singulière 
réponse: « Primo caro génito... Je vous salue,, pouadi 
r< pas l'y ana. Siou occupât de causas sanctos. » ( Cher 
fils aîné. Je vous salue. Je ne puis y aller. Je suis oc- 
cupé de choses saintes). 

M. Chêvrier va plus loin encore, et selon son usage, 
il affirme la chose, « On sait., dit- il, qu'un des fils du 
roi duc, étant à Naples., écrivit à René que s'il n'arrivait 
« pas promptement à son secours, Alphonse se rendrait 
« maître de Naples... îl lui fit cette réponse de capucin. 
r ( Mon fils, quand j'aurai fini ma dernière procès- 



(*) Le père Anselme, hist. de la maison de France, I e * . fo'. i 15, 
— Hist. de France, tome XVI, p. ?>g^. — Montfaucon, III, fol. 354 
pi- 47- 



NOTES. 5a i 

« sion, je penserai à garantir nies états d'Italie. Soyez 
« tranquille.... il n'y a plus qu'un mois à attendre. » 

Le meilleur moyen sans doute de faire tomber des 
«ontes aussi ridicules, est de les citer en entier. Mais si 
l'on veut une nouvelle preuve de la bonne foi de Chê- 
vrier, c'est que le roi Alphonse était mort avant l'ex- 
pédition du duc de Lorraine en Italie, et que ce prince 
n'entra point à Naples. On verra d'ailleurs que René 
n'institua la procession de la fête de Dieu à Aix qu'en 
1474 f). 

(18) Ce prince était né à Bourges, le samedi 3 juillet 
1423, au palais de l'archevêché. 11 fut bapiisé le lende 
main par Guillaume de Champeaux, évêque de Laon ; 
il eut pour parrain Jean d'Àlençon, et pour marraine 
la comtesse de Tonnerre. Il mourut le 30 xVoûl 1483. 

« Il vint à Angers et au Pont-de-Cé, dit Bourdigné^ 
« pour sçavoir le vouloir de ceulx qui l'avoient quitté 
« pour aller en Bretagne avec le duc de lîerry , et a voit 
« en sa compaignie le roi de Sicile et le comte du 
« Mayne. » 

« Adverty de la ligue des princes, il fust trop cour- 
« roucié, et s'en vint à Angiers, cuidant par doulceur 
« retirer son frère Charles qui estoit un des principaux 
« chejk Mais quand il veit qu'il travaillent en vain, il 
« pria au roy de Sicile et au comte du Mayne son frère, 
« ses oncles, qu'ils luy demeurassent tousjours en foy 
« et loyaulté , en leur promettant plusieurs choses 
<( donl rien ne fust accompli (**). » 

(*) Massieu, hist. de la poésie française, p 58a — Hist. des vois 
des deux Siciles — Dégij , tome fil, p. 3i6.— Chévrier Ht, p. 3. G 
3og —Voyageur français, tome XXX, p \i. — Explication des 
cérémonies de la Fête Dieu , inia. Aix. 

(**) Chronique à la suite de Monstrelet, fol. 287. — Bourd <*ré 
fol. io4« — Art de vérifier les dates, fol. 566. —Hist généalogique 
TOME II. 21 



3 A NOTES. 

( ï 9) « Au sacredc Louis XI , dit Bôurdiffné, se rendirent 
(( presque lous les seigneurs de France et principale- 
« nient le courageux prince Jean d'Anjou, lequel ne 
<( pouvant oublier les droits qu'il avoit au royaulme 
« de Sicile, et le grant tort et mauvais tour que luy 
(( avoient faict des Italiens, vint voir le roy Loys, et 
« après lui avoir faict la révérence lui dit : Monsei- 
« gneur, aultrefois m'avîez-vous promis, quand vous 
« auriez puissance de le faire, me secourir à la con- 
« queste de mou royaulme de Sicile. Vous a, Dieu, 
a mis en cet estât et sublimité telz, que facilement me 
« pouvez vous faire recouvrer mon dict royaulme, par 
« quoi vous aavertis de vos promesses, et vous prie de 
(( les accomplir et de brief, car le cas requiert célérité ». 

— « Cousin^ dit le roy, nous y adviserons. De celle 
a response fust tant courroucé et esbahy le duc de 
« Lorraine, qu'il ne seavoit qu'en penser. Il lui en 
« parla quelquefoys , mais eu vain. Bien le paissoit 
<( de promesses de longue attente^ et aultres frivoles, 
« mais le duc de Lorraine qui estoit homme d'esprit, 
« entendait bien et cognoissoit que ce n'esloit qu'eaue 
« benoiste de cour. » 

(20) C'était Guillaume d'Haraucourt , dévoué à 
René qui le nomma chef de son conseil et gouverneur 
du duc de Calahre. 

Ce prélat ( d'une des plus anciennes familles le Lor- 
raine ) n'avait pas annoncé alors les vices et l'ambition 
qui le rendirent l'ami du cardinal Balue. Il devint évè- 
que-de Verdun en 1456, et comme il possédait la con- 
fiance de Jean d'Anjou, Louis XI le soupçonna d'avoir 
poussé ce prince à se liguer contre lui. Cette conjecture 



et historique de la maison de France tint, ijg, — Essais histori- 
ques sur Paris î* r . p. 89. 



NOTES. 3-23 

n'était pas invraisemblable, puisque Guillaume trempa 
plus tard lui-même dans la conspiration de Baiue. 

Cette fois, Louis XI ne lui pardonna point et le lit je- 
ter dans les cachots de la bastille où il passa quinze ans, 
enfermé dans une des cages de fer inventées par le car- 
dinal. Ce fui alors qu'on fit les vers suivants contre ces 
deuxprélals: 

Maistre Jehan Balue, 
A perdu la vue, 
De ses éveschez.. 
Monsieur de Verdun, 
N'en a plus pas un, 
Tous sont despéchez. 
Palaméde de Forbin qui, de même que G rne . d'Harau- 
court, avait été l'un des gouverneurs et des conseillers de 
Jean d'Anjou, s'employa activement à sa délivrance et 
lui proposa les conditions dont on était convenu à Rome. 
Philippe l'Huillier écrivit à son sujet à Louis XI: 
« l'éves que de Verdun fera vostre bon plaisir, combien 
« que de prime abord, il la trouvé bien farouche. » 

Guillaume mourut fort âgé en 1500. Il était neveu de 
Louis d'Haraucourt, aussi évêque de Verdun, auquel il 
succéda. 

(Le cardinal Balue passa les quartorzeans «le sa captivité 
dans la grosse tour de Bourges où furent aussi enfer- 
més le duc de Milan, Louis Xlï, le chancelier Poyet). 

Louis d'Haraucourt, évêque de Toul en 1435, était fil s 
de Jean d'Haraucourt et d'Isabelle de Lenoncouit.il avait 
eu pour parrain le cardinal de liai* qui le fit entrer a 
l'âge de douze ans dans l'état ecclésiastique, et qui contri- 
bua sans doute à le faire nommer très jeune ai éveché de 
Verdun .Louis de Bar ne prévoyait point alors la conduite 
^régulière que tiendrait son protégé dans les commen- 
cements de son épiscopat. Louis d'Haraucourt fut trans» 

21* 



M NOTES. 

t'éré à levêçhé de Tonl en 1436, et s'y acquitta avec 
honneur de ses fonctions de membre du conseil de Lor- 
raine. ,11 redevint en 1449 ëvêque de Verdun où il mou- 
rut l'an 1457. 

Ce prélat a laissé des mémoire?, manuscrits dont a fait 
usage le père Benoît, de Toul. L'original en fut donné 
par \i me de ïlissy ( fille d'Olivier dHaraucourt ) à M. de 
(iigney, mort' conseiller d état du duc Léopold, et en- 
suite par M. Mori d'Elvange, son petit-fils^ au prince 
Charles de Lorraine. 

M. Mori d'Elvange en avait extrait les notes suivantes 
qui nous ont paru assez intéressantes pour les publier ; 
bien qu'étrangères à l'histoire de René d'Anjou, elles se 
rattachent toutefois aux ancêtres d'Isabelle de Lorraine- 

<( Àvoit le duc Mathieu (en ï 139) tant belle doulce et 
« accorte maistressc, que feust Gressèle Alain, fille du 
« sieur Argentier... il en eust deux fils qui ne furent 
<t reconnus, parce qu'elle ne le demanda pas et onc- 
u ques ne feurent plus bels,ne plus gracieulx, que feu- 
« rent li dous petits bastards.. et feust la dicte Alain 
« leur mère, tant accorte,, et bonne à pôvresgens qu'en 
K fust moult aymée et point ambitieuse de fortune^ 
a mais bien damours de son bien aymé prince. » 

Elle ne demanda pas même des lettres de noblesse 
pour son père., quoiqu'on le lui eut vivement conseillé, 
et « disoit souventefois à ce propos: qu'amour avoit 
« salarié amours, et qu'aultre salairement ne falioit: 
ce Chose à dire, qui est bien en admiration et non advt:- 
(( nue encores, que celle âme désintéressée et bon vou- 
a loir, en maîtresse de prince. . . » 

Lettres d'Alix de Champy, veuve du sire de Van- 
d,rey, au duc Raoul (1329): 

a Elle avoit défendu bravement et loyaument son 
« chasleau en 1324, et fust le duc Raoul moult amou- 



NOTES. 5n§ 

a reusement a heur i de la dicte dame, et avoit bien 
« raison ; car ne fnst oncques en ce pays, tant belle, et 
« qu'eustlant gentil corsaige et sçavoir. .. en tant qu'est 
« en proverbe, et dict-011 ez pays, quand voulons dirp 
« bien, disons: que femme est belle à poinct d'Alix, el 
« qu'a esprit et seavoir d'Alix. » 

n Falloit au'elle en eust grandement, en tant qu'elle 
(( supplanta la femme de monseigneur Raoul qui n'eu 
« manquoit oncques, et fust moult gentille*, mais onc 
« n'eust doulçoureuses paroles qu'avoit Alix. » 

Louis d'Haraucourt qui avait vu plusieurs lettres 
d'Alix de Champy, et qui en conservait trois que Jehan 
de Tel lion lui avait données, s'exprime ainsi à ce sujet : 
« Que femmes qu'ont doulces accointances d'amours, 
« onc ne feront mieulx qu'apprendre en mémoire el 
« souvenance, ce qu'escripvoit Alix à son bel ami , ainsi 
« qu'on va venir. » 

fère LETTRE. 

« Mon bien aymé seigneur, suys tous jours vostre: 
« ains se n'avois vostre doulce accointance , de queux 
« prix seroit le jour qui me luit? que me seroit la nuyel 
« qu'amène doulceur à gente jouvencelle? soyez mien. . 
« vos doulces amours ine font plus que richesses et ac- 
« coustrements. . Accoustrement n'est playsir.. playsirs 
« sont en doulces paroles.. Le mien fidèle serviteur que 
« vous porte ceste, m'est tesmoing qu ai baisé et baise 
« benoiste escripture que m'avez faicte. . et vous attends 
« à la couchiée du soleil. . et le mien cueur bondit d'aise, 
« dont ne doubtez.. ne doubte du vostre. 

Jï. 

« Ne versez plours, bel amy.. larmes de vous u.e 



5-±6 NOTES. 

« sont trop poignantes. . le bel accousti ement que vostre 
« femme a mis en souciance et veult aveoir, baillez-li. . 
« m'aimez en blanche robe, et me suffit. . . se quarante 
« années n'ont osté en moi que fleurettes de jouvence, 
« ne les envie, ne les regrette., n'ay de désireulx vou- 
<( loir que d'aymer vous, et tant que seray vostreamye, 
a ne sera paine ni plours por moi. 

ni. 

a Not petit Àubert, mon doulx amy , et la Jehanneton, 
<( ont faict sur la desjeunée, renconstre de vot femme, 
« qu'a caressé , et baillé bijotteries et seucreries à Au- 
« bert, et a ploré vot femme, en divisant: devroit estre 
« mien! .. et à faict question et demandé souventefois à 
« Jehanneton, et dict souventefois: Test donc tant belle, 
« la dame, que soit mieulx en poinct que ne suys ? 
« Jehanneton n'a répondu aultre, que disant: Alix, elle 
« est tant bonne!., elle est tant bonne que ne sauriez 
« croire! ... A ce, vot femme a ploré en plus. .. A donc, 
« ne pouvons cacher ce qu'est faict, et ne croyez que 
a me pardonne,, dame qu'est jeune, et qu'à désir de be- 
a noiste caresse, a cueur grevé, et ne pardonne à 
k doulce amye de son seigneur. » 

Les armes d'tlaraucourt étaient d'or ^ la croix de 
gueules. Cette famille avait pour devise: Nobilis est ira 
leonis (*). 

(2 1) Le succès de cette journée fut si incertain , « qu'un 
« personnage considérable du parti royaliste, s'enfuit, 



(*) Hist. de France, tome XVII, cl. 33c). — Moréri, fol. 35, 
tome II. —Art de vérifier les dates, fol. 565- — Dom Romuald, 
tome III, p. 371. — Duclos,hist. de Louis XI, Octavien de St. 
Gelais. Séjour d'honneur. — Voyageur français, tome XXVI, p. 5y 



NOTES. 5'j 7 

« dit-on > jusqu'à Lusignan en Poitou, sans s'arrêter ni 
« repaistre, et un autre des rangs des ligueurs jusqu'au 
« Quesnoi eu ïlainaut.. Ils n'avoyent garde de se ron- 
a constre, ni de se mordre, ajoute la chronique. » 

Dans les troupes commandées par le prince Jean d'An- 
jou, combattait Jean I«* de Montmorency-Fosseux , sire 
de Nivelle, chambellan de Philippe, duc de Bourgogne, 
Louis son frère avait aussi embrassé la cause de la ligue ; 
mais leur père, chambellan de Charles VII et de Louis 
XI, était demeuré fidèle à ce dernier prince. Indigné de 
voir son fils sous les drapeaux du comte de Charolois, 
il le fit d'abord sommer à son de trompe de rentrer dant. 
le devoir, puis il donna tous ses biens à un autre fils 
qu'il avait d'un second lit, et traita Jean de Montmo- 
rency du nom de Chien. 

De là le proverbe venu jusqu'à nous: 

11 ressemble au chien de Nivelle, 
qui s'enfuit quand on l'appelle. 

On lit dans la farce des deux savetiers, composée 
vers ce temps, une chanson qui fait allusion à celle 
anecdote : 

Hay avant, Jehan Je Nivelle! 
Jehan de Nivelle a deux houseaux, 
Le roy n'en a pas de plus beaux. .. 
Hay avant, Jehan de Nivelle! 

Jean 1er, s i rc de Nivelle, mourut le 26 Juin U77, 
Agé de cinquante-six ans, et fut inhumé dans l'église 
de Nivelle. Sa mère s'appelait Jeanne deFosseux, et 
Françoise de Montmorency, connue sous le nom de la 
belle Fosseuse, descendait de Jean, sire de Nivelle. 

On croit, dit don Plancher, que le rendez-vous de:, 
princes mécontents à Paris, avait lieu dans l'église de 



5 u8 KOT]-!*. 



Notre-Dame, et que le signe de ralliement était une pe- 
tite aiguillette de soie attachée à la ceinture (*). 



(*) Voyez sur la ligue du bien public. — Moréri, foJ. 272. — 
Art de vérifier les dates, fol. 565. — Jehan Bouchet, annales d'A- 
quitaine , fol. 19. Olivier de la Marche, p. 4?- ~ Duchesnc, 
hist. de la maison de Montmorency. — Anselme., hist. des grands 
officiers, II, fol. 576. — Dreux Duradier, anecdotes des reines de 
Fiance, "V.p. 289. — Paradin, fol. F94. — De Serres, fol. 271 — 
Hist. du théâtre français, etc. 



NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES. 



LIVRE VI. 

(1) René fit bâtir à cette époque, auprès de son jar- 
din de Reculée, un nouvel ermitage sous l'invocation 
de Saint-Antoine. Macé Bûcheron _, prêtre , maî- 
tre chapelain de Saint-Maurice, en devint le premier 
ermite. 

On raconte que ce Saint anachorète était venu se 
retirer auprès des bois qui couvraient le coteau de Re- 
culée, pour y vivre dans la solitude. René., dans une 
de ses parties de chasse, ou pendant une promenade > 
1 y rencontra et voulut lui assigner des fonds considé- 
rables, afin de s'établir en ce lieu avec trois de ses 
compagnons. Macé répondit que treize deniers par jour 
leur suffiraient. René fit alors élever la chapelle et les 
cellules de l'ermitage. 

Macé creusa lui-même la fosse où il fut enseveli eu 
Ï48I. 

On a prétendu que le lieu de Reculée avait pris ce 
nom depuis le IX e me siècle, lorsqu'un duc de Bretagne y 
fit passer la rivière qui coulait autrefois plus loin. 

On ajoute que ce fut à Reculée que René conçut 
l'idée d instituer l'ordre du Croissant, et qu'on appela 
long-temps la retraite de Macé ., l'ermitage des cheva- 
liers de Loz (*). 

(2) €e bon prince se divertissait aussi quelque fois, 
dit- on, pendant ses excursions en Anjou, à établir des 
usages singuliers. 

(*) Hiret. antiquités d'Anjou, p. 376. — Archives d'Angers, 



55o NOTES. 

M r . Bodin rapporte que René allant un jour d'Angers 
en Bretagne pour concilier des seigneurs divisés entre 
eux , passa à Carbay , petite paroisse du canton de 
Pouancé ( arrondissement de Segrë ), relevant direc- 
tement du château d'Angers , et qui , en temps de 
guerre, devait fournir douze hommes à la garnison , 
payer douze poulets par an et cent boisseaux d'avoine. 
Touché de l'extrême pauvreté des habitants de ce 
village ( misericordia motus), René les affranchit de 
la rente des poulets et de l'avoine. 

Mais par suite d'une plaisanterie dont il est difficile 
de concevoir les motifs, il ordonna que tous les ans, le 
lendemain de Pâques, les habitants nommeraient à la 
pluralité des voix, un roi choisi parmi les valets nés à 
Carbay. 11 devait être garçon, porter pour couronne 
une peau d'écorce de saule entourée d'oreilles de lièvres, 
et le premier acte de sa royauté, était de sauter tout nu 
dans l'étang de Carbay. Cette condition remplie, la pa- 
roisse obtenait quittance entière de ses redevances. Le 
nouveau roi recevait ensuite de chaque ménage deux 
œufs, et à défaut, tous les poulets étaient confisqués à 
son profit. 

ïl obligeait chaque marié de Tannée à lui compter 
quatre deniers, Ou à se plonger nu dans l'étang. 

Hiret place ce fait en 1276, et il faudrait alors l'ap- 
pliquer à Charles î er d'Anjou, ce qui est peu probable. 
M r Bodin a sans doute vérifié l'époque de cet usage bi- 
zarre, qu'il assigne au XV e siècle. 

(3) Le recueil qui contient deux cent quatre vingt- 
dix lettres de René, écrites pendant les années 1468, 
1469, 1470, fut trouvé, il y a peu d'années, dans une 

(*) Hiret. Antiquités d'Anjou, p. 35c). —Bodin recherches histo- 
rique sur Saumur . tome I'' 1 , p. '\o'5. 



NOTES. 55 1 

des tours du château deSimiane, (autrefois Gôlotigues, 
près Gardan ne). 

M r le chevalier Lautard, docteur en médecine et se- 
crétaire perpétuel de l'académie royale de Marseille, 
possède cette précieuse collection que l'on présume 
avoir été le registre où René faisait inscrire la copie de 
sa correspondance. Chaque lettre est signée par le se- 
crétaire. 

M r Lautard a fait de cette découverte le sujet de 
deux notices pleines d'intérêt, lues à l'académie de 
Marseille, le 8 Avril ÎBÏ6, et le 3 Avril 1822. « Ces 
« lettres, dit M 1 le chevalier Lautard., se suivent assez 
« exactement 5 elles ne laissent que des lacunes de quel- 
« ques jours et l'on voit souvent par celles qui suivent, 
« que René était alors en voyage.. . En général elles 
« sont courtes, d'un style simple,, et en même temps 
(( très concis. Le latin en est aisé, quelquefois élégant, 
« mais souvent un peu recherché. La tournure des 
(c phrases et les inversions annoncent de la facilité, une 
« grande lecture des oraisons de nos églises, et une 
« longue habitude de la manière ., et du dialecte de 
« la cour de Rome. » 

A propos de ces lettres (écrivait feu M r le président 
de Saint Viucens à M r le comte Cp lie de Villeneuve, pré- 
fet des Bouches-du-Rhône), «Je dois vous apprendre 
« que César Xostradamus, (dont le grand-père les ache- 
« ta, ou les eut en don après la mort de René), les 
« donna en IG28 à Peyresc. J'ai la lettre de notre his- 
« torien qui les annonce. Peyresc l'en remercia et je 
« juge par cette correspondance qu'il les paya par 
« toutes sortes de services , et même par des sommes 
a d'argent qu'il fit compter à César Nostradamus qui 
« mourait alors de faim. Les provinces ne payaient 
« point alors magnifiquement leurs historiens. » 



532 NOTES. 

« Peyresc laissa après lui ses manuscrits au baron de 
a Rians, son neveu, qui eut deux filles mariées, lune à 
« un seigneur de Valbelle, et l'autre à un Simiane. Ce 
« dernier eut en partage les lettres dont il est question. >>- 
Celle adressée à l'évèque de Marseille n'a que huit li- 
gnes, et est écrite en français, catalan, italien et en 
provençal. C'est la seule de la collection de M r le cheva- 
lier Luulard qui ait en tête ces mots français: De par 
le roi. 

(4) Ce prince prend, dans les lettres patentes, les titres 
de fils du roi de Jérusalem, d'Aragon, de Sicile, duc de 
Calabre et de Lorraine, Marchis prince de Gironne. 

« Savoir, faisons, dit-il, que nous cognoissans par 
« bonne et vraie expérience, les sens, suffisance, 
« loyauté, prudhommie, bonne diligence, et autres 
« louables vertus estant en la personne de nostre très 
« cher et bien aimé, Boniface de Castellane, seigneur de 
« Foz. .. considérant ausstet ayant en ferme mémoire, 
« les grands, fructueux services, qu il nous a faict pour 
« le passé, et faict chascun jour, et espérons que pour 
« 1 avenir faire doibt par continuation de bien mieulx, 
« icelui Boniface recevons en nostre conseil et chani- 
« bellan etc, etc. » 
«Donné à Tarascon le 14 Mai l'an 1469. Signé Jehan.» 

(5) Les historiens n'ont pas moins varié sur l'année 
de la naissance de ce prince, que sur celle de sa morl. 

M" de Sainte Marthe le font naître le 5 Mai 1425. Le 
père Benoît de Toul assure que ce fut le I er Août 1424. 
et qu'il fut baptisé le 4 du même mois, sous le grand 
crucifix de l'église cathédrale. L'art de vérifier les da- 
tes dit le 2 Août 1424. César Nostradamus le 22 Oc- 
tobre 1427. D'autres auteurs le 24 Janvier 1426., et 
enfin les registres du parlement de Nancy le 7 Janvier 
1427. 



NOTES. 555 

Mais un calendrier manuscrit de la maison d'Anjou , 
et des notes de la main même de Kené^ insérées dans 
son livre d'heures, prouvent que Jean d'Anjou vint au 
monde le 2 Avril 14*27. 

Quant à l'époque de sa mort, M r de la Borde et le 
père Anselme la placent le 27 Juillet 1471. Dom Ro 
miuïld en 1468 , en ajoutant: « qu'il servait en Cata- 
« logne, au lieu de son père aveugle de vieillesse.» 
Bourdigné dit: « qu'il mourut à Nancy en 1472, quoi- 
« que aucuns aient voulu escripre qu'il mourut à Bar- 
<( celone. » Bourdigné commet une seconde erreur en 
faisant mourir avant lui son fils aîné, Jean IL. .«Et peu 
«après, continue l'annaliste d'Anjou, le bon duc Jehan 
« se voyant privé d'enfants, non ayant espérance d'en 
<( avoir, de deuil et de mélancolie, d'une fièvre cruelle 
u attainct lrespassa. » 

Ruffi assure qu'il mourut le 16 Décembre 1470, et 
cette date paraît la véritable. 

Chêvrier accuse Louis XI ou le roi d'Aragon d'a- 
voir fait abréger par le poison les jours de ce héros. 
L'ouverture de son corps fortifia les soupçons qu'on ne 
pût s'empêcher de concevoir sur une fin aussi subite. 
Le cœur, le foie, et les poumons étaient d'une couleur 
e n ti èrement j a u n e. 

Le corps de Jean d'Anjou ayant été embaumé, on 
le revêtit, suivant l'usage,, dune cbemise blanche, 
d'un pourpoint, d'une robe de velours noiret d'un haut- 
de-ehausse pareil. On attacha à sa ceinture une hou- 
lette ou bougequin., sorte d'aumonière, et sa tête fut 
couverte d'une barrète. Le prince défunt fut promené 
ainsi la nuit dans tous les carrefours de Barcelone qui 
étaient entièrement illuminés, et dans chacun deux, 
on abaissait la bannière de Lorraine., au milieu des 



554 NOTES. 

larmes et des lamentations universelles. Cette marche 
funèbre terminée, on attaclia au corps la longue épée 
du héros, et on le déposa dans la grande salle du palais 
sur un lit de satin noh*j autour duquel on avait élevé 
des autels nombreux où tous les archevêques, évêques, 
abbés, chanoines, et simples prêtres réunis à Barcelone, 
célébraient alternativement la messe, depuis l'aurore 
jusqu'à none. Ce ne fut qu'au bout de neuf jours d'un 
deuil général et d'exposition publique, que les restes 
de Jean d'Anjou furent portés à la cathédrale dans le 
tombeau des rois d'Aragon. Ses entrailles furent en- 
voyées à Pézenas, et son cœur à Angers. 

On lit le dialogue suivant dans un manuscrit de Jean 
de Lud, secrétaire du roi René: 

LUD. 

a Le bon duc alla à Dieu par une maladie qui lui 
« survint... Si elle fut naturelle ou contraincte, Dieu le 
«. sçait, carilmourust piteusement, à la grande déso- 
(c lation de ses subjects et loyaulx serviteurs. 

Joah. 

« Et puis, que voulez vous dire par-là? 

LUD. 

« Je le dis parce qu'incontinent que le roi en fust 
«; adverti, il commença a tenir aultre terme à monsei- 
« gneur Nicolas, qu'il n'avoit faict, vivant son père^ 
« en s'eslongnant de luy, et que pis est, luy disant, et 
« pour luy faire despit, disait: que ores estoit mort le 
« plus desloyal homme que l'on sache.... Et le chargeant 
a après sa inorl plus qu'il n'osa faire de son vivant. » 

Ce prince était lieutenant-général du duché de Bar, 



NOTES. 



535 



lorsqu'il perdit son épouse Marie de Bourbon, qu'il re- 
gretta vivement. 

« De la mort de Marie, dit la chronique de Lorraine, 
« fust grand pitié.... Le pays en fust tout troublé. Tout 
« l'honneur de l'esglise qu'on put faire on luy fist.... Le 
« duc Jehan à le veoir, c'estoit grand'pitié. » 
Olivier de la Marche s'écrie à ce sujet: 
Qu'est devenue madame de Calabre, 
De Bourbon fille, duchesse tant louée? 
La mort la mise aussi froide que marbre, 
En ung cerceuil! 
Devenu duc de Lorraine, Jean d'Anjou se trouvait 
à Nancy en Juin 1456., et il y fit célébrer, entre cette 
ville et Saint-Nicolas, un tournoi qui dura quinze 
jours. Vingt-quatre gentilshommes non encore cheva- 
liers, en furent les tenants. 

L'année suivante, ce prince reçut à la porte Saint- 
Nicolas de Nancy, les ambassadeurs de Ladislas roi de 
Hongrie, qui venaient demander à Charles Vil la main 
de Madelaine de France sa fille, pour leur souverain. 
(c Ils estoient, dit la chronique, noblement vestus, et 
« avoient des tambourins comme gros chaudrons sur 
a les chevaux', ils frappoient dessus en se réjouissant 
u tous, et au son des tambourins dansèrent les che- 
« vaux. » 

Cbèvrier prétend que Jean d'Anjou fit "réhabiliter, en 
[453, a on ne sa^t pourquoi, ia mémoire de Jeanne- 
ce d'Arc. » 

C'est par erreur qu'on a dit aussi que ce prince fut 
blessé a la bataille de Monllhéry ou il n'assista point' 
Il laissa de son mariage avec Marie de Bourbon : 
1°. René d'Anjou, mort très jeune. 
2°. Jean d'Anjou, qui survécut peu de jours à son 
père (quelques historiens disent quinze mois-, mais ils 



536 NOTES. 

le confondent avec Nicolas son frère. Il en est qui ont 
nié son existence, et il est vrai qu'on n'a guères parlé de 
lui que pour annoncer sa mort. Il seraitné en 1442, s'il 
mourut âgé de vingt-huit ans, comme le dit M.Dégly ). 

3°. Marie d'Anjou, morte en bas- âge. 

4°. Nicolas, duc de Lorraine. 

Quoique Jean d Anjou ait joui de la réputation d'une 
grande sévérité de mœurs, il n'en eut pas moins, 
comme la plupart des princes ses contemporains, une 
ou plusieurs maîtresses et des enfants naturels. On cite 
parmi ces derniers: 

Jean dit le bâtard de Calabre ( ou le petit bastard ). 
René le nomma comte de Brecy, et lui donna, par let- 
tres-patentes datées de Tarascon, le 4 Octobre 1478, 
les terres de Sancy et de Fierre-Pont. 

Mort à Nancy le 4 Mars 1504, il fut enseveli dans 
l'église de Saint Georges avec cette épitaphe: 

« Ci gist, Jehan de Conflans, de l'avant- garde, capi- 
« taine du chasleau de Preny, qui trespassa le 4 
(( Mars de 1 an de grâce 1504. » 

On donne aussi à Jean d'Anjou un autre fils nommé 
Aubert, seigneur d'Essey. 

Une fille, mariée à Jean d'Ecosse. 

Une deuxième à Achille de Beauvau. 

Enfin une troisième qui épousa Jean de Chabannes, 
comte de Dampmartin. ( Mais cette dernière était fille 
naturelle de Nicolas d'Anjou ). 

Malgré ces faiblesses condamnables, mais trop com- 
munes alors, le duc de Lorraine était comme son père 
rempli de sentiments pieux qu'il fit éclater en toutes 
les occasions. 

Pendant sa campagne de Naples, on lui conseilla, au 
moment où il manquait le plus de fonds, de faire tondra 



NOTES. 



33 7 



les statues des douze apôtres, et une cloche aussi en ar- 
gent, du poids de cinq cents livres, qui étaient déposées 
dans une église. Il n'en voulut rien faire, etFerdinand, 
moins scrupuleux , en profita peu de temps après. 

De même que René, Jean d'Anjou cultivait les lettres 
et surtout la poésie. Mais on n'a conservé de lui que 
quatre rondels ( ou rondeaux ), imprimés dans une 
édition de l'amant vert, poëme de Jean Lemaire. On les 
retrouve dans le manuscrit des poésies du duc d'Or- 
léans, N°. 2788, de la bibliothèque royale. 

Le premier est au N°. 368, page quatrième. 11 com- 
mence ainsi : 

Pour brief de mal d'amour guérir, etc. 

Le second (N°. 369, page 411 ) est sur le même sujet. 

Pour tous vos maulx d'amour guérir , 

Prenez la fleur de souvenir. 

Avec le jus d'une ancolie, 

Et n'obliez pas la soulcye.. 

Et mestez tout en desplaisir.. 

Herbe, de loin g de son désir , 

Poires d'angoisse pour rafraîchir „ 

Vous envoie Dieu^ de vostre amie,, 

Pour tous vos maulx d'amour guérir.. 

Pouldre de plains , pour adoucir 

Feuille d'ambre que vous choisir ( choisirez ) 

Et racine de jalousie.. 

Et de trêtous, la plus partie, 

Mettez au cueur avant dormir, 

Pour tous vos maulx d'amour guérir. 

Le troisième rondel N°. 370, page 441, commence 
par ces vers: 

Puisque tu t'en vasj 
Penser en message... etc. 

22 



TOME II. 



358 SOTES. 

Le quatrième se trouve dans le recueil de Jean Le- 
maire., N°. 4464 de la bibliothèque royale: 

Pour éviter plus grant danger, 

Certes mon cueur j il est mestier. etc. etc. (*) 

(6) Née le 13 Mars B29, à Nancy, ou plutôt àPoal- 
à-Mousson, Marguerite d'Anjou fut baptisée par Henri 
de Ville, évêque de Toul. 

Louis III d'Anjou, son oncle, fut son parrain,, et elle 
eut pour marraine son aïeule Marguerite de Bavière. 

La vie de celte princesse., la reine,, l'épouse., et la 
mère la plus malheureuse de son siècle., n'offre qu'une 
suite de revers et de succès infructueux. Elle soutint les 
droits d'Henri VI de Lancastre, son époux , dans douze 
batailles rangées. Elle gagna enlr'autres, le I er . Janvier 
H6I, celle de Wakefield où périt Richard duc d'Yorck, 
mais battue en 1463, le roi tomba une seconde fois au 
pouvoir de ses ennemis., et il ne resta d'autre espoir de 
salut à Marguerite que de se sauver en France avec le 
prince de Galles, son fils, né le 23 Octobre 1453. 

Fugitive , demi-nue., poursuivie de tous les côtés j elle 
fut arrêLée dans une forêt par des brigands. Prenant 
alors le jeune Henri entre ses bras, elle s'enfonça dans 
l'épaisseur des bois pendant que les voleurs se parta- 
geaient ses bijoux. Excédée de fatigue 9 mourant de 
faim, se traînant à peine, elle rencontra un autre aven- 



(* j Chroniquede Provence, fol. 5^0. — Charrier III, p. l\i. 
Dom Roinuaïd III, fol. 3 7 6. — Dégly III, p. 3o8. — Vitou, hist. 
générale delà maison de France, II. — Chronique de Lorraine — 

Dom Calraet, II, fol. 853,850 E. Pasquier, recherches, p. 66o- 

— Montfaucon, III, loi. 345, 365. — Anselme, Il I, fol. 233.— Art 
de vérifier les dates, fol. 647. — Bouche II, fol. !\6$. — Hist. de (a 
-ville de Nancy, le»', p. 97. — Bibliothèque française X, p. 91. Es- 
sai sur la musique, Laborde II, p. 291. — Manuscrits de la biblio- 
thèque royale, N . 2788. —Généalogies historiques; III, p. 3o3. 






NOTES. Top 

*urier auquel elle dit: Mon ami, sauve le fils de Ion roi! 

A ces mots prononcés avec fermeté, le voleur s'incline 
devant la reine, se charge du prince j et les conduit sur 
les bords de k mer où il les aide à s'embarquer. 

Ayant laissé son fils à Bruges ., Marguerite fut trouver 
le comte de Charolois à Lille, et delà se rendit à Béthune, 
où Philippe de Bourgogne tenait alors sa cour. 

Vivement attendri du sort de son infortunée parente, 
ce prince ordonna à son trésorier de lui compter sur le 
champ douze mille écus^ et de fournir amplement d'ar^ 
gent toutes les personnes qui étaient venues la rejoindre, 
Ce trésorier ayant voulu retenir pour lui la moitié de ces 
fonds, le duc irrité le fit condamner à mort. Cette sen.. 
tence eût été exécutée sans l'intercession de la reine et 
du sire de Croy. 

Touché de l'accueil fait à sa fille 3 René en adressa 
à Philippe des remerciments « d'autant plus sincères, 
« disait-il., qu'il ne meritoit pas ses attentions. » Mar- 
guerite vint en Lorraine en quittant la cour de Bour- 
gogne, et elle passa quelques jours à St, Mihiel avec 
cinquante gentilshommes de sa suite, parmi lesquels se 
Jrouvait Thomas Brie, évêque de Cantorbéry. Marguer- 
rite demeura ensuite une partie de l'année auprès du 
duc Jean son frère et de sa sœur Yolande, comtesse de 
Vaudémont. Delà elle se rendit à Amboise. 

Elle fut faite prisonnière avec Henri VI à la bataille 
de Teukesbierg. Le roi ayant été conduit à Londres, 
il fut défendu sur la hait « que nul ne le saluast, ni 
(( fist honneur. On le fist tournoyer trois foys devant 
<c ung arbre en manière de pilory... puis bouié au cas- 
(c tel, il y fut égorgé le 2 Mars Ikl'i. » 

Malgré l'épuisement de ses finances, René envoya 
cinquante mille écus à sa fille pour sa rançon. Louis 
%] en fit autant, mais en exigeant que "Marguerite lui 

C 2V 



340 NOTES. 

cédât ses droits éventuels sur la Lorraine, l'Anjou, le 
Barrois et la Provence. 

Revenue en France après la fin tragique de son époux, 
cette malheureuse reine se retira en Anjou quelle ne 
quitta plus que pour quelques voyages à la cour de 
Louis XI et en Provence, où elle se trouvait, dit-on., 
en 1476. 

René étant mort, François de la Vignolle, l'un des 
serviteurs les plus dévoués à ce prince, reçut l'infor- 
tunée Marguerite dans son château de Dampierre près 
Saumur. C'est là que dans Fobscurité la plus profonde, 
elle voulut terminer une vie signalée par tant de gran_ 
deurs et d'adversités. Mais sur la fin de ses jours, on 
n'eût jamais pu reconnaître les traits de celle qui pas- 
sait pour la plus belle princesse de l'Europe. Son sang 
calciné par tant d'agitations, affaiblit peu à peu tous 
ses organes 5 son estomac se rétrécit à un point extra- 
ordinaire, ses yeux se creusèrent, sa peau se sécha jus- 
qu'à aller en poussière , et les regards se détournaient 
avec effroi à la vue d'un spectre vivant digne de pitié. 

Marguerite mourut le 25 Août 1482 dans le château 
de Dampierre, habitation modeste , entièrement ruinée 
maintenant, et remplacée par une maison moderne. 

La reine d'Angleterre fut inhumée à Angers à côté 
d'Isabelle de Lorraine et de René. 

Marguerite avait eu, assure-t-on, le dessein de faire 
canoniser Henri VI. 

Si quelques historiens l'accusent d'avoir été altière, 
vindicative, dévorée de la soif de régner, presque tous 
s'accordent à reconnaître en elle, un admirable cou- 
rage, un génie inépuisable en ressources, et l'audace 
d'une âme que rien ne peut ébranler (*). 

(*) Richard de Wassebourg, fol. 49 {• — llist. de Marguerite 



NOTES. 34! 

(7) Ce fut le 2 Août 1471, que Nicolas, alors à Bar-le- 
Duc, se rendit à Nancy pour prendre possession du du- 
ché de Lorraine. Celte cérémonie fut suivie de fêtes, de 
tournois et de joutes, où toutes les dames de la pro- 
vince furent invitées. 

On ne saurait disconvenir que ce jeune prince 
ne se soit conduit assez légèrement envers Louis XI, si 
comme quelques historiens l'ont prétendu, il avait déjà 
touché la dot d'Anne de France. Il se laissa aussi jouer 
par Charles-le-Téméraire, de même que Philibert, duc 
de Savoie, le duc de Guienne, etc., que le duc de Bour- 
gogne avait amusés en leur faisant espérer la main de 
Marie sa fille. 

L'entreprise du duc Nicolas sur la ville de Melz 
semble également laisser une tache à la mémoire d'un 
prince d'ailleurs recommandable à tanl d'égards. 

Piqué, dit-on, de quelques malignes plaisanteries des 
Messins , sur son goût pour la danse et ses amours avec 
Anne Robert, fille d'un marchand lorrain, il résolut de 
s'emparer de leur ville. 

Ayant rassemblé secrètement une armée à Ponl-à- 
Mousson, il. en partit dans la nuit du 9 Avril 1473, el 
arriva vers neuf heures du matin à St. Ladre, avec plu- 
sieurs princes d'Allemagne, six cents gentilshommes, 
dix-huit cents chevaux, et huit mille hommes d'infan- 
terie. 



d'Anjou. L'abbé Prévost. Mézerai III, p. /|68. — Anselme I C1 , 
fol. i23, i3a. — Marguerite cl 1 Angleterre ou la'vertu triomphante, 
în-ia. — Art de vérifier les dates, fol. --85. — Uom Plancher, hist. 
de Bourgogne, tome IV, p. 3i3. Galerie des femmes fortes. — Le 
père Le Moine, p. 471 , 4^ 3 * — & de Monstrelet II, fol. 254- ~ 
Hist. des révolutions d'Angleterre II, p. 517, III, p. 8. — Hist. de 
h ville de St.-Mihicl. p, i 79 . — Papou III, p. 3 9 G. — Moréri III . 
p. 384. 



H* NOTES, 

Plusieurs de ces derniers, déguisés en marchands de 
poissons, se présentèrent à la porte dite Serpenoise, 
massacrèrent le concierge, appelèrent leurs camarades, 
et prirent les armes renfermées dans des tonneaux qu'ils 
conduisaient, en s'écrianl: «vive Calabre! ville gagnée! 
« tue! tue! » Un boulanger messin nommé Forel, se 
trouvant là par hasard, eut la présence d'esprit de 
refermei 1 la porte , et de sonner l'alarme si à propos, 
que les habitants purent facilement attaquer environ 
six cents soldats ou officiers lorrains qui avaient déjà 
pénétré dans les rues. 

Bertrand Krantz, écuyer du duc de Bavière, s'efforça 
de protéger leur retraite avec une rare intrépidité; mais 
il périt avec trente-huit gentilshommes. Cinquante et un 
autres cachés dans la ville ou dans les jardins, furent 
également massacrés : les Messins ne perdirent que 
deux hommes, dont l'un était fou. 

Nicolas ayant fait réclamer les prisonniers, on lui fit 
répondre de venir les chercher lui-même. 

Confus d'une aussi malheureuse expédition, et vou- 
lant dissiper les railleries arnères qui couraient sur son 
compte, le duc de Lorraine résolut, dit-on, de recom- 
mencer l'attaque de Metz à la tête de vingt mille hom- 
mes, ou de se rendre en Catalogne. Avant de s'éloigner 
de Nancy, alors ravagée par une maladie contagieuse, il 
voulut recommander à Dieu le succès de son entreprise', 
et fut prier dans l'église de St. Jean, hors la ville. 

A peine en était-il revenu, que des maux de cœur, 
des vomissements affreux, une horrible contraction ner- 
veuse se déclarèrent. On le crut empoisonné, et l'un de 
ses officiers nommé le Glorieux, sur lequel planèrent 
quelques soupçons fut arrêté. Mais on le trouva si affli- 
gé du danger du prince et si indifférent sur son propre 
sort, qu'on le remit sur le champ en liberté. 

Enfin, après trois jours de souffrances inexprimables, 



NOTES. 545 

Nicolas d'Anjou expira à l'âge de vingt-quatre ans, le 27 
Juillet 1473, étendu sur son lit de camp, vêtu d'une robe 
de velours noir, sa barrête sur la tête, son aumonière et 
son épée à la ceinture. Plusieurs dames lorraines pleu- 
raient autour de son corps. 

On l'inhuma dans l'église de St. Georges au milieu 
d'un deuil général que les Messins seuls ne partagèrent 
pas. Ils firent les vers suivants sur ce prince: 
Son fol cuider fut fort destroit, 
Par un neuvième jour d'Apvril, 
A pied levé comme un cabril. . . 
Mais ses joyes furent terminées, 
Car il mourut par ceste année, 
Partant sans page ni valet 
Le vingt-septième Juillet. 
René II lui fit élever un très beau mausolée dans le 
chœur de l'église deSt. Georges, où sa statue, en marbre 
noir, fut placée à côté de celle de son père , arec cetl e 
inscription: 

Ad te pra^ventus, suspiro Cbrîste redemplor. 
L't me suspicias, suspiciasquepatrem, 
Quem praeclara tenet Barcilona salvus iterqm 
Sit bonitate tua, sit pletate Deus. 
Nicolas laissa une fille naturelle, nommée Marguerite, 
qui épousa Jean de Chabannes (*). 

(8) Charles d'Anjou, comte de Guise, de Morlaing, et 
du Maine, était né le 14 Décembre 1409 au château de 
Montilz-les-Tours. Louis III qui lavait nommé gouver- 
neur de Provence en 1425, l'emmena en Italie, d'oùChar- 
les revint combattre sous les ordres du roi de France. 

(*) Mézevai III, p. 536. — Anselme J.e r ,fol. ia34, ii'66. —Art 
de vérifier les dates, fol. 647. — Dom Calmet II , foi. 890. — Dom 
Roinuald III, fol. 385. — Belleforest, fol. 408. — Moustrelet II, 
fol. 3i6. — Chronique de Louis XI, p. 277. — Gaufridi,fol. 363 . 
— Champier, fol. 85, 86. —Dom Plancher . tome IV, p. 3aG. — 
Hist. delà viiie de Metz. 



544 NOTES. 

Ce prince épousa à i\aples,l'an 1432, CambelloRuffo, 
duchesse de Sessa et comtesse de Montalto. Elle mourut 
peu de temps après, laissant un fils en bas âge., nommé 
Jean-Louis Marin, ainsi que l'apprend un acte de Louis 
III d'Anjou, en date du 27 Décembre 1433. Courtisan 
habile et délié, le comte du Maine sut éloigner le favori 
Georges de la Trémouille, et se maintenir long-temps 
dans la faveur de Charles VIL (Bourdigné raconte à cet 
égard des détails très curieux sur l'arrestation du mi- 
nistre disgracié, et sur le profond oubli dans lequel il 
tomba ). y 

Louis XI eut aussi beaucoup d'affection pour le comte 
du Maine jusqu'après la bataille de Montlhéry où Char- 
les fut accusé d'avoir tenu une conduite équivoque et 
même de s'être enfui avec l'amiral de Montauban. De- 
puis cette époque, il est certain qu'il perdit les bonnes 
grâces de Louis XI et vécut et mourut dans la retraite. 

Le père Anselme raconte qu'avant cette journée, Louis 
XI, alors dauphin et allant rejoindre Charles VII pour 
secourir Tartas dont le siège fut levé en 1442, arriva 
au lieu de Raffèct, le vendredi-saint, et entra le jour 
même dans un bateau, accompagné seulement de son 
oncle du Maine, et de Louis de Valori. Le bateau s 'étant 
bientôt enfondré contre un moulin, les deux princes et 
leur compagnon allèrent au fond de l'eau... Louis XI 
«lit que dans celte extrémité, il se voua à la Vierge et à 
son église de Behuartprès Angers, « qu'aussitôt ils repa- 
ie rurent sur les flots, les pieds les premiers, et que l'im- 
« pétuosité de la rivière les jeta vers le milieu d'une 
(( grève où en levant la tête, ils aperçurent des gens 
« autour de cet endroit qui les secoururent. » 

Louis XI n'accomplit son vœu que quarante-un ans 
après, par lettres patentes du mois d'Avril 1483 , au 
Plessis-au-Parc. 



NOTES- 345 

Charles d'Anjou se remaria le 9 Janvier 1444, à Isa- 
belle, fille de Pierre I er . de Luxembourg, comte de St.Paul, 
et de Marguerite des Baux. Elle était sœur du connétable- 
Louise d'Anjou, leur fille aînée, épousa le 13 JuinI453? 
(ou en 1462 suivant Papon) Jacques d'Armagnac, comte 
delà Marche et duc de Nemours. Cette princesse mourut 
à Cariât, de douleur de la fin tragique de son mari, dé- 
capité aux halles de Paris., le 4 Août 1477. Charles 
d'Anjou, son frère, se maria à Troyes, le 21 Janvier 
1473, à Jeanne de Lorraine, fille d'Yolande d'Anjou et 
de Ferry de Lorraine. 

Les historiens ne s'accordent point sur la villeoù mou- 
rut le comte du Maine. La plupart de ceux de Provence 
prétendent que ce fut à Aix. Le père Anselme place sa 
mort à Neuf v i en Touraine, le 10 Avril 1473. 

Le père Bicais, dans son histoire manuscrite de René, 
dit que son corps fut gardé quelque temps en dépôt à 
Aix, mais qu'il fut ensuite transporté dans l'église de St. 
Julien du Mans, et inhumé à côté du mur qui sert de 
clôture au chœur. 

Les vers suivants, en lettres gothiques, furent placés 
sur une plaque de cuivre attachée au tombeau: 
Sous ce tombeau gist un prince notable, 
En attendant la journée mémorable 
Du jugement, où chascun rendra compte, 
Charles d'Anjou qui du Maine fust comte, 
Du quel Loys, roy de Sicile, père, 
Fust de René, du dict pays le frère, 
Et si fust oncle de Loys roi de France. 
Du nom onzième., qui est sénéfiance 
De grant noblesse., car il fust par arroy, 
Vrai frère et filz, père et oncle de roy.. 
Lequel donna dix pièces de reliques, 
A ceste église, riches et magnifiques; 
Le bon seigneur, prince de grant renom, 



546 NOTES. 

C'est ung sien filz, portant semblable nom, 
Qui de Sicile et de Hiérusalem 
Fust roi. Ce prince par chascun an , 
Laissa céans la distribution, 
De trois cents livres ^ dont il fist fondacion, 
Dessus son lief, seigneurie et domaine 
De la Ferlé-Bernard, ou pays du Maine. 
Le Roy des roys, vrai crucifix, 
Octroyé pardon et au père et au fils, 
Et à tout ceulx donl naissance est extraile, 
Du sang d'Anjou, que chascun moult régie! te. 
Charles d'Anjou était un prince magnifique, aimant 
les fêtes, et déployant un grand faste dans son palais. 

Tailla vant, queux de Charles VII, nous a laissé la re- 
lation d'un festin auquel il présida, et qui fut donné 
par le comte du Maine au boys de la mer, le 6 Juin 
1456, à mademoiselle de Châteaubrun, (fille dé Jean 
de Naillac) et à Antoinette de Villequier, nièce d'Agnès 
Sorel. 

La table était garnie d'un dormant représentant une 
pelouse verte dont les bords étaient couverts de longues 
plumes de paons, de rameaux verts fleuris, de violettes 
et d'autres fleurs odorantes. Au milieu de la pelouse 
s'élevait une tour avec ses crénaux argentés, formant 
à l'intérieur une espèce de volière remplie de toutes 
sortes d'oiseaux vivants, dont les pieds étaient dorés. 
Le donjon portait trois bannières aux armes d'Anjou, de 
Châleaubrun et de Villequier. 

La croûte des pâtés que Ton servit ensuite, était ar- 
« gentée tout autour et dorée en dessus. Chacun d'eux 
« renfermait un chevreuil entier, un oiseau, trois cha- 
« pons, six perdrix, six lapereaux, une longe de veau 
nhachée, deux livres de graisse, et vingt-six jaunes 
« d'œuf, couverts de safran et lardés de clous de girofle. » 



rs'OTES. 547 

« À ce festin, dit Taillavant, on servit des cigoignes, 
« des cormorans, des cygnes au sel menu, des hérons 
« et un hérisson. Ony vit un sanglier artificiel fait avec 
(< de la crème frite., des cerfs et des cygnes en pâtis- 
« séries, portant au col les armes des deux damoiselles 
« et du comte. » 

Le même queux donne l'état d'un repas à peu près 
semblable, qu'il composa pour M. de Foues en 1-458-, 
pour la réception de ce prince dans l'ordre de l'Etoile. 
(C'était Gaston V, comte de Foix, fils d'Éléonore d'Ara- 
gon , reine de Navarre. Il épousa Madeleine de France 
en 1461, et périt à Libourne dans un tournoi. ) 

Le luxe de la vaisselle était porté à un si haut degré au 
XV e . siècle, qu'on vit à ce banquet douze tables à sept 
services, dont chacun exigeait cent quarante plats d'ar- 
gent, sans compter les autres pièces, etc. (*) 

(9) « Et Ion ne se doibt doneques esmerveiller , veu 
<( les libéralités, vertu, débonnaireté, doulceur, et aultres 
« dons de grâce, dont estoit rempli iceluy noble roy, si 
« les Angevins eurent grant regret et tristesse de le 
« veoir absent d'eulx, car en le perdant, ils perdoienl 
r< leur joye, support et bonne fortune, et ne vist jamais 
< ville plus estonnéc que fust la ville dAngiers, après 
« qu'il fust dehors, laquelle durant qu'il y residoit., es- 
« toit la source et fontaine do tous plaisirs et liesse, et 
a la plus honorée maison de France., et bien appert la 



(*) Chronique de Provence, fol. 634. — Anselme, tome II , i A 
aî5. III, fol. 108. — Manuscrits de la bibliolhèque royale, N. 
548, 10,176, p. 64. -Bouche II, fol. 44S. — Rufïi, hist. descomtes 
de Provence, fol. 384. — Bourdigné, fol. 1^2. — Biographie uni- 
verselle, tome VIII, p. 14 — "Vie privée des anciens Français ,!: 1 , 
p. -273. — Papon III , p. 354. — Le livre du grand et très excei!ei& 
cuisinier Taillavant, T. N». 3838, 5583. — Bibl. royale, 



34« NOTES. 

« bonne amour et véhémente affection que les Angevins 
« avoient à iceluy bon roy leur prince; car il n'y a 
« bonne maison à Angiers, (si ce n'est de nouvelles bâ- 
« ties) , èsquelles. ne se voye le blason de ses armes, ou 
« quelque part de ses devises. Et pour conclusion, onc- 
« ques prince n'ayma tant subjects, qu'il aymoit les 
« siens, et ne fust pareillement mieulx aymé et bien 
« voulu qu'il estoit d'eulx. » 

Dans la maison d'un particulier de St. Laud , on 
voyait encore, dit-on, il y a peu d'années, une chapelle 
enrichie de quantité d'écussons aux armes de René et 
des seigneurs de sa cour (*). 

(10) S'il fallait s'en rapporter à César Nostradamus, 
René aurait quitté la Provence au bout de quelques 
moiç, pour déférer à l'invitation que lui fit Louis XI 
d'aller le trouver à Lyon. Mais il n'est pas vraisemblable 
que ce voyage ait eu lieu , et Nostradamus l'a confondu 
avec celui que René effectua deux ans plus tard. L'as- 
sertion suivante tombe donc d'elle-même. 

« Là arrivé , dit César Nostradamus , Louis XI l'em- 
« brassa avec mille signes d'affection , et si l'amadoua , 
<( flatta , persuada , et enchanta de telle façon ^ que lui 
« faisant oublier tout le maltalent qu'il avoit en son 
« cueur pour la perte de son duché d'Anjou, René lui 
(( fist d'abundant, une illustre donation de sa comté de 
« Provence, ainsi qu'aulcuns ont voulu Fescripre, voire 
« mesme, en escripvit l'instrument de sa propre main 
« en lettres d'or, et comme il estoit très bon enlumineur. 
« les enlumina avec de très riches couleurs d'azur d'Acre. 
« composé de pierres de lapis lazali, semés de pailletles 
« d'or, le plus haut et vif qu'il put trouver.. { couleur 



(*) Bourdignç , fol. 159. — Rutfi List, rie Marseille. 



NOTES. 549 

« de vray , ce que j'aime de passion et d'amour , ajoute 

« le chroniqueur ) (*). » 

(II) Vers my-Avril, ou temps que la verdure, 

Jà apparoist.. commençant par doulceur, 

Du renouviau issir la feuille et fleur, 

En boutonnant,., de laquelle l'odeur, 

Fait devenir l'air serain trop meilleur.. 



Pourquoy tous au bonheur, 

Les oisillons, si n'ont lors plus de paour 

De commencer leurs doulx chants sans demeur (cesse), 

Par amourettes 

Faisant oyr leur voix, qu'à bouche mue, 
Avoit esté, et tellement tenue, 
Sans s'essayer, renclose, pis qu'en mue.. 
Car le doulx temps si fort les évertue , 
Que du tout ont leur crainte abattue. .. 



. . . Lez le chemin, dessoubs ung hault rivaige , 
« Où vis fontaine, 

« Dont l'eaue estoit doulce, claire et seaine 
« Qui là couroit, sur la grève ou araine 
a Moult gentement.. et lors, pour prendre haleine, 
a Je marre stai, 

« Et mon bourdon en terre je plantai, 
« Dessus lequel, les bras joints m'accoudai.. . 



Le Martinet , 

« Tout verd et bleu, plus beau que s'il fust painct, 

« Lequel guettoit 

« Le petit poisson qui passoit, 

(*) Chronique de Provence, fol. 6a5. 



NOTES. 

« Et lorsque passer le véoît, 

« En l'eaue lout-à-coup se plon^eoit, 

« Et en prenoit 

a Bien souvent ung qu'il enipoi toit, 

« Sur sa branchette... et s'en paîssoit. 

a Et puis ses plumes seeouoit 

<c En tendant l'aile au soleil. . . 

« Et lors de plus belle, 

« Faisoit guerre fière et mortelle 

« Au poisson, et par façon telle, 

« Que poissons tous, 

<c Si fuyoienl cà et là de paour.. 

« Lors, l'oiselet plaisant et doux, 

<( Qui de giboyer estoit saous 

« Si s'en alloit. . 

« Et après, guères ne tardoit, 

<c Que subitement revenoit 

« Et bataille recommençoit 

« Comme d'avant. . . 

<( Et d'aultre part en soi levant, 

« Faisoit ses efforts contre vent, 

<c Allant après 

« Les mouchettes. . . 

« Qui estoit chose bien plaisante, 

a Certes à veoir. . . . 



Et dict, Regnauld, viens environ, 

De la souche 

Car il y a si très bon recoy ( repos ) 

Et sij pourrons veoir sans esmni, 

Nos brebis qui dessous l'aulnoy 

Sont en lombrage. . 

Et cela dit, dessus Ternaire,, 

S assirent sans point davantage 



NOTES, 35 

L'un près l'aiiltre. 

Mon doulx amyî.. mon gent pastour!. 
Ayme-moi donc sans nul faux tour 

Car en l'aymer, 

Dont je t'ayme, n'y a amer. . . 

T'aymerai très parfaitement 

Du bon du cueur, si loyaument, 

Que ne faudroye nullement. . . 

Ma double amour! mon reconfort! . . , 

Et mon espérance oullre bord, 

Seule au monde! j'auroye tort, 

Si aultre aymois. 

Lors doulcement, elle larmoyé, 

El en le baisant, dict: ma joye, 

Est quand lu es, où que je soye.. 

Et ne pensons, 

Qu à bien aymer, et délaissons 

Mélancolie 

Lors, le pasteur à cbère lie, 
Baisa la pastoure jolie, 
Plus de dix fois, disant: ma mie, 
Je n'aymeray aultre fors toi. 
Mon bien, mon conseil, mon attente. 
Si très parfaicte en loyauté, 
Qu'au monde il n'y a royauté, 
Pour qui changeasse 



Par quoy sortit du panneron, 
Premier, ung petit touaillon, 
Et ung petit moul fromageon : 
Des eschalettes, 
Du sel et aussi des noësettes 
Et foëson sauvaiges pomeltés; 
Des raiponces et des herbelles, 



35 2 NOTES 

Des champignons, 

Du vinaigre et des oignons.. 

Aussi de bois deulx saulcerons, 

Et de terre deulx goderons; 

Et Tescuelle, 

Estoit d'une escorce nouvelle 

De chêne, que la pastourelle 

Pour une chose genteet belle, 

Bien la tenoit. . . 

Qui du lait gardé Ty avoit. 



Puis vis le pasteur qui prenoit 

Du bois et le feu y mettoit, 

Et Jeanneton 

Mettoit dessus le palier on. . . 

N'estoit besoin qu'on leur aidast. . . 

Plus grant doulceur ne demandast , 

Nul homme qui les regardast, 

Ce que je vis. . . 

..... Le briquet, leur grand pêlu chien , 

Lors avoit très piteulx maintien, 

Pour ce, comme croy et tien, 

Rien il n'avoit 

A manger lors-, et si véoit, 

Manger devant luy, dont n'estoit 

Trop content j car il abeoit, 

Souvent et fort, 

Sans pacience, ni confort; 

Et le pied mettoit sur le bord, 

Du touaillon. . . A très grand tort , 

Car à la foys., 

Avoit ung coup, ou deux, ou troys, 

Par quoy il se tenoit tout coy. . 






NOTES. 55$ 

Et ne fust plus ouy sa voix, 
Ne mot sonné. . 
Mais leur pet il manger fine, 
Leur relief fut au chien donné 
Qui bien mangea, . 

Mais guères après ne larda, 

Une turtre (tourterelle) par là vola. 

Qui, sur le sion ( rameau ) se posa, 

Loin de la souche. . 

Laquelle ne fist du farouclie 

Ainçoys, très douleement s'approuchc, 

Du creux de l'arbre, 

Et en sa bouche, 

Portoit entier, 

Lng grain de rouge groseillier. . t 

.. . , ; ,. Et pour abrégier 

Son nid y fist, 

Et puis mondainement se pris! 

À chanter haut, si que l'ouisl 

Son per, afin que là venist; 

Etchanla tant, 

Que son per au erier réntenfl . 

Dont ne tarda , que voletant , 

Le vis venir, droict et bàlant, 

Faisant grand feste. . . 

Et s'assit dessus la branchette, 

En haussant le coul et la teste , 

Regardant où son amyette 

Ponr lors estoit., 

Qui dedans le creux se tenoit 

Et son beau petit nid faisoit. 

Et avec le bec 1 agençoil 

Bien gentement. . , 

TOME II. 'J3 



554 NOTES- 



La turlerère, 

Voyant son per, et son per elle, 

S'esplumettoit. . . puis de plus belle. 

Chantoit par une façon telle, 

Qu'à la ouyr 

Ainsi chanter, et puis saillir 

De branche en branche, sans mentir. 

J'eus alors si parfait plaisir 

Et telle joye ,, 

Que sans cesser je ne sçavoye... 



Mais tost après, et vertement 

La pastoure subitement 

Met sa vue,, ne sçais commenj 

Tout droict vers eulx *, 

Et quand les vist ainsi tous deulx, 

Faire ceste chière, dist: dieulx! 

ce Regnault amy! pourroit-on mieulx, 

ec A comparer, 

« A vous et moy? 

a Quand lung a mal, l'aultre a esmoy. . 

u Quand l'uug a joye, et l'aultre en soy 

a Jà faict aussi... 

« Quand l'ung a deuil, l'aultre a soulcy; 

« C'est un seul veuil durant tous deulx; 

« C'estung bien mondain paradis!. 



« — Est-il oiseau, femelle ou mal 

« Qui ait amour, si très égale?. . 

a Ne femme aussi?. . Ce dis pour galle, 

« Non aultrement. . — 

« Pis que de flèches aigiïes 

« Vous m'avez 

<( Au cueur navré pour vray. . 



NOTES 35S 

« Car nous pauvrettes, qui trop simples las! sommes, 

« En emportons les charges et les pommes, 

« Qui pis en goust, sont que les aigres pommes... 



a Cent fois le jour, 

« Nouvel propos, aussi nouvelle amour.. 

« C'est de faintise et barrât ung plain puits.. 

« De tromperie, c'est le portai et l'huys. . . 

(( Or ça. . . or çà, de nul ne veulx parler, 

« Mais on nous faict moult bien vendre et saler, 

« Pour nous servir, le venir et aller. . . 



« Que tous crever, 

« En puissent là, sans jamais relever, 

« Ces garnements.. 

« Or ai-je dict 

a Tout ce que ai sur le cueur. . . — » 



— A donc Regnault, un peu la larme à l'œil, 
« En basse voix dict: hélas! mon seul veuil, 
« Est-ce pour moi que ce très dur recueil, 
« Vous avez faict?.. 



a Tout aussi vray que la messe est ainsy, 

« Dont si n'eust 

« Jusqu où vous vist, 

« Mon œil, bonjour., ne bonne nuyct. 

« Parquoy me convint estre duyct, 

a De passer les haults monts sans bruyct, 

« Ne pour mourir, 

« En la né{>e et illec pourrir _, 

« Sans povoir aller, neconrir, 

« Que à grand' paine.... par quoy périr, 

« Moult bien cuydoie.. 

« Une heure de froid, je trebloye, 

23* 



556 NOTES. 

<( L'aultre de grand ahan suoye, 
a Puis tresbuchoye.. et puis cheoye. . 
a iMais pensant à vostre recueil, 
« Soûlas avoye 
a Par la doulce Vierge du PuyL 

. Quand vous vis 

« Las! par leieu de paradis, 

(( Tout aultre vouloir perdis 

(( De penser ailleurs. . dont, tandis 

« Qu'en vous pensoye, 

« Esloit ma pensée si coye, 

« Que nullement ne me mouvoye, 

« Pour l'aise de plaisir et joye, 

a Qui avoit lors, 

« Embrasé mon cueur et mon corps, — » 

— - Bien m'en recors, 

« Qu'en moy n avoye nullement 

(c Force, vertu, ne sentiment.. 

« Ancoys, muois subitement, 

« LasI de couleur, 

K Ne sçay combien de fois de freur (frayeur) 

« Ou de honte, ou de grnad' crêmeur. 

<c Et en ce point, souvent de peur, 

« Je tressailloye, 

« Dont à la foys je souspiroye 

« Et de grand ahan tresuyoie! 



« Encores il y a ung aultre cas, 

u Qu'aultres, premières, ung grand tas 

« Vous aviez 

a Ameez piéça, et si estiez 

a D'elles tant plus que poviez 

« Amourez.. et pour ce croyez 

a (Se vous m'aimez) 

«c Aussi d'aultres avez autant 



NOTES. 35 7 

« Aînées, dont se ne sçavez 

« Aultre que dire.. 

« Mais moy, n'en aymai jamais nuls 

« Aultre que vous. . . pourquoy conclus , 

(( Que ce seroit trop grand abus, 

« Et chose vaine, 

« De faire parité, ou prouchaine, 

« D'amour que n'est pas primeraine, 

« A la seule vraye et certayne, 

« Et premier née. . 

« Des deux sœurs savez que l'aisnée, 

« Doibt aller devant la puisnée. — » 



Le berger tire de sou sein, 

liig flageolet, 

D'eseorce verd, gentement faict 

Me donna. 

Lors, la pastoure, isnellement; 

Met lors la main, 

En sa pannetière, et à plain, 

Des nousilles, et de brun pain, 

Si rapporta.. 

Prias eongié, et chascun moctroye. 
Bon vespre à la despartie, 
Et moi à eulx. . . 

Alors pour accomplir mes vœulx, 
M'en partis de la tout fin seulx, 
Marchant si fort que plus ne peulx. 
Mais cheminé guères je n'eulx, 
Que du lieu où aller je veulx, 
Vis le clochier, dont joye j'eulx: 
Car les raiz du soleil failloient, 
Et les gents oiselets joyeulx, 
Plaisants et doulx, mélodieux. 



3S8 ISOTES. 

Et ça et là, chascun qui mieulx, 

S'en alloient couchier deulx et deulx. 

Dedans leurs nids très gracieulx. . 

Ne plus leur doulx chants ne chantolent; 

Les cailles leurs voix fort haussoient, 

Et prés, si, qu'en retentissoient 

Les bois qui près de là estoient. . 

Et les cerfs, lors des forts issoient, 

Et ez bleds là manger venoient; 

Pour ce que plus, adonc n'oyoieiit, 

Autour deulx souvent regardoieiit. . . 

Les perdrix, si se réclamoient, 

Et puis en troupeaux s'envoloient, 

Et tout-à-coup au grain chéoient. 

Et là toute la nuyct tenoient. . 

Les cerfs volants par l'air bruyoient. . 

D'autre part, les connilz troictoient, 

Et à la fois allants, saillants. . 

Le soleil estoit abessant, 

Et plus là ne s'estoit montrant, 

Fors qu'au clochier, auquel touchant 

Estoit ung peu resplendissant. 

Mais guères ne le fus voyant, 

Car de vue tost le perdis. . . 

Le chouant hors des creux issant, 

Estoit là sur branche bûchant, 

Avec piteulx et rude chant. 

Et ia chaulve-souris volant. . 



Lors l'air ung peu plus froid se sent, 
Au bout des doigts bien le sentis... 



Mais guères ne tarda, que vis 
La chapelle tout vis-à-vis 



NOTES. 3S9 

De laquelle la cloche oys 
Sonner Y ave., lors dedans l'huys, 
Sans plus m'arrester j'entray.. puys, 
Près du grand aultier, je me mys 
A «enoulx, priant Nostre-Dame, 
Pour le vœu où m'estoye soumis 
D'accomplir; mon offrande fis, 
Et ma patenoslre lui dis, 
Afin que priast son chier filz, 
Que des péchiés vers luy commis, 
Eusse pardon., et paradis, 
Quand du corps me parlera lame. 
Puis le matin, quand haultè clame, 
La ronde, à l'aube ains, que nul âme, 
Ne se levast fust homme ou femme, 



Vy le temps doulx, serain et calme, 
Parquoy sans bruyct ne vacarme, 
Comme estoye venu, touruay. . 
En pensant me my en la gâme 
Auquel donrois, le droict, sans blasme 
Au pasteur qui la pastoure âme, 
Ou la pastoure qui réclame, 
Estre en soy l'amoureuse flamme, 
Plus qu'au pasteur doulce qui basmc. 



En ce soulcy, ainsy allay, 
Jusques au lieu où je trouvay 
Le soir d'avant, et renconslray. . . 
Puys de réchief, je les cercbay 
Mais piéca je n'en remonstray. . 
Souvent y huai, et criai. 
El là m'assis et y musai. . 
Bien longuement m'y arr estai, 



><3o NOTES. 



Qiie le soleil fust déjà hault. . 
Lors quand vy qu'attendre ne vaiilf 
Et que force de faim m'assault, 
M'en allay. . , 



Pour ce, s'il y a saige ou câulf , 

Bien entendu à ville et hault, 

Qui de ce cas-cy, juger vault _, 

Luy prie de m'excuser vers Regnaulf » 

Et Jeannelon.. tant qu'à lourdault, 

Ne me tiennent, car icy faull, 

Mon parler., sans en dire plus, 
Explicet. 
(12) Les chevaliers de la Tarasque étaient pris autre- 
fois parmi les jeunes gens des premières familles de la 
ville, et l'un d'entr'eux était élu abbé (ou abbat) de la 
jeunesse, afin de présider aux jeux de la journée, et de' 
veiller à la police de la ville. On l'exemptait de la mi" 
lice, du logement des troupes; et s'il était noble, il 
pouvait transmettre son exemption à qui bon lui 
semblait. 

Les Tarascaires où MM. de la Tarasqite se réunissant 
le jour de la Pentecôte^ assistaient à Vêpres, et distri- 
buaient ensuite des cocardes rouges aux personnes de 
Wr connaissance ou à celles qu'ils voulaient honorer. 

Le lendemain, une salve d'artillerie les rassemblait 
à la messe où ils devaient se présenter dans le costume 
suivant* culotte courte rose, en toile de serge} gilet en 
batiste blanche à manches garnies de dentelle ou de 
mousseline r, des bas de soie blancs , des souliers de 
même avec un talon et une houpe rouge ; chapeau ou 
toque noire à plumes blanches et à cocarde rouge. La 
décoration en argent ou en plomb , portant l'effigie du 
monstre , était suspendue en sautoir à un large ruban 
rouge. 



NOTES. 56ï 

Après îa messe, fes Taraseaires déjeunaient ensem- 
ble avec les étrangers et les personnes les plus considé- 
rables de la ville , qu'ils invitaient aussi à dîner et à 
souper. 

A l'issue du déjeûner , ils sortaient dans la ville avec 
les corporations et la TarasqUe traînée par des porte- 
faix habillés comme les chevaliers. A l'entrée de la 
place de l'Hôtel-de-Ville, on attachait des fusées aux 
narines du monstre, et l'un des Taraseaires y mettait 
le feu. La Tarasque devait ensuite exécuter une course 
devant l'abbaye des Bénédictines, en présence de toutes 
les religieuses. L'abbesse donnait trente-six francs aux 
porteurs de l'animal que l'on conduisait après devant 
l'église de Ste. Marthe, où il faisait trois sauts en signe 
de salut à la patrone de Tarascon. 

A la suite des jeux dits de la Tarasque, on voyait: 

1°. St. Christophe, patron des porte-faix, portant sur 
ses épaules un jeune enfant richement vêtu. Il précédait 
plusieurs porte-faix, faisant rouler un tonneau vide pour 
culbuter les curieux. 

2°. Le jeu du cordeau figuré par des paysans cher- 
chant aussi à faire tomber les spectateurs. ( On vou- 
lait représenter, dit-on, par ce jeu, la plantation de 
la vigne ). 

3°. Le jeu de Notre-Dame des bergers (deis pastres), 
Trois jeunes filles habillées avec élégance et montées 
sur des ànesses, attiraient l'attention des passants. Alors 
un berger feignant d'être imbécile, leur barbouillait le 
visage avec une plume trempée dans une bouteille 
d'huile, cachée sous sa veste. Le public riait beaucoup de 
cette niche. 

4 a . Le jeu des jardiniers qui faisaient pleuvoir des 
graines d epinard sur les jeunes personnes. 

5°. La corporation des meuniers. Ils répandaient de 
la farine sur les groupes de spectateurs, 



362 NOTES. 

6°. Le corps des arbalétriers faisant voler des flè- 
ches en l'air. 

1°. Les chevaliers tarascaires jouant de la pique et 
du drapeau. Ce tahleau était plein de mouvement. 

8°. Les agriculteurs montés sur leurs plus belles 
mules richement harnachées. Précédés des trompettes , 
des timbales et des tambours , ils distribuaient du pain- 
béni. 

9^. Le jeu de l'esturgeon consistait en un bateau placé 
sur une grande charette traînée par six chevaux de ri- 
vière. On le remplissait d'eau à tous les puitsou fontaines 
de son passage, et on lui faisait parcourir les principales 
rues. Les marins placés sur la charette jetaient alors de 
l'eau sur les curieux bordant les maisons ou qui regar- 
daient aux fenêtres. Ils atteignaient jusqu'au second 
étage. 

(La tradition porte que c'est le seul jeu qui fit rire la 
femme du bon roi René). 

10°. Enfin, la confrérie de St. Sébastien, composée 
des bourgeois de la ville. 

Chaque confrérie devait porter un pain-béni au bout 
d'un bâton. Le chapitre qui n'était point excepté de cette 
obligation , passait aussi en procession sur la place , et 
devait revenir en faisant la farendole, sorte de danse où 
chacun se tient par la main ou par le bout d'un mou- 
choir. Le jeune homme le plus leste et le mieux tourné 
delà ville, la conduisait ordinairement. 11 tenait un bou- 
quet à la main dont il saluait gracieusement les dames. 

Les consuls donnaient le soir un grand bal et un 
souper aux étrangers. 

On attribue aussi à René un ordre de l'esturgeon 
qu'on prétend avoir été institué pour encourager les 
pêcheurs. Mais on sait le degré de croyance que méri- 
tent (es routes populaires. 



NOTES. 365 

(13) La fête des fous existait aussi à Aix, et le 2-1 
Décembre de chaque année, on y procédait sérieuse- 
ment à l'élection d'un évèque fou ou innocent (fatuum 
vel innocentent) choisi parmi les enfants de chœur. Il 
entrait en exercice le jour de la St. Jean à vêpres , et 
l'on conservait dans la sacristie les chapes et la mitre 
episcopi fatuorum. . . 

Les enfants de chœur occupaient les places réservées 
aux chanoines qui, à leur tour, remplissaient les fonc- 
tions des enfants de chœur. 

A Arles, le fermier du chapitre donnait du pain et du 
vin à discrétion à l'archevêque des innocents , alias 
stulti, et pour toute sa suite. Savoir: 

« Le jour de la St. Jean et de St. Thomas, où le dit 
« archevêque chante l'office , et celui des Innocents où 
« il officie suivant la louable coustume. » 

« Le 29 e jour de Décembre , fête de St. Trophime., 
<( l'archevêque fol allait à l'abbaye de St. Cesaire , 
« voir l'abbesse folle, qui le régalait d'une poule grasse. 
« de six pains, de six vases de vin, et lui donnait du 
« bois pour se chauffer , avec six gros en argent. 

Cette fête des fols dura jusqu'en 1543 qu'elle fut 
supprimée, « à cause des insolences et choses deshon- 
(( nestes qui en provenoîent. Cependant le concile d'Aix ? 
(( en 1585, fut encore obligé de la défendre sous les 
« peines les plus sévères. » 

On connaît l'association de la Mère folle de Dijon, pro- 
tégée par les ducs de Bourgogne , et dans laquelle 
Henri de Bourbon , prince de Condé, fut reçu en 16*25. 

La plainte de Nauré à Gassendi signale encore la fêle 
des innocents à Antibes, les fêtes de St. Éloi et de St. 
Lazare à Marseille, où se dansait le grand branle ( ma- 
gnum trepudium) (*). 

(*) St. \ incens, mém. imprimés. 1817, p. ai. 



56/ f NOTES. 

(M) René avait ordonné, dit-on, que les sindics d'Àix 
choisissent tous les ans, quelques personnes capables 
de composer et de débiter des vers pendant les jeux de 
la procession. 

M. de St. Vincens pense que ces poètes populaires 
prirent d'abord pour objet de leurs satyres, les ennemis 
de la maison d'Anjou, et qu'ils s'attachèrent ensuite à 
corriger les vices des habitants d'Aix, en tournant con- 
Ire eux les armes du ridicule. Ces plaisanteries s'appe- 
laient momons ou jeux de Momus, et un poète du 
XVlle siècle prétend que depuis qu'ils ont cessé., on a 
fait beaucoup plus de sottises en Provence. 

Un de ces plus célèbres Aristophanes s'appelait 
Rallhazard Roman, fils d'un paveur de rue: il ne sa- 
vait pas lire, mais iî composait et retenait ses vers par 
le moyen de petits cailloux auxquels il donnait des for- 
mes diverses et dont chacun avait la valeur d'un mot. 

La ville d'Aix lui fit une pension et lui accordait en 
outre du drap jaune et rouge pour cinq habits, cinq 
bonnets à la dragonne et plusieurs aunes de rubans 
également jaune et rouge. 

Les particuliers d'Aix qui redoutaient les vers saty- 
riques de Roman, ne manquaient pas de lui fournir 
aussi beaucoup d'argent. 

La veille de la procession , il se montrait en costu- 
me et parcourait la ville, suivi de quatre compagnons 
qui chantaient ses vers. Les paysans provençaux ve- 
naient souvent le consulter ., et la crainte d'être criti- 
qué par maistre Roman, les obligeait à s'observer 
davantage dans leur conduite. 

Rallhazar Roman étant mort en 1645, Arnaud, son 
fils, hérita de ses talents et de la faveur publique jus- 
qu'en l'année 1660. Mais alors les troubles religieux et 
politiques de la France firent cesser ces jeux, dont la 



NOTES. 565 

malignité et l'esprit de parti avaient fini par abuser 
ouvertement (*). 

( ï 5) C'est la veille de la procession que les diables 
désignés pour y figurer s'essaient , disent-ils , et vont 
demander une aspersion d'eau-bénite sur leurs têtières , 
en faisant le signe de la croix. Cet usage remonte selon 
eux , a une année très éloignée, où allant à la fête en 
nombre pair, ils se trouvèrent bientôt un de plus., et 
ne purent douter que le véritable démon ne se fût 
introduit dans leur troupe. 

La place de diable a toujours été très recherchée, et 
ne s'accordait point indifféremment à tous les sollici- 
teurs. Un pauvre paysan qui la briguait, interrogé sur 
ses titres, répondit: « mon grand père était diable. 
« mon père était diable, je serais deshonoré si je ne- 
« tais pas diable à mon tour. » 

Cette raison parut sans réplique. 

En même temps que le jeu des diables, paraissait 
aussi le jeu des lépreux , désigné sous le nom de 
rascassettes, depuis les démêlés suscités en Provence 
sous le duc de Retz et le comte de Carces ( Razats et 
Carcistes). Ce nom veut aussi dire teigneux en pro- 
vençal. 

Le jeu du chat, de la belle étoile, du veau d'or, de 
la petite âme etc., figuraient également à la procession. 
Ces divertissements commençaient quelquefois la veille 
delà Trinité, et se prolongeaient pendant quinze jours. 

Toutes les divinités de la procession portaient autre- 
fois des masques à peu près semblables à ceux dont les 
anciens se servaient au théâtre. ( Larvœ scenicœ ). 



*)Sjk. Vincens, mém, et notices imprimes 1817. j> 



566 NOTES. 

René les avait tous fait mouler en fonte. Mais ces 
objets d'art, si curieux par leur ancienneté, et que 
tant de motifs auraient dû faire respecter, furent bri- 
sés en 1780. On les fondit pour en faire des boîtes ou 
petits mortiers 



APERÇU 



SUR LA l'OÉSîE DU XV« SIECLE. 



>-©©€>« 



N°. I. 

On sait généralement que les poésies des trouba- 
dours et des trouvères, nos vieux romans, et quelques 
mystères composaient à peu près toute la littérature 
française jusqu'au XV e siècle, et que l'on n'y connais- 
sait guères d'ouvrage de longue haleine en vers, que le 
célèbre roman de la Rose. Celui-ci, dès son apparition, 
fut en privilège de charmer nos bons aïeux, quoique 
la plupart ne dussent cependant pas comprendre les 
obscures allégories qu'il renferme... Il eut même un 
lel succès, que tous les auteurs du même genre se Tétant 
proposé pour modèle, il devint, pour ainsi dire, une 
sorte de moule « où les poètes vinrent jeter leurs pen- 
tt sées. » Toutefois, s'il obtint dès son début les éloges 
les plus outrés, si des savants le regardèrent comme 
un livre incomparable, s'il fut mis au rang des ouvra- 
ges mystiques et pleins de piété, s'il effaça enfin tout ce 
qu'on avait vu jusqu'alors, les critiques les plus amè- 
res ne lui furent point épargnées: on l'anathématisa en 
chaire comme un livre pernicieux, et le fameux Ger- 
son , chancelier de l'université, crut devoir composer 
un traité pour le combattre. 

René qui cite cet ouvrage dans son roman de la 
doulce Mercy est loin d'adopter la satyre presque con- 
tinuelle que l'auteur s'est permise envers le beau sexe ; 
mais il met en scène les mêmes personnages, tels que Bel 
Accueil, Franchise, Piété, F aux -semblant etc., et 
ainsi que Guillaume de Lorris, il annonce avoir fait un 
songe allégorique. 



568 NOTES. 

Deux siècles après la publication du roman de la 
Rose, on vit une femme célèbre, Clémence ïsaure, ra- 
nimer la poésie négligée depuis cinq règnes consécu- 
tifs. Charles V, protecteur éclairé des lettres , lui donna 
un nouvel éclat, et ce fut alors que parurent le chant 
royal, la ballade, le lai, le virelai, etc. 

A la même époque, le cardinal Pierre dÀilly, chan- 
celier de l'université, s'amusait à rimer; Castel, Jean 
de la Fontaine, Nicolas Flamel, Jean Milet de Paris > 
auteur du mystère de Troje la grande, Jean Dupin 
qui composa le Champ vertueux de bonne vie, et une 
foule d'autres cultivèrent aussi la poésie*, mais aucun 
deux ne s'éleva au-dessus de son siècle, si ce n'est le 
bon chanoine Froissart (*) , plus connu encore par ses 
chroniques, que par les rondeîs, les virelais et les nom- 
breux ouvrages que l'amour inspira à son cœur sen- 
sible. 

Les littérateurs connaissent son espinette amoureuse 
des pastourelles , l'horloge amoureuse > le paradis d' a- 
mour , où se retrouve encore l'imitation du roman de 
la Rose, les dictiez delà Marguerite, enfin, Méliador 
ou le chevalier au soleil , ( auquel travailla, dit-on, 
Venceslas de Luxembourg, duc de Brabant ), et qui fut 
présenté à Richard II, roi d'Angleterre. 

Quelques-uns des vers du chanoine de Valenciennes 
offrent un tour heureux et naïf, des idées gracieuses, 

L'abbé Massieu, hist. delà poésie française, i65. — M. de Ro- 
quefort, essai sur la littérature française au XIII.?. siècle, p. t-68. 

(*) Froissart né h Valenciennes, vers l'an 1 33^ d'un peintre d 1 ar- 
moiries, nommé Thomas , devint trésorier de l'église collégiale de 
Chimay. Les princes de son temps le comblèrent de faveurs, et en- 
tre autres Amédée de Savoie, dit le comte Verd, lui donna une oôte 
hardie , de vingtjlorins cfor. 

L'abbé C.oujet, bibj. française, tome IX , p. 120. 



NOTES. 56 9 

et des expressions naturelles, vives et tendres, mérite 
on ne peut pas plus rare dans les poètes contemporains. 

Néanmoins, la réputation peu commune de Froissart 
fut éclipsée tout-à-coup par celle d'un rival infiniment 
plus jeune que lui, le fameux Alain Chartier (*), se- 
créiaire des rois Charles VI et VII. 

Le bien disant en rime et prose Alain... 
En maître Alain, Normandie prend gloire, 
disaient de ce poète, Molinet et Clément Marot. Il fut 
surnommé le père de l'éloquence française, la fleur 
de toute Rhétorique, et l'on connaît l'anecdote rappor- 
tée par Jean Bouchet, sur le baiser que lui donna la 
dauphine Marguerite d'Ecosse. 

La postérité n'a cependant pas confirmé l'enthou- 
siasme général de nos aïeux, et le bréviaire des no- 
bles, le quadrilogej les ballades ., l'amant aux quatre 
daines, le pseautier des vilains, les dictiez ,, ei les au- 
tres ouvrages de Chartier, ne sont guères connus que 
par leurs titres, excepté toutefois son histoire des ré- 
gnes de Charles VI et VII, qu'An dré Duchesne attribue 
à Berry, héraut d'armes. 

Le succès prodigieux d'Alain Chartier prouve que 
malgré les travaux guerriers de Charles VII, les peines 
domestiques qui affligèrent ce prince, et la tendance 
générale des esprits vers la politique, les Muses amies 
du repos se firent néanmoins entendre sous ce règne 
mémorable. La tragédie même, dit l'abbé Massieu, fit des 
efforts pour se débarrasser de ses entraves. Cependant il 
ne faut pas chercher dans ces essais, des pensées nobles 
élevées, originales. Quelquefois, à la vérité, la candeur 
y tient Heu d'esprit, la naïveté y remplace la finesse-, 

(*.) On place sa naissance en i386. La plupart des biographes le 

font mourir en i458, mais il paraît certain qu'Alain Chartier 
n'existait plus a cette époque. 

TOME il. 2* 



a no 



KOTKS. 



mais, à de très légères exceptions près, ces agréments 
disparais ent sous un abus continuel d'érudition pé- 
dantesque et l'absence totale de goût. Rarement une 
image poétique vient animer cette versification mono- 
tone , remplie d'hiperboles outrées , de froides allé- 
gories , ou d'antithèses forcées. Les titres mêmes adop- 
tés par les auteurs de ces ouvrages annoncent la fausse 
roule qu'ils suivaient en s'éloignanl de la nature, et 
en voulant briller aux dépens de la simplicité. 

Martin Franc (*), d'abord secrétaire d'Amédée VIII, 
comte de Savoie, et ensuite de Mcolas V, est un des 
poètes du XV e siècle qui contribuèrent à faire oublier 
Alain Chartier, et dont les ouvrages nous paraissent le 
plus se rapprocher de ceux du roi René, qui eut des rela- 
tions particulières avec tous les littérateurs de son temps- 
Un des premiers opuscules publiés par Martin Franc, 
fut son traité du débats ou estrif de fortune et vertu, 
qu'il dédia à Philippe duc de Bourgogne. Mais quoique 
admirateur et imitateur du roman de la Rose, son zèle 
pour l'honneur du beau sexe le porta à réfuter les assertions 
peu galantes de Guillaume deLorris qui avait osé dire: 
Preudes femmes ! par St. Denis, 
Autant en est que de Phénix !.. 
M fit donc paraître le Champion des dames, dans le- 
quel ou retrouve absolument les mêmes personnages 
employés par René dans la doulce Mercj. 

Ou remarque parmi les singularités de cet ouvrage, 
que l'avocat plaidant contre les dames, outre plusieurs 



(*) Il naquit a Aumale , selon Fauchet, et a Arras suivant Jean 
le Maire. Il lut cl'a îoine de Lausanne oucTArras. 

Son ouvrage est intitulé: Livre plaisant, joyeuïx et liabundant en 
sentences in- 12. 



NOTES. 5 7 i 

exemples à l'appui de ses attaques, s'avise de rappor- 
ter l'histoire de la papesse Jeanne... Il s'écrie à ce sujet: 
benoist Dieu !. comme oza famé, 
Vestir chasuble et chanter messe !.. 
famé oultraigeuse et infâme.. 
Franc vouloir, son antagoniste, en convient, et est 
très loin de vouloir nier le fait. Mais il assure que si 
Jeanne fut une femme déréglée, elle devint un pape 
édifiant, qui fit de grands biens à l'église. Il ajoute: 
Je n'ai pas lu en escripture, 
Que la papesse gouvernât, 
Ou par simoniaque injure, 
Ou hérésie machinast. 
« Et qu'ainsi ce pape en valoit bien ung aultre. » 
Étrange conclusion pour le secrétaire d'un pape! dit 
l'abbé Massieu. 

Ailleurs , Brief conseil, l'avocat antiféminin, parle 
ainsi des veuves: 

De patenostres, de chandelles, 
De faire Requiem chanter, 
De manières assez font-elles , 
De pleurer et se lamenter. . 
Mais c'est pour le inonde enchanter. . 
One, ce, pour loyaulté ne firent, 
Et devant tous, m'ose vanter, 
Que pour ung mort, deux vifs désirent. 
Franc vouloir qui répond à tout, s'exprime de cette 
manière à Tégard de quelques princesses contemporaines: 
Ne voit-on aussi elèrement 
Où nos duchesses de Bourbon, 
D'Orléans, d'Alençon, comment 
Tout y est bel, tout y est bon! . . 
Mais d'une dirai entre mille 
Laquelle porte le veuvage, 

24* 



> 7 2 NOTES. 

Pour le roi Loys de Sicile (*) 

Que mort ravit en trop verd âgèr. 

Lasî c'est une royne tant sage!. . 

De vertus tant enluminée, 

Quelle est à tout humain visaige 

Comme la clère matinée. . 

Pour les grands biens qui sont en cll« j . 

Souvent l'ai voulu haultement 

Louer de louenge nouvelle. . 

Mais on n'y avint justement.. 

îNéantmoins son nom proprement 

Est Marguerite de Savoye. . 
À la même époque où florissait le défenseur du beau 
sexe, on vit briller aussi à la cour de Bourgogne comme 
poète et historien , Georges Chastelain (**)? roi d'armes 
de l'ordre de la toison d'or. Olivier de la Marche se 
plaint « de ce qu'il n'a pas le style et subtil parler de 
« messire G. Chastelain , chevalier de sa cognoissance , 
a son singulier amy , et la perle et l'étoile de tous les 
« historiographes de son temps. » 

Outre ses recollections des merveilles advenues de, 
son temps /i\ composa le Temple de la ruine de quel- 
ques nobles malheureux , où il est fait mention de 
Marguerite d'Anjou. 

Molinet (*'**) qui profita des leçons de Chastelain son 

(*) Louis III d'Anjou. 

{**) Il naquit a Gand en 1404, et fut «levé auprès du duc Phi- 
lippe dont il devint pannetier et conseiller privé. Il remplaça le 
vieux Jean Haber, qui donna sa démission de la place de roy 
d'armes. 

Chastelain mourut le 22 Mars i^i, et fut enterre h Valencien- 
nes. ( Hist. de lu toison d'or, p. 3oo. — Olivier de la Marche, mé- 
moires, p. 5.) 

(***) Jean Molinet né à Desvres près Boulogne, vers Pan i44'N 
devint bibliothécaire de Marguerite d'Autriche, fia composé un 



NOTES. 3 7 5 

ami, dédia ses faits et dits à Marguerite de Bourgogne, 
en lui disant galammant: 

Toutes feuilles tendre tti :s, 
Chëent d'autres flourettes, 
Quand vent de bise point.. 
Marguerites proprêtes, 
Sans périr, tousjours prestes, 
Demeurèrent en ung point. 
Jean le Maire , parent de Molinet, est encore connu 
par un grand nombre de poésies, parmi lesquelles on 
distingue le Triomphe de l'amant verd . allégorie 
assez ingénieuse adressée au perroquet de Marguerite 
d'Autriche. 

Pierre Micbaut , secrétaire de Charles-le-Hardi , fut 
aussi l'un des imitateurs du roman de la Rose, et il com- 
posa sous le titre de doctrinal de cour,, un songe allé- 
gorique où tous les acteurs qui figurent dans l'ouvragé 
de Guillaume de Lorris , sont également mis en scène. 
Il le dédia aPiiilippe-le-Don.il est auteur àvs lunettes 
des princes (*) et de la danse des aveuglés. 

On avait attribué à ce poète la ebarmante histoire de 
Grésil idis ; niais on la doit à Olivier de la Marche (**), 



recueil des choses advenues de son temps depuis i474 ^ , 5o5. Il 
fut enterré a Valenciennes vers l'an i5o8, auprès de G. Chastelain 
son ami, avec la réputatiow de chanoine vertueux, et de grand 
poùte. 1] avait traduit eu prose le roman de la rose. 

Ilist. du théâtre français , p. 2^5. — Bibl. française , tome IX, 
p. 36. — Guichardin, description des Pays-Bas, p. 4^3. 

(*) JeanIMesclunot, maître d'ho tel de Jeau VI duc de Bretagne, 
publia vers le même temps un roman sur le même titre. 

(**) Olivier naquit en i4^2, au château de Joux, en Franchc- 
Comlé , dont sou père était gouverneur. 

Il fit ses études a Pontarlier, et entra ensuite eu qualité de page 
à la cour du duc PIiilippc-le-Bon qui I* admit au nombre de ses 



5 7 4 NOTES. 

connu aussi avantageusement comme littérateur, que 
comme guerrier et diplomate. 

Ce bon chevalier, qui joignait une rare modestie à ses 
divers talents, en donne ainsi la preuve dansla dédicace 
de ses mémoires: 



gentilshommes, après qu'il eut été armé chevalier a la bataille de 
Montlhéry. 

Olivier devint plus laid maître-dhôte! de Charles- le-Téméraire, 
capitaine de ses gardes et eut grande part à sa confiance. Elle faillit 
lui être funeste, car Charles ayant fait arrêter le bâtard de Rubem- 
pré, Louis XI voulut que ce prince lui livrât Olivier quHl soup- 
çonnait de lui avoir donné ce conseil. Charles s^ refusa. 

Fait prisonnier a la bataille de Nancy, Olivier de la Marche fut 
mis en liberté après avoir payésa rançon. I/emnereur Maximilien 
et son fils le conservèrent auprès d'eux et le nommèrent grand-mai 
tre de leur palais. 

Olivier qui commença ses mémoires en 1 435, publia aussi le 
triomphe des dames, ( imprimé en i5^o, chez Michel Lenoir), et le 
chevalier délibéré , ( Paris , in-4° 1489. — Maistre Lenoir i/fe5, t in- 
4° avec gravures en bois ). 

Il mourut à Bruxelles Is I. e r , Février i5oi, et fut inhumé en 
l'église de St. Jacques de Montfroid, auprès du palais des ducs de 
Brabant 

On lisait sur son tombeau cette inscription détruite par les réa- 
gi onn aires. 

Ci gist Olivier, de la Marche seigneur 
Et grand maistre- d'hôtel, rempli de tout honneur 
Qui fust sage et secret. . léal, et magnificque, 
Et qui fit maints beaulx dicls , en belle rhétorique , 
L'an mil cinq cent un, le premier de Février 
Mourust plain de vertus. Veui liiez pour lui prier: 
Dame Isabeau Mâchefoin, mourut neuf ans après, 
Sa compaigne et espouse, et gist icy auprès. . . 
Priez que paradis, à elle soit ouvert, 
Et au bon chevalier, lequel a tant souffert. 
De la lecture des livres français , l. ère partie, p. -2:6. — La 
Croix du Maine, bibl. française, fol. 404. —Abbé Coujet,tome IX, 
p. 6j,3;'2. 



\OTES. 5 7 5 

« Hélas! mon prince, mon seigneur et mon maître 
« je plains et regrette pour mettre ces trois points à 
« vostre cognoissance, que je suis lay et non clerc de 
« petit entendement et de rude langaige. » 

Il composa le Parement des James pour une personne 
qu'il aimait et à laquelle il désirait adresser un présent. 
Peintre ne suis, (dit-il), pour sa beauté pour traire. 
Mais je conclus ung habit luy parfaire. 
Tout vertueux. . afîin que j'en responde 
Pour la parer devant Dieu et le monde. 
Après y avoir mûrement réfléchi, il se décide à lui 
envoyer « des chemises d'honnesteté , des pantouffles 
« d'humilité, des souliers de bonne conscience, des jar- 
« retières de ferme propos, l'espiuglier de pacience, les 
« anneaux de noblesse, le couteau de justice, la gorge- 
« rette de sobriété , le ruban de crainte de Dieu , le 
« pigne de remords, le lacet de loyauté, et pour com- 
h ble de galanterie, un -miroiter représentant la mort. » 
C'est ung habit, à toutes bien à poinct.. 
Pour triumpher et estre bien en poinct. 
Comme la rose en May fresche et vermeille, 
A en ung jour, sa grand'iïescheté passée. 
L'ouvrage entier forme vingt-six chapitres, ou mora- 
lités dans lesquelles sont racontées l'histoire de Lucrèce , 
celle de la bonne Griselidis, marquise de Saluées, etc. 

René qui dut connaître Olivier de la Warche, soit 
pendant sa détention, soit à Lille, à Arras, et même 
à la eour de France, eut des relations plus certaines 
avec Arnoul et Simon Greban (*) frères, dont le second 
était secrétaire de Charles d'Anjou. 



(*) Nés tous les deux a Compiègne ils \ iuraiit s'établir au Mails 
-où Arnoul devint chanoine. 



5 7 6 NOTES. 

Les deux Grêbans, au bien raisonnant style, 
Les deux Grêbans, ont le Mans honoré, 
dit Clément Marot. 

René connut aussi et encouragea l'aimable Martial 
d'Auvergne (*), l'un des écrivains les plus élégants de son 
siècle; il joignait à une plaisanterie délicate, du natu- 
rel, de la naïveté, quelquefois de l'élévation ,e1 observait 
surtout plus de décence que ses rivaux. Outre ses Ar- 
rêts d'amours 9 qu'on a cru avoir été composés à la 
prière du roi de Sicile ,, et ses vigiles de Charles VII, on 
connaît de Martial d'Auvergne, V Amant rendu cor dé- 
lier et les dévotes louanges à la Vierge. » 

Simon , moinç de St.-Richier, en Poitou, a continué le livre des 
actes des apôtres commencé par son frère qui Jes traduisit du latin, 
Ce mystère fut joué a Angers, a Bourges et au Mans. 

Lacroix du Maine, dit « que Simon a escript plusieurs élégies^ 
« complaintes et desplorationssur la mort d'une royne de France, 
( Marie d'Anjou ). 

« Il composa aussi plusieurs épitaphes en forme d'églogucs et patc- 
«' nostres, sur la mort de Charles Vif. 

Cet auteurfinit ses jours auMans et fut enterré en l'église cathé- 
drale de St. Julien devant l'image de St. Michel. 

Lacroix, du Maine fol. 456. — Pasquier, recherches, liv. VI. 
(*) Martial d'Auvergne , né a Paris , devint en 1466, procureur du 
parlement. On prétend que , cette même année, il se jeta par 
une fenêtre dans un transport au cerveau. Il ne succomba point ù 
cet accident, et mourut de vieillesse, le i3 Mai 1 5o8 , appelé le con- 
seiller et le nourricier des pauvres. 

Martial d'Auvergne était tendrement attaché a Charles VII pour 
lequel il composa ses vigiles. L'expression de ses regrets sur la mort 
de ce prince se retrouve dans un grand nombre de passages, entre- 
autres dans les vers suivants: 

Se pour paine prendre, 

Bœufs et brebis vendre, 

Ravoir je povoye 

Le feu roy de cendre, 

Tout le mien vendroye, ( etc etc, ) 



BOTES. 5 77 

D'autres ailleurs du même temps écrivirent égale- 
ment en vers, sans toutefois égaler le spirituel Martial, 
et l'on peut citer parmi eux, Guillaume Alexis qui pu- 
blia la Fontaine périlleuse J,e Miroir du monde 3 et le 
grand Blason des faulces amours \ le grammairien 
Coquillard, officiai deRheims, auteur du Contre-bla- 
sonetdu Chevalier aux dames \ Simon Bourgoing ou 
Bougoin, qui composa VEspinette des jeunes princes 
et le débat des armes et des dames* après avoir 
traduit en prose les dialogues de Lucien ; enfin Sim- 
pliorin Champier, médecin et ami de René II, duc de 
Lorraine , qui lit paraître la Nef des dames vertueuses, 
dédiée à Suzanne de Bourbon, fille d'x\nne de France. 

Les médisans du beau sexe inspirent une telle in- 
dignation à Champier, « qu'il exhorte à copper les 
(( dents à leurs limes, et à arracher leurs langues ser- 
« pentines. » 

On trouve dans cet ouvrage du porte médecin, les 
détails les plus singuliers sur la santé des dames qui 
l'intéresse autant que leur réputation. Plus tard, Jean 
Bouchet, auteur des annales d'Acquitaine, composa: 
les Triomphes de la noble dame, et Vart de honneste- 
ment aymer , par le Traversicr des voies périlleuses 
livre vraiment bizarre dans lequel se reproduit une 
imitation visible du roman de la Rose. 
Antoine de la Salle (*) qui brilla avant la plupart des 



(*) Antoine de la Salle qui se trouvait en Brabant l'an i45q, est 
compté dans les cent nouvelles , parmi les gens d'esprit qui racon 
(.lient tour h tour des historiettes pour amuser le dauphin. Il parait 
qu'il s'étaitattaché au duc de Bourgogne après avoir terminé l'édu- 
cation du prince Jean d'Anjou. 

On sait qu'il est auteur de l'histoire ou plutôt du roman du petit 
Jehan de Saintré, ( imprimé à Paris l'an i5i3 chez Lenoir ). On 
a conjecturé que la dame des belles cousines, était la princesse 



078 NOTES. 

poètes et des romanciers du XVcsiecie, dont nous par- 
lons, était un des plus dévoués sujets de Louis lil d'An- 
Jeanne de Navarre, fille du roi Charles Ie-Mauvais veuve d'un duc 
de Bretagne, et morte en 1437. « Antoine de la Salle, dit Duver- 
« dier, fina ses jours en la ville du Saint-Esprit sur le Rhône . et 
« mourut bien confés, comme bon et loyal cliréstien. » II fut «script 
sur sa sépulture: 

« Icy repose le corps du chevalier de France, le plus vai'îant qui 
« a esté et sera. » 

La Sallade, composée par le même auteur, a été imprimée aussi 
chez Michel Lcnoir ( i52i in-A , go th. ) 

Cet ouvrage renferme trente chapitres, dans lesquels, dit encore 
Duverdier, «il est faict mention de la belle Sibille , avec la figure 
« pour aller au mont d'icelle , et aussi, la figure de la mer et de la 
« terre, et est dédié à l'illustre prince Jean d'Anjou , duc de Calabre 
« et de Lorraine , fils du roi de Sicile » 

Voici le commencement de la dédie acP: 

« A vous, mon très excellent et très puissant prince, et mon très 
<( redoubté seigneur et maistre, monseigneur Jehan d'Anjou, elc. ; 
(c perde France, et mon souverain seigneur, je Anlhoyne de la 
« SaKe, vostre très humble et très obéissant serviteur, pour esche - 
« ver oyseuveté, qui est de Dieu très defFaiidue, me suis diîecté a 
„ traire de maints livres que j'ai prins plaisivklire,les très notables 
« exemples que les historiographes , et aultres qui ont escript les 
« très dignes faicts de mémoire, desquelles escriptures, aussi, de 
« ce peu que j'ai veu de vous, ay faict ce petit livret que je nomme 
« La Sallade, pareeque en la salade se met plusieurs bonnes licr- 
« bes. . . Et aussi en ce livret, j'ay mis une partie des bonnes et 
« plaisantes choses, que j'ai levées au plaisir de Dieu a l'honneur 
« de vous. . . ainsi que a mon pouvoir, j'ay très loyalement faict 
« en loffice que mon souverain seigneur le roy vostre père me 01- 
« donna et commanda au temps de vostre enfance. » 

« Ne suis saige et bon clerc, et pour ce, mon très redoublé sei- 
« gneur, si j'ai en rien failly, ce que delégier pourray, que il me 
« soit pardonné. » 

La Salle qui donne beaucoup de judicieux conseils dans son livre 
dit entre autres maximes: 

Bien doibt estre sire clamez ( appelé) , 
Qui de ses hommes est anxez ( aimé ). 
Et cil n'est pas sire de son pays, 
Qui de ses hommes esthays. 



NOTES. 579 

jou et de René qui lui confia l'éducation de son fils: nous 
devons le placer en tête des auteurs avec lesquels ce 
prince eut le plus d'intimité. 

Le fameux Jean Villon s'était acquis une sorte de 
renommée avant la mort du roi de Sicile*, mais nous ne 
pouvons faire mention de lui que pour déplorer avec 



« Il n'est pas au seigneur peu de chose que l'amour desessub- 
«jects. .. Que ceulx qui sont élevés, en haults états, n'ont riens 
« plus besoing qa'on leur die vérité. 

«Prince sans miséricorde, est ombre sans corps, qui peu dure, et 
« Irespasse comme vent. 

« La paix est lumière de Dieu. 

« Oyr et i espondre poçte grand amour au seigneur. 

« Grâce despéchée est doublement donnée. 

<( Nous sommes tous frères, venus d'ung cep: donc nous devons 
« l'ung de l'aultre avoir mercy. 

« Les povres hommes ne doibvent estre mangez des mangeurs, 
« etc. 

Citant a Jean d'Anjou les auteurs qu'il doit lire, Antoine de la 
Salle ajoute: « Encore, mon très redoubté seigneur, parecque de 
vostre enfance printes plaisir a lire toutes les vertueuses hystoires, 
« si croy , que de bien en mieulx y continuez. . . » 

Cet écrivain qui s'est mis en scène lui, même dans le roman de 
JaSibille, raconte quen 1422, il estoit a Rome en la compaiguie 
de son excellent priuce, le tiers roy Loys de Sécile, et détaille 
quelques particularités de ce voyage. Il dédie a son maître la généa- 
logie de Sécile par son commandement, et termine ainsi son ou- 
vrage ( après avoir parlé de la Provence, de Raymond Déranger, 
des familles de Baux, de Sabran, d'Agoult, etc. 

« Et cy , mon très redoubté seigneur, je donnerai fin a ma salade, 
« vous très humblement suppliant, que de moy , prengne la bonne, 
« la saine et l'entière volonté. . et à Dieu soyez » 

La Salle composa aussi un traité des chroniques de Flandres, 
imprimé a la suite du roman du petit Jehan de Saintré 

« On voyait ses œuvres manuscrites, dit Lacroix du Maine, en la 

bibliothèque d j roi de Navarre à Vendôme. » 

( De la lecture des livres français, II e partie, p. 4 1 * ~ Lacroix 
du Maine, fol. 21. — Duverdier.fol. 79. ) 



58o NOTES. 

tous les gens de lettres,, que le plus fatal hasard ait 
laissé ensevelir pendant près de quatre siècles les poé- 
sies de Charles duc d'Orléans (*), et qu'elles n'aient pu 
être connues du législateur du Parnasse. 

Toutefois, si les ouvrages de ce prince, poète si élé- 
gant, si gracieux, si supérieur à ses contemporains, n'ont 
obtenu qu'une tardive célébrité, ils n'en durent pas 
moins être vivement appréciés à leur apparition, et il 
est bien reconnu de nos jours , que Charles d'Orléans 
surpassa par l'originalité de ses talens, tous les poètes 
français qui l'avaient précédé. 

Tout le monde a retenu ce joli rondel: 
« Allez vous-en allez, allez > 
« Soulcij soing et mélancolie. . . etc. 
et la description du printemps, intitulée le Renouveau 
Le temps à lai ssé son manteau etc. 
Les fourriers d'esté sont venus, 
Pour appareiller son logis etc. 
Sçs chansons et ses ballades offrent aussi le même 
charme, et nous rappellerons à nos lecteurs, parmi les 
premières, celles qui commencent ainsi: 
Tienne soy d'amer qui pourra! 
Laissez-moi penser à mon aise, 
Hélas ! donnez-m'en le loisir, 
et dans les secondes: 

Chose qui plaît, est à demi vendue. . 
Habit, le moine ne fait pas- 
En la forêt d'ennuyeuse tristesse etc. 

(*) Petit-fils de Charles V, père de Louis XII et oncle de François 
l e i , Charles, duc d'Orléans et de Milan, comte de Valois, de Beau 
mont-sur- Oise, de Blois et d'Ast, sire de Coucy, etc. , etc. , naquit 
le 26 Mai i3gi ,a l'hôtel de St. Paul a Paris, et eut pour parrain le 
duc de Bourgogne. 

11 était fils de Louis (POrléaus, frère de Charles VI ,el de Va'en- 
lii'.e de Milan. 






NOTES. 38 1 

On trouve eneore dans le recueil des poésies du duc 
d'Orléans, les vers suivants sur la mort d'une jeune 
personne. ( On pourrait croire qu'ils s'adressent à Isa- 
belle de France que Charles perdit après trois ans de 
mariage ). 

Las! mort, qui t'a fait si hardie, 

De prendre l'aimable princesse 

Qui estoit mon confort, ma vie, 

Mon bien, mon plaisir ^ ma richesse!.. 

Las! je suis seul, sans compagnie!.. 

Adieu ma dame ... ma Lyèsse!.. 

Or est nostre amour despartie. » 



Agé de seize ans, il épousa le 29 Juin i4«6 , Isabelle de France, 
sa cousine germaine , deuxième fille de Charles VI, et veuve de Ri- 
chard II, roi d'Angleterre. 

(Morte en couches à Blois, le 1 3 Septembre 1409, son corps y 
fut retrouvé en 1624 enveloppé de bandes de linges et de vif argent). 
En 14 10, Charles se remaria a Bonne d'Armagnac ; il se trouva en 
i4i5 a la funeste bataille d'Azincourt, y fut blessé, laissé pour 
mort, fait prisonnier, et apprit peu de temps après en Angleterre , 
(en Octobre 14 15) la perte de sa seconde épouse. 

Ce prince passa ving-teinq ans en captivité, et n'en fut tiré qu'en 
I 44° 1 P ar le moyen le plus inespéré; car il dut sa liberté à Philippe, 
duc de Bourgogue, jaloux d'éteindre par ce trait généreux l'animo- 
sit e ' qui régnait dans leurs familles. 

« Je meurs de chagrin, disait Charles a ses ambassadeurs, devoir 
<( qu'il me faut passer les plus beaux jours de ma vie dans les fers, 
« sans que personne prenne part à mes maux. » 

Philippe y compatit, l'aida h payer une rançon de trois cent 
mille écus, l'accueillit avec les plus grands honneurs le 20 
Novembre i44°? dans la ville de Gravelines, lui donna l'ordre de 
la Toison d'or, reçut celui du Porc-épic,et fit épouser à l'illustre 
prisonnier Marie de Clèves, sa propre nièce. 

Charles mourut le 4 ou 8 Janvier (1 465 ou 1467 ) d'une violente 
maladie que lui causa , dit on, le peu d'égards que Louis XI lui 
témoigna pour ses conseils au sujet de la guerre du bien public. 
Le duc d'Orléans eut pour frère Jean, comte d'Angoulème, né le 



582 NOTES. 

On voit dans plusieurs ballades et rondels, ce mal- 
heureux prince déplorer tristement sa longue captivité, 
former des projets de délivrance, et peindre en même 
temps les calamités qui pesaient sur sa patrie. Quel- 
ques-unes de ses poésies sont en latin et en anglais. Il 
en est d'intitulées Caroles et l'on croit qu'elles se dan- 
saient en rond. 

Nous avons déjà parlé de l'amitié qui exista entre 
Charles d'Orléans et René, en faisant connaître ce qui a 
été conservé de leur correspondance poétique. 

« Au reste, dit l'abbé Massieu^ de tous ceux qui s'at- 
« tachèrent à rimer, pas un ne porta cette inclination 
« plus loin que René. Ce prince avait un goût extraor- 
« dinaire pour les beaux-arts, mais il aimait éperdû- 
« ment la poésie et la peinture, qui effectivement ont 
« beaucoup de ressemblance, et qui ne diffèrent peut- 
« être, qu'en ce que lune peint à l'esprit et l'autre aux 
« yeux. Il fit donc une quantité prodigieuse de vers et 
« de tableaux. Il ornait des uns et des autres les appar- 
(( tements de son palais et les chapelles des églises. » 

Nous ne pousserons pas plus loin ce rapide aperçu 
sur la poésie du XV e siècle dont nous avons cru devoir 
faire précéder l'anal'ise des ouvrages de René. 

26 Juin i4o4 , qui fut donné en otage aux Anglais vers Tan 14 12 , et 
qui demeura captif jusqu'en i444- C'est le père de François le' . 

(Le père Anselme, hist. générale de la maison de France, tome 
l. er ,foI. 207. — Annales poétiques, tome I. er , p. 100. — Mézeray, 
tome 1 1 ï , p. i\o. — Bibliothèque française, tomelX, p. i3i. — 
Biographie universelle , tome VIII, p. 146. —Bibliothèque de l'ar- 
senal, manuscrit. Dom Plancher, hist. de Bourgogne, tome IV, p. 
, 7 8. —De la lecture des livres français, I.«" e partie^ p. 259. — 
Poésies de Charles duc d'Orléans , publiées par P. V. Chalvet. Paris 
1809, 1U - I2 « —Grenoble 1801. — Bibliothèque royale , manuscrits 
No. 2788. 



MORTIFIEMENT, 

01) MORTIFICATION DE VAINE PLAISANCE (»). 



II. 

L'ouvrage en prose et en vers que René a composé 
sons ce titre, commence par ce préambule qui en de^ 
vient en quelque sorte la dédicace. 

a Très révérend père en Dieu, Jehan, par la di- 
« vine grâce, archevêque de Tours, très singulier et de 
« mon cœur collatéral amy, je Reyné, vous salue, et 
« conforte, en toute très charitable délection, comme 

(* )Le manuscrit qui en existe sous le N ° 7293, à la bibliothè- 
que royale , est un in-^o de soixante-cinq feuilles. Sur la reliure en 
veau fauve, on voit une chapelle gothique; d'un côté est représenté 
un évêque et de l'autre N. S. J. C. avec les attributs de la passion. 
TJn second manuscrit sous les N. * 1797, 121 1 (venu de la biblio- 
thèque St. Germain ), est encore conservé à la bibliothèque royale. 
Ce$t un superbe in-/|.° en vélin de deux cent quatre-viogtcinq feuil- 
lets qui contient d'abord la vie de plusieurs anciens philosophes et 
ensuite le Morlijîement. On y voit une magnifique miniature repré- 
sentant René écrivant dans son cabinet. Ce prince est vêtu d'une 
robe d'azur, et d'un manteau rouge doublé d'hermine. Un chien 
blanc est à ses pieds. En dehors du cabinet, où est une pendule , on 
voit des jardins et quelques édifices. Ce manuscrit a appartenu au 
chancelier Séguier. 

Un 3.e manuscrit du Morlijîement ornait la bibliothèque du ba- 
ron de Hohendorf , et fait maintenant partie de la bibliothèque 
impériale a Vienne, 

Enfin un 4 e . -, q iu paraît être l'original écrit par le roi René, se 
trouvait entre les mains de M. Chatoyer, curé deGircourt; mais 
les miniatures qui l'ornaient en furent enlevées et ont passé du ca- 
binet du sieur Lamour, célèbre serrurier à Nancy, dans celui de 
M. Mathieu homme de lettres. Ce manuscrit acheté par M. cVOur- 
ches,et donnéa M. Fâchot, ancien bibliothécaire de Nancy, nous 
a été vendu à Paris. 



384 NOTES. 

« très humble fils de sainte église doibt, ne peut plus 
a faire à son père spirituel.... 

« Vous faisant familièrement sentir de mes petites 
« et secrètes occupations, et une entre autres, laquelle 
« si est, que je, considérant le temps de l'espace de vie 
a dont il faut à nous tous rendre compte, lequel se 
« passe incessamment en eaue de rivière, sans s'arrê- 
te 1er et va sans revenir, et par négligence se pert sans 
« le pouvoir recouvrer, voyant que point n'y a aultre 
« remède à mon avis, que de l'employer tousjours en 
<( bonnes œuvres sans s'endormir en paresseux som- 
« meil de lâsche négligence., me suis mis à faire ung 
« traittié entre l'âme dévote et le cueur plain de toute 
« vanité, pour plus esmouvoir les lisants à bien faire... 
« Et affin que mieulx soit de tous entendu et que les li- 
ce sauts le puissent mieulx retenir, l'ai fait en prose, en 
« langage commun, et sans y garder ordre requis ou 
« parfait parler, en alléguant la sainte escripture, et 
« aultres obscures auctorités^ ainsi que bien il appar- 
« tiendrait à si baulte matière. Car je ne l'ay faict en 
« aultre intention, fors que pour y povoir faire fructi- 
k fier les simples gens, layz et non pas pour donner oc- 
« casion aux grans clercs fondez en haulte doctrine 
« d'arguer encontre. 

« Toutefoys,je n'entends point, ne jà Dieu ne plaise, 
« très révèrent père en Dieu, que là, où vous et aultres 
« clercs, y verrez à reprendre, que ne le voyez et puis- 
ce siez corriger, s'il vous plaist, et de ma part chière- 
« ment vous en prie. etc. » 

Pour mieux parvenir à son but, le royal auteur a 
imaginé un dialogue mistique entre l'Ame dévote et le 
Cœur, principaux acteurs de son ouvrage dont la mo- 
rale consiste surtout à prouver que toutes les douleurs, 
toutes les peines, tous les malheurs que nous resson- 



NOTES. 585 

tons en ce monde, doivent nous en détacher insensible- 
ment. 

Mais si le Mortifiement devaine Plaisance annonce 
de l'imagination et offre un excellent fonds de morale , 
il faut convenir que sa composition porte l'empreinte 
totale du mauvais goût qui régnait à l'époque où écri- 
vait René: en effet, après avoir employé tous les 
moyens de persuasion qui sont en leur pouvoir pour 
ramener le Cœur dans la voie du salut , la Crainte de 
Dieu, la Foi, l Espérance, eilaGrâceflivine , person- 
nifiées, s'emparent de lui, l'attachent sur une croix avec 
des clous d'argent et d'acier, le percent d'un coup de 
lance, et chassent tous les vices qui s'en étaient empa- 
rés, tels que Superflue réflexion, Convoitise _, Envie, 
Présomption, et enfin plaine plaisance. Le Cœur ainsi 
purifié est porté à lame dévote qui, dans l'excès de sa 
joie , adresse de ferventes prières au ciel afin que le 
nouveau converti persévère dans ses bons sentiments. 

(L'Ame dévote est représentée dans le manuscrit 
N° I2II, vêtue d'une robe grise, et un vode blanc 
couvre sa tête. Elle tient le Cœur entre ses mains et le 
serre sur sa poitrine. On distingue une chapelle gothi- 
que dans le fond du paysage. ) 

La pauvre Ame repentante adresse au ciel de 
pieuses invocations et voudrait ne plus retomber dans 
ses fautes. «Mais Désir abuzé du cœur Y en destourbe, 
« cy avec lequel elle est coulpée, et faicte pèlerine du 
« voyage de son mortel cours transitoire, dont les in- 
« clinations tant fresles, tant passives, et tant souffre- 
« teuses, la font souvent tresbucher et presque verser 
« du tout à terre. » 

Aussi, s'écrie- l-ellc , au milieu des remords qui la 
tourmentent: « je suis comme le bœuf plein de lasche 
« couraige, et rempli de pesanteur tardive! » 

TOME. II. 25 



580 NOTES. 

« Puis, ajoule-t-elle, plorant 1res piteusement, me 
« complains, disant: 

Ah! Cueur périlleux, en tes faicts voluntaire! 
Qu'avoir tu dois, sans cesser, en mémoire, 
De la douleur, passion et souffrance, 
Que mon Saulveur endoulce pacience, 
Voulut souffrir, pour me mettre en sa gloire!.. 
Que songes-tu?., requiers lui pardonnance, 
Et te rêpens.... 
Continuant ses tristes doléances, l'Ame compare son 
corps à une maisonnette en j^uines, et « assure que le 
ce moust de raisin ne boult pas plus fort dans les ton- 
« neaux, comme faisoient dans ce pauvre corps ses 
a griefs soupirs et très angoisseux plains. Elle étoit aussi 
« fort baignée de larmes, comme si on eust versé sur 
« elle sans cesser, foison d'eaue. » 

Touchées de pitié des lamentations de l'Ame,, Di- 
vine justice et Contrition accourant à son secours cher- 
chent à la maintenir dans ses bonnes dispositions en 
lui adressant ces mots: 

Cognois que tu es ? d'où tu viens? là, où vas? 
Comment fut faicte? et lors tu cognoitras, 
Le parfait bien (qu'à toi ne tient, qu'auras .,) 
Et la grant gloire qui t'est veoir appareillée, 
Et le royaulme que tu posséderas!... 
Des cieulx d'azur desquels tu jouiras! 
Et là, ton Dieu, face à face verras!... 



Hays tes péchez, ains que sois encoulpée, 
Devant le juge,, duquel tranche l'espée.. 
Pense à ton faict sans plus perdre de temps... 
Car pour toi, aultre, compte nul ne rendra.,. 
Seule seras appelée... 

Et bien subit 

Car quand par mort, seras du corps partant, 



NOTES. 58 7 

Le dyable lors , certes t'accusera , 
De tes péchiez, et son cas poursuivra, 
Contre toi fort, et tant comme il pourra; 
Pour toi mener avecques les perdants 
Au pays d'enfer., là où il te fera 
Sentir tourment horrible, qui n'aura 
Jamais fin, las!., pensez-y qui vouldra.. 
Je n'en dis plus., si tu veulx.. orm'entens, 
Car tard criera, qui jusques là ira. 
Contrition prenant un autre style, continue ainsi 
ses exhortations: 

« La vraye et parfaite bienheureté n'est pas vray- 
(( ment à mener vie pompeuse , ni estre victorieux en 
« armées; ne se trouve en haultes dominacions ; ne à 
« avoir prééminences royales; ne en multitude de 
a suite et accompaignemenl de gens; ne d'avoir ri- 
« chesses infinies en assiette de fertiles pays; ne à pos- 
« séder plaisants manoirs et sumptueux palais; ne sei- 
« gneuries, forts chasteaux et plaisantes cités ; ne en 
« habundance d'autres biens , comme pierreries , 
« joyaulx , et telles choses dont il se trouve peu. 
u Oultre plus , la vraye et parfaite bienheureté, encore 
« certes, ne se trouve pas en belle stature démembres, 
a en vigueur de corps, en beaulté de personne, en sub- 
« tilité d'engin, ne en exquise éloquence. 

« Illustres dominacions et prééminences sont mer- 
« veilleusement enviées. . et ceulx-là qui par devant 
(c font la bonne chière, forgent par derrière choses con- 
<c traires, et d'un costé l'endorment, lui donnant à en- 
« tendre qu'il a beaucoup d'amis ; et de l'autre, veillent 
« pour regarder le point et l'heure qu'il sera temps de 
« le faire tresbûcher. 

« Grant suite et accompaignement de gens sont sou- 
u vent cause de très désordonnées et deshormestes dis- 
u solutions et infinis inconvénients. 



588 NOTES. 

« Richesses infinies ne peuvent à maie peine estre 
« amassées sans grandes exlorcions et inhumaines 
« rapines. 

« L'aise de plaisants manoirs, sumptueux palais, etc. 
« font souvent oublier Bien, et ceux qui vivent sans se 
« souvenir de luy, Dieu a leur mort n'aura souvenance 
a d'eulx. 

<c Quant aux aultres vertus du corps, comme belle 
« slaiure , vigueur , beauté , etc. , cela est aujourd'hui 
«fleur souèf odorant , et demain par aventure, sera 
«foui pourri et très puant. 

« Les biens de ce monde doivent donc s'user sobre- 
ce ment, et l'homme ne doibt point imiter le pourceau 
« qui le museau boute en l'auge jusques es yeulx , et 
« ne sert en ce monde de chose qui soit , si non sOule- 
« ment de boire, mangier et de dormir, sans savoir dire 
a du moins: grant mercy à celui qui le panse., et 
a voyez la belle vie , de mangier et boire oultre son 
« saoul, sans cesser jusques après d'estre crevé?., et 
« puis quand il est bien plain, et que le mangier lui 
a eschauffe la chair, il s'en va souiller et vailtrer en la 
« plus orde et puante fange qu'il peut trouver, pour soy 
a raffraîchir , et advient que bien souvent le pourceau 
« s'endort dans la fange, si avant fiche, qu'il n'en paroi* 
u que le museau. » 

L'âme touchée du tableau des égarements dans les- 
quels le monde nous entraîne, s'écrie: « ïla î fy î donc* 
« ques de toy , monde ! . Haï fy ! ha fy ! et plus que fy î . . » 
Tu ne payes, monde, d'aultre monnoye, 
Fors de promesses, faillible et variable... 
Et aussi vray, de peu durable joye, 
Et d'espérance en la fin décevabîe. 

Se perdant ensuite dans des discours mystiques ? 
l'âme dévole cite aux sermoneuses célestes Hippocras, 
Avicenne, et Galiien... 



NOTES. 589 

Crainte de Dieu et Contrition, ravies de l'impression 
produite par leurs paroles, ajoutent encore, en ^adres- 
sant à Fâme: « qu'il faut savoir s'aider, si l'on veut être 
« aidé. Qu'il ne faut pas ressembler au malade qui dé- 
« sire guérir* et qui refuse les remèdes. Que c'est un 
« exemple à fuir, que celui d'un homme qui tombe, 
« et ne veut pas prendre la main qu'on lui tend. » 

Après ces maximes, les deux vertus se félicitent 
d'être arrivées à temps auprès de l'âme, pour la sau- 
ver., et se complimentent mutuellement sur le bon 
« rapport et joyeulx que fera le bon ange qui a la 
« garde et custode de celte âme.. Vous savez se diseni- 
« elles, ce qu'est à Dieu, l'amendement du pécheur, et 
« quelle grande contentcsse il en a ... et quelle consola- 
« tion c'est à toute la court du paradis, et quelle feste, 
a en démènent les anges aussi? 

A ce sujet, Contrition compare l'amour de Dieu, « au 
« très bel et broyant ruisselet, qui vient de la fontaine 
« dont nait la très saine et parfaite bonne eaue, lequel 
« gent ruisseletj par les lieux où il passe prend ung 
« doux son, et abreuve la prée à lenteur., en telle niii- 
« nière que l'herbe en verdoie toute, et si est drue., 
« menue et poignant, semée par lieux, de lleuretles 
« petites, plaisantes, belles, souëf odorantes, qui sont de 
« maintes couleurs, et de façons diverses, qui ornent la 
« pree, dont la contrée en est embellie d'assez trop 
« plus, de d'aultre lieu qui soit en nulle part, pour 
<c les passants illecques solacier, toutes lesquelles déli- 
ce ces, que j ay dict ci-dessus, proviennent seulement 
u de la frescheur et humidité attrempée , dont est 
a trempée la terre de beau prée. » 

A cette longue comparaison, succèdent trois espèces 
de paraboles que raconte Crainte de Dieu, \>ouv prou- 



3go NOTES. 

ver que trois choses principales concourent à nous 
conduire à la grâce éternelle. 

La première parabole est l'histoire d un charretier* 
qui doit gagner un salaire considérable s'il mène l'é- 
pouse d'un grand seigneur sans verser sa voiture, ni 
aller seulement hors du droit chemin, et qui dans le cas 
contraire, doit perdre sa peine et être même très griè- 
vement puni.. Il se trouve dans un embarras extrême, 
car n'ayant jamais voulu châtier ses chevaux, l'un 
d'eux estoit « si convoiteux de voir, et regarder, que à 
a tous les coups sailloit hors du chemin, poursoy aller 
« esbattre au plaisir de son veuil . .. et le second n'es- 
« toit pas d'aultre part moins mal conditionné, car à 
« tout bruyt qu'il oyoit, tiroit celle part, sans regar- 
« der à sentier, ni à voye... 

Dans cette extrémité, le charretier a recours à l'un 
de ses camarades qui lui conseille de bander les yeux à 
celui de ses chevaux qui veut tout voir, et d'assourdir 
celui que la peur rend indocile. Là dessus, Crainte de 
Dieu fait l'application de la morale. Elle raconte ensuite 
ainsi la parabole delà pauvre femme: 

« 11 advint que une pouvre femme eut labouré et 
k travaillé tout le long de l'année à faire semer son 
« champ ; par grant cueur, et grant chaleur au soleil 
« fait sécher son blé, et fut le blé bien battu, vanné, 
« nettoyé à Tencontre du vent par le crible, la pou- 
« vre femme, le mist en sac, pour en devoir faire fa~ 
« rine ... et ainsi qu'elle le portoit sur ses épaules au 
« moulin j trouva une rivière que nullement ne peust 
« à gué passer. Si sercha tant hault et bas le long de 
« l'eaue, qu'elle trouva ung pont ... non pas bon, ne 
« seur, à son advis, car pièçà avoit esté fait et bâti. Et 
a ce voyant, la pouvre femme, si elle fust bien esba- 
« hye, n'est mie à demander, et s'arresta tellement 



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d'afixkf le Ro-t 71 este. 



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NOTES. 091 

« que le jour se déclinent fort tirant vers le vespre, et 
« le soleil se abessoit fortement se allant concilier ... en 
« soupirant, se lamente si très haultla pouvre femme» 
« que ung homme l'entend et s'approche. En plorant 
« elle respondit: hélas! biau sire, je suis moult empe- 
« schée ... voire , et si très fort que je ne scay que 
« faire. » 

« Le biau sire lui dit alors, que de deux maulx il 
« faut choisir le moindre, quelle doit essayer le pont 
« avant de le passer, et qu'elle doit tout tenter avant de 
« renoncer à traverser la rivière. » 

La pauvre femme ayant repris courage 3 exécute les 
avis du villageois, et arrive enfin sans encombre au 
moulin. 

L'auteur prend soin de nous instruire, que dans cette 
allégorie, le pont signifie la conscience, les bois pour- 
ris les pensées, la rivière l'ire de D^eu, et le moulin 
la gloire éternelle. 

La 3 e parabole renferme l'histoire « d'ung grand 
« justicier, saige et puissant capitaine d'armes, faisant 
<( le siège d'une cité en laquelle avoit gens habitants 
« iniques et pervers, plains de volonté sans foy, sans 
u loy , et sans justice, lesquels iceluy capitaine desiroit 
« contraindre de venir à raison.. Après plusieurs atla- 
« ques infructueuses, le capitaine ayant résolu délivrer 
« un assaut général, fait publier dans son camp, que 
« celuy qui plus hardiment et mieulx combattroit, et 
« qui par sa vaillance le premier en la ville eutreroit, 
« sa fille en mariage sans délai lui donneront. » 

L'assaut étant commencé, le capitaine remarqua 
parmi les assaillants, un homme d'armes qui lui parut 
si plein de résolution, qu'il l'encouragea, lui donna 
des conseils, et enfin l'ayant vu monter le premier sur 
les remparts., il lui fit épouser s.a, iiUe. 



3gi NOTES. 

René finit son livre ainsi qu'il Ta commencé, en s'a- 
dressantau vieux archevêque. 

« Très révérend père, très singulier et mon collaté- 
« raî amy, ce petit traité, ainsi qu'avez peu veoir, j'ay 
<c faict et composé au moins mal que j'ai sceu, pour 
« vous monstrer par vraye apparence, affectueuse- 
« ment formée, le vouloir qui mon plaisir ravist et 
a guide celle part }à tous dis, pour vous complaire, de 
« façon telle , que vous aperceviez et puissiez bien 
« cognoistre, que l'amour que vous porte, est seule à 
« part singulière, et eslue en toutes aultres toutes pour 
« dame principale... car, telle est, et toujours sera ma 
« volonté loyale, et si longue sans point faillir, ne plus 
« ne moins, que sera longueur de ma vie transitoire.... 

« Humblement requérant votre révérende paierai- 
« té, doulce, bénigne, fervente et charitable., que alors 
« que serez en larmes Dieu priant, en vostre mémento, 
« vous plaise me mettre au nombre de ceulx-là pour 
«, lesquels vous ferez à Dieu humble requête de vray 
« pardon donner, à l'exemple de la lyonnèsse qui en- 
te tre les aultres besles, (ainsi que le dit le propriétaire) 
« fait quand elle veoit qu'elle a faonné ses petits lyon- 
« ceaulx, tous morts nez et sans vie, sa voix esforce 
« sur eulx et si liault crie et brayt, que le ton de sa 
« voix au bout de certains jours, aide à avoir vie à ses 
« petits lyons. 

«Et semblablement soit vostre plaisir de très bon cœur 
« requérir N. très doulx sauveur J. C, qu'il luy plaise 
« me revivifier, car je cognoys les faits de mes la- 
« beurs, estre morts parturiez, par mon très grief 
« péchée-, mais j'ai espérance que vostre voix, pourra 
« proufiter à me remettre en vie, par l'abondance de 
« la source de la miséricorde, laquelle à ung chascun 
a sans cesser, se eslargit chascun jour, tant et si très 



NOTES. 



3ÇP 



« fort,, que estimer ne se peult, sur les pêcheurs qui y 
<c viennent pour boire, ayant grant soif et désir d'avoir 
« dicelle doulce et rassasiante eaue, alors qu'il y 
« plonge le divin hanap d'amère repentance, lequel 
« retourne rempli d'ample rémission sans jamais y 
« faillir à celle suffisance, qui leur est vray et entier 
« consentement. 

«Or doncques^ que vous plaise faire, que vos bonnes 
« prières puissent estre médiateurs pour moy, pour 
« parvenir à la joie de tous désirée , et bien beurëe, 
« seule et parfaite par la vertu de Dieu omnipotent, 
« qui vit et règne à jamais sans fin ... auquel je prie, 
« qu'il vous dointen ceste mortelle vie, sainement vi- 
te vre, et seûrement mourir, si que puissiez vous à 
« Dieu l'âme rendre, necte et pure, ainsy que le dé- 
« sirez. » 

Amen. 



LE ROMAN 

EN PROSE ET EN VERS 

DE TRÈS DOULCE MERCY AU CUEUïl D'AMOUR 
ESPRIS (*). 

III.. 

René prévient ses lecteurs en entrant en matière , 
que cet ouvrage est le récit d'un songe qu'il eut en 
1457, et pour mieux les en convaincre, il s'est repré- 
senté dormant tout habillé, la main sur son cœur, 
jdans la première des miniatures dont il a orné sou ma- 
nuscrit. 

On l'y voit vêtu d une robe de pourpre, ayant des 

Supplément au cal. de Gaignat, tomel.c, p. 44-5. — De lu lec- 
ture des livres français, I ère partie, p. 274» 

(*) Le manuscrit original de ce roman est un superbe in-4-o , en 
vélin, de cent trente-huit feuillets, relié en maroquin rouge et con- 
servé a la bibliothèque royale sous les numéros 36 , 281 1 , fonds de 
la Vallière: il a été écrit, dit-on, par René, ou du moins les nom- 
breuses miniatures qu'il renferme sont de lui. 

Cet ouvrage fut vendu huit cent soixante-quinze francs, à M. de 
Gaignat, et M, de la Vallière l'acheta ensuite seize cent vingt francs. 

L'écriture en est noire, rouge et pourpre, et les nombreuses let- 
tres tourneureSj sont peintes en or, et de plusieurs couleurs. Soi- 
xante-dix miniatures d'une beauté parfaite et d'une conservation 
admirable, enrichissent encore ce précieux manuscrit. ( Les plus 
grandes ont six pouces en quarré, et les plus petites six pouces de 
largeur sur deux pieds six lignes de hauteur )» 

Il existe encore a la bibliothèque royale sous le N.« 33 fonds de 
Caugé , une très belle copie (de deux cent dix pages sur vélin), du 
roman de la 1res doulce Mercj. On y trouve aussi des miniatures, 
mais plus petites, et dans plusieurs des feuillets, leur place est 



NOTES. 3 9 5 

bas bleus aux jambes, et la tête couverte d'une toque 
bleu de ciel et or ; son chambellan babillé d'une jac- 
quette bleue à manches rouges, parait arriver auprès 
de lui. 

On lit l'exorde suivant sous cette peinture: 

Une nuict en ce mois passé, 

Travaillé, tourmenté, lassé, 

Forment (grandement ) pensif, au lit me mis; 

Comme homme las, qui à soi mis 

Son Cueur en la mèrcy d'amour... 

La nuit que j'ai dit, tant confus, 

Me vis, que près de mourir fus, 

Car moitié lors, par fantaisie, 

Moitié dormant en rêverie , 

Où que ce fut vision en songe, 

Ad vis m'estoit, et sans mensonge, 

Qu'amours hors du corps mon cueur mîst, 

Et que à Désir le soumist. 

Lequel luy disant ensement, (ensemble ) 

« Se doulce Mercy nullement. 

« Désires de povoir avoir , 

« II faut que tu fasses devoir, 

« Par forces d'armes l'acquérir , 

« Si que tu puisses conquérir, 

« Dangier lequel garde le fort, 

« Contre tous amants à grant tort, 



laissée eu blanc. . . Ce manuscrit est plus moderne que l'autre. Le 
premier feuillet représente René endormi, sur un lit dont la drape- 
rie porte ces mots en lettres d'or: Rex Siciliœ dormit. 

On a prétendu que ce roman du roi René , avait été imprimé in 4° 
en i5o3, sous le titre: de la conqueste qu'ung chevalier nommé, le 
Cueur d^amour esprisfcl d'une dame appelée douloc Mercy. 

Mais nous n'avons pu découvrir un seul exemplaire de cette 
édition. 



3 9 6 NOTES. 

« Où doiilce Mercy est liens, ( céans ) 
Prise en deux paires de lyens, ( liens ) 
Qui la tiennent, Honte et Tremeur, 
« Viens à moy, si auras l'honneur, 
Dist Désir, et plus ne demeure, 
Lors mon Cueur part o luy en l'eurre... (*) 
Le royal auteur qui a voulu, dit-on, dans son ouvra- 
ge, décrire sous les noms de Cœur d'amour et de doul 'ce 
Mcrcj, l'histoire de deux amants fidèles et leurs lon- 
gues infortunes, explique ainsi le genre de roman 
qu'il a adopté, et s'est proposé pour modèle: 

« Comme jadis , des hauts faits el professes, des 
« grans conquestes et vaillances en guerre, et di*s 
« merveilleux cas, et très avantureux périls, qui furent 
(( à fin menez, faiz et accompliz, par les chevaliers 
a preux et hardiz, Lancelot, G au vain, Galhat, Tristan', 
« et aussi Palamèdes, et aultres chevaliers de la table 
« ronde, au temps du roy Arthur, et pour le sang 
« Grèal conquérir, ainsi que les antiques histoires le 
« rapportent au long, avoient estes faits et datez \A\x~ 
a sieurs romans pour perpétuelle mémoire, aussi, pa- 
« reillement, pour mieulx vous donner à entendre 
« ceste mienne œuvre, qui est de la manière de la 
« queste de la doulce Mercy M au Cueur d'amour es- 
« pris, ensuivrai les termes de parler du livre de la 
« conquesle du sang Gréai. 

Après cette courte disgression., René nous apprend, 
que le Cœur d'amour va partir pour aller à la recher- 
che de la doulce Mercy, mais qu'avant d'entreprendre 
son périlleux voyage, il obtient pour page et écuyer, 
lenjoué et vif Désir qui., suivant Tan tique coutume, 
commence à le revêtir des armes qu'il doit porter. 
« C'est à sçavoir d'un haubert de plaisance, laicl à 

(*) Avec lui a l'heure même. 



NOTES. 5<j 7 

a merveille, pour résister contre les coupset horions*, d'un 
« bran d'acier (cimeterre) trempé en larmes de pitié, 
« tranchant et acéré... son heaume fust tymbré de fleurs 
« d'amoureuses pensées... Oultre plus, lui bailla ledict 
« Désir, ung escu qui estoit d'espérance pure, large, 
« grant, et plantureux de trois fleurs de: ne m'oubliez 
« mie (*) et bordé de douloureux soupirs-, puis lui 
« chaussa de ses propres mains, les très poignants es- 
« perons d'amoureux souvenirs, et lui amena son fî- 
(( uèle et haut destrier Francvouloir ... Ainsi adoubé , 
l'impatient chevalier ayant écouté les bons avis de 
son cher compagnon Désir, part avec lui pour tenter 
la noble aventure qui fait l'objet de ses vœux, jurant 
« qu'il ne se arrêtera en lieu ferme, que par proésse 
« il n'ait acquis la très doulce mercy de sa très gente 
u dame, ou sçe non, sans faulte mourroit en la paine.» 
Chevauchant avec une vitesse sans égale , nos 
voyageurs ne tardent pas à arriver auprès d'une co- 
lonne de marbre sur laquelle ils remarquent une ins- 
cription en vers:, Cœur d'amour s'en approche, et lit ces 
paroles (**): 

vous, tous cœurs gentilz et gracieuk, 
Qui conquérir voulez, (pour valoir mieulx, 
Du dieu d'amour, de vostre daine aussi), 
Doulce grâce et curieuse mercy, 
(( N'ayez en vous changement de pensée, 
« Pour délaisser vos premières amours.... 
« Sovez loyaulx, sans varier toujours... 
« Pitié pour vous, ne sera lassée. » 

(*) Ces fleurs, qu'on voit peintes avec beaucoup de délicatesse 
dans la miniature du fol. 5 , sont parfaitement semblables au 
myosotis scorpioïdes de Linné, ou le myosotis des modernes, qui 
s'appelle vulgairement encore, ne m'oubliez pas. . ,et qu'on trouve 
communément aux environs de Paris. 

(**) Voyez fol. (\ , première miniature. 



5 9 8 NOTES, 

Les deux compagnons ayant continué leur route, se 
irouvent dans un lieu champêtre, où îe Coeur est extrê- 
.memenl surpris de rencontrer « une dame (*) qui jà 
a estoit ung peu ancienne, et très richement aornée 
a d'habits royaulx de couleur pourpre ; avoit sur- 
ce cot et cotte... sur les espaules ung manteau de verrin, 
« et 6ur son chief une couronne d'or. » 

« Le chevalier estonné ne songeoit point à retenir 
(c son destrier Francvouloir, quand la dame le prit elle- 
« même par la bride, si subtilement que ne lui donna 
(( garde. » 

Arrêté ainsi brusquement, le chevalier demande 
avec civilité à l'étrangère: « qui clic est, et ce quelle 
<c peut désirer de lui... Il apprend alors qu'il a devant 
les yeux la fidèle consolatrice des malheureux, la plus 
« séduisante des immortelles la douce Espérance enfin , 
Sans que nul homme ne s'avance. 
Elle témoigne au chevalier une bonne volonté sans 
bornes, maiselle ne peut lui cacher les nombreuses dif- 
ficultés qui l'attendent dans son entreprise, 
Car Amour veut ainsi partir 
Ses biens et ses maulx despartir (partager): 
Puis elle ajoute: 

Mais garde-loi bien, je te prie,, 
Du chemin de Forcennerie; 
Car fort tu irois au manoir 
Droit où demeure Désespoir. 
Le noble paladin promet à sa bienveillante protec- 
trice de suivre ses sages conseils, la remercie humble- 
ment et reprend sa route, toujours « accompaigné du 



(*) Voyez fol. 5, miniature 2. 
(Elle représente un paysage, dans lequel paraît L'Espérance coifîe 
d'un bonnet en pain de sucre. Ta housse de son cheval est couverte 
de cœurs et d'ailes d'or)., 



NOTES. 5 9 g 

a franc damoiseau le Désir , qui le conduit 1res bien 
« par vallées et montagnes , foretz et boys. » 

Après un long trajet pendant lequel ils n'ont pu 
trouver à manger, nos deux voyageurs mourants de 
faim, exténués de fatigue, sont surpris par la nuit, et 
ayant aperçu un ermitage, ils se hâtent de diriger 
leurs coursiers vers cet asile solitaire, dans l'espérance 
« d\y être bien reçus et d'y faire ckiére lie. » 

K Mais quel est leur étonnement en voyant saillir hors 
« dudit ermitaige (*) par l'huys de la chapelle ., qui 
<( estoit bas, estroit, et d'ancienne façon, une nayne 
« bossue, toute contrefaite de visaige et de corps!... l&- 
« quelle avoit les cheveux presque d'un pied et demi 
« de hault, droits, rudes, gras et noirs, comme si ce 
« fust la hure d'ung vieil sanglier... Ses yeulx estoient 
« enflambez et reluisants comme charbons ardents. . Le 
« nez avoit tortu et grant... les sourcils pendants sur 
« les yeulx... la bouche longue et large jusqu'aux 
« oreilles., les dents grandes, jaulnes et mal accoustrées.. 
« les oreilles plus d'une palme. . . le front et le visaige 
a noir, ridé et hydeulx. 

... et les espaules estoient plus haultes que les oreilles. . . 
a les bras courts, gras et velus., les hanches haultes, la 
«jambe gresle, toute esgratignée d'épines... les pieds 
a avoit lapges et pâtus comme ung cygne, et n'avoist 
u sur elle vaistu pour tout habillement , que deux 
« peaulx de lyon, où tout le poil estoit, nouées sur les- 
« paule... et bien ressembloit créature peu courtoise, 
a despite et peu amoureuse. » 



(*) Voyez fol 9. 

Cette miniature qui est extrêmement curieuse, représente une 
église gothique et de bon goût qui touche l'ermitage. La naine y est 
peinte telle que l'auteur la décrit. 



4oo NOTES. 

On serait surpris à moins; aussi, à la vue de cet 
étrange objet, nos aventuriers se regardèrent-ils quel- 
que temps sans pouvoir rien dire... Revenus pourtant 
de leur désapointement, mais ne voulant pas manquer 
de courtoisie envers une semblable personne, « lors s'a- 
« vance le damoiseaulx Désir, comme celui qui bienluy 
« cuydoit, savoir la langue et le pays, et parla à la 
« nayne en ceste manière: » 

T'en ira, nayne, se Dieu se sault (sauve), 

( Pour ce que le jour nous défault ) 

Demande à l'ermite Léans, 

Se pourrons hebergéer céans,.. 

Et il Feragrant courtoizie, 

Qui encor lui sera mérie, 

Car comme chevaliers errants 

Aventures alons serebans. 
A. peine le gentil Désir avoit-il ainsi parlé à la nayne, 
« le plus courtoizement qu'il sceust, cuidant très bien 
« hébergyer celle nuict à Vermitaige, voylàjque tout-à- 
« coup la nayne esprise de courroux et de mautalent, 
« fronsa le nez, rougit et puis pâlit le visaige de grand 
« despit. » Puis, sans être touchée de la faim, de la fatigue 
des voyageurs , et sans leur adresser la moindre offre 
hospitalière, elle se contente de leur demander qui ils 
sont: 

Ce que demandez, ne que querrez. . . 
k Ou aultrement allez- vous-en.. 
« Que Dieu vous mette en grant mal an. . 
A cette réponse incivile, le Cœur, malgré sa douceur 
naturelle, ne peut contenir son indignation et yeui férir 
la nayne. « Mais toutefois il réfléchit qu'il est chevalier, 
« et qu'elle estoit femme, quelque laide qu'elle fust. . # 
Celte pensée le calme, ainsi que son écuyer, et par- 
donnant à la nayne ref rognée , ils consentent à lui 
décliner leurs noms... S'élant informés du sien à leur 



NOTES. 4oi 

fe tour, ils apprennent non sans frémir, quelle est la 
a dame Jalousie... » Les questions qu'elle leur adresse 
ensuite lui ayant fait connaître qu'ils cherchent le 
« très beau jouvcncel bel accueil ( qui doit les aider 
dans leur entreprise, et qu'elle tient étroitement ren- 
fermé dans l'ermitage ), la naine concentre sa fureur, 
a l'air de s'adoucir , s'excuse de n'avoir rien à leur 
donner, et leur indique la route du manoir de bon Re- 
pos qu'ils ont demandée... Trompés par son apparente 
bonne foi, les chevaliers se remettent aussitôt en 
chemin... Mais la méchante vieille naine , craignant 
qu'ils ne viennent délivrer son redoutable ennemi, leur 
a indiqué un faux sentier qui les conduit directement 
en la Forêt de longue attente. 

Tandis que parvenus à ce lieu malencontreux, le 
Cueur et son écuyer regardent de côté et d'autre pour 
découvrir un asile, ils sont surpris par un orage subit 
qui les mouille en un clin d'œiU comme « s'ils étaient 
« retraits du fond d'une rivière j et qui change en 
découragement toutes les riantes illusions dont le 
chevalier s'étoit bercé jusqu'alors. 

Cette déconvenue, la rencontre de la naine, la nuit 
qui Venvironne, la faim qui le presse, la lassitude qui 
l'accable , font balancer le Cueur sur le parti qu'il 
doit prendre: il hésite même s'il poursuivra son en- 
treprise et son chemin. . . Heureusement que Désir est 
là pour le reconforter, et lui faire entrevoir le bon- 
heur qui l'attend: 

Car, (lui dit-il), si là souffres malle nuyt, 
Encores auras grand déduit... 
Si songe au bien que recevras, 
Quant ta doutée Mercy auras!.. 
fOMË iï. 'M 



402 NOTES. 

Et te souvengne d'Espérance, 
Qui ta si bien noté la dance. 

Séchés de leur mieux,, et revenus aux douces pen» 
sées qui les occupaient, les voyageurs finissent par s'en- 
dormir sous un Tremble. Désir ne fait qu'un somme, 
mais son maître est effrayé par un songe sinistre qui 
l'aurait replongé dans sa première hésitation , si à son 
réveil l'écuyer ne l'eût ramené de nouveau par ses sa- 
ges exhortations. 

Remontant à cheval, et continuant leur chemin, les 
deux amis passent devant la fontaine de Fortune .ei de 
là atteignent une demeure dont l'aspect riant leur per- 
met d'espérer qu'ils pourront se délasser de toutes 
leurs fatigues , et reparer leurs forces défaillantes ... 
Mais, hélas! nos aventureux paladins sont tombés de 
Caribde en Scylla, et c'est chez une digne amie de la 
naine qu'ils se sont égarés l'un et l'autre, 

Ayant pénétré dans son réduit, ils trouvent « ung 
« feu si petit qu'à paine y eust ung chat brûlé sa 
« queue, et là, voyent une grant vieille, eschêvellée, 
« morne et pensive qui séoit auprès du foyer et tenoit 
« ses mains ensemble . . . Maigre, et ridée estoit terri- 
« blement, et à vous abrégier, il sembloit qu'elle fust 
« retraicte de terre, car oncques homme ne vist plus 
« horrible, ne plus épouvantable créature. » 

Au premier abord, le Cueur la reconnut pour la 
dame Mélancolie , et en toute autre circonstance il se 
fut éloigné sans doute comme venait de le faire son 
écuyer} mais quoique héros de roman, il tombait 
d'inanition, et sa faim l'emportant sur la répugnance 
que lui causait la vieille rechignée, il s'approcha d'elle 
en lui disant: 

Je te requiers Mélancolie, 



NOTES. 4o3 

Que tu vueille, à chère lie, 

Me donner un peu de ton pain.. 

Car j'ay une si très grant faim, 

( Et mon compagnon qu'est là hors ), 

Que perdons les vies et les corps 

Moins sauvage et plus compatissante qu'il ne s'y se-. 
Tait d'abord attendu., Mélancolie s'empresse de présen- 
ta* un morceau de pain au chevalier qui le porte à 
sa bouche avec avidité *, mais à peine l'a-t-il goûte, 
qu'il le trouve si « grevant que plus ne se peult. w 
Ayant demandé de quoi il est composé, Mélancolie lui 
répond : 

Cuer, puisque tu veulx sçavoir, 

De quoy est mon pain qu'est si noir, 

Je te die qu'il est d'une graine, 

Qui est nommée: dure paine. 

Pétri à l'eaue de la rivière, 

Qui va courant par-ci derrière 

Qui a nom: fleuve de larmes.,. 

One si mal pain ne mangea âme. 
Le chevalier ne s'étonne plus de l'amertume qu'il 
éprouvait, « mais rage de faim le conlrainct ainsi 
« que son écuyer, de manger de ce qu'on luy offre, 
« puisqu'il n'est telle sauce que de faim... » ils boivent 
aussi à plein verre de l'eaue du fleuve de larmes. Ainsi 
repus et restaurés, les paladins remercient leur hôtesse, 
et la prient de leur montrer la routedu manoir de Bon 
Repos... La taciturne Mélancolie, sans se refuser à leur 
demande, les conduit vers un pont étroit sous lequel 
coule une rivière rapide, et les abandonnant brusque- 
ment, elle s'éloigne^ et appuyée sur son bâton, elle 
cherche cependant encore à être témoin de l'événe- 
ment qui va se préparer. 

Le Cueur allait passer le pont, quand un chevalier 



S 



4o4 NOTES. 

ui annonce qu'il a la garde dupas périlleux, et qu'il 

oppose à son passage. Ce guerrier dont l'aspect est 
aussi lugubre qu'effrayant^ est armé de pied en cap et 
couvert d'armes noires. Trois Heurs de souci ornent son 
bouclier, et son casque est ombragé d'une tige cVAn- 
colie. ( Ce terrible assaillant qui se nomme Soulcy , est un 
des plus redoutables ennemis de doulce Mercy) : sans au- 
tre préambule, il fond sur le pauvre chevalier Cueur, et 
sans lui donner le temps de s'affermir sur ses arçons 
il le culbute au beau milieu de la rivière... 

Épouvanté de la disparution de son maître, le mal- 
heureux écuyer se livre à son désespoir, et l'auteur 
sans se mettre en peine du sort du paladin, le laisse 
au fond de l'eau, et vient instruire son lecteur de la ré- 
union inattendue d'Espérance et de Bel Accueil. 

Cette noble dame, présente partout, s étant mise 
sur les traces des voyageurs, arrive à l'ermitage de la 
naine pour lors absente , et délivre le beau prisonnier 
Bel Accueil, avec lequel elle déloge « sans bruit, à pié ? 
« et tout bellement le petit pas, en devisant de leur 
« mieux. Ils ne se séparent qu'à l'entrée de la forêt de 
{( longue attente, afin de chercher le Cueur chacun de 
(c leur côté... là, ilz s'entrebaisèrent et accolèrent, et Es- 
a pérance fit des offres de service si touchantes à son 
« jeune compaignon , qu'il ne se peust tenir que le s 
(( larmes ne lui cheussent des yeulx, pour les doulces 
u paroles qu'elle lui disoit (*). » 

Cependant , Espérance arrive si à propos auprès du 
Cueur , qu'elle le sauve de son désastreux accident. Re- 
venu sur les flots, il avait saisi un des poteaux du pont 
et s'y tenait accroché de toutes ses forces, quand sa 
bienfaitrice lui tendit la main pour le mettre à terre. 
On se figurera aisément sa douce surprise et sa pro- 

( + ) Voyez fol. 22. 



NOTES. 4o5 

fonde reconnaissance. « Aussi, ii sentresuivit telle joye 
« el telle feste que faict pas à dire.. » d'autant plus 
que 1 ecuyer Désir vint la partager. 

Mais cette joie ne fut pas de longue durée, car Es- 
pérance quitta aussitôt le Cueur, « en l'exhortant à se 
« munir d'un courage à toute épreuve * attendu qu'il 
« en aura moult besoin. » 

Désir et son maître ayant pris une roule différente 
de celle de leur noble amie, arrivent au Chastel dé- 
nué de iyesse, » 

Dont est maîtresse, 

Dame Tristesse... 

Et de ce chastel est seigneur. 

Courroux, qui à maint fait douleur... 

Nul n'y entre pour avoir joye. 

Le seigneur châtelain et sa dame se trouvant ab- 
sents par hasard, leur manoir paraît presque désert, el 
en effet, la seule Paresse en avait alors la garde. 

Quoique Cueur d'amour ne fut pas encore essuyé 
de son bain , il persiste néanmoins , à tenter cette 
nouvelle aventure , et pressant son destrier Franc vou- 
loir , de ses éperons, il a bientôt franchi rapidement 
« l'entrée de la cour, suivi du damoisel Désir. Là ils, 
« renconstrent de prime face, dame Paresse toute déla- 
« cée, et eschêvelée... les lacets de ses souliers et les 
« jayrettières de ses chausses, lui trainoyent après les 
« talons ; sa robe estoit desnouée en plus de vingt lieulx ; 
« ses yeulx avoit tous chassieulx, et les mains ordes ci 
« deslavées, et les tenoit ensemble devant son ventre. 

a A la vue des chevaliers, elle s'écria si merveilleu- 
c( sèment, et si horriblement, qu'il n'est homme qui 
« n'en eust frayeur... Alors, Cour roua:, le chastelain, 
« quand il Touysl, iist fermer hastivement l'huys du 
« maître donjon, et mist la lële par la lenestre, et 



4o6 NOTE& 

« veisl les eoinpaignons, emmy la court.... si leur dist; » 

Mais que cuidez-vous devenir?.. 

Diables vous ont fait cy venir... 

Vous m'avez faict Injure et tort.. 

Mais briefvement en aurez mort... 

Or, m'attendez là, ung petit... 

Car je vais de bon appétit... 
Sans s'émouvoir des menaces fanfaronnes de Cour- 
roux, Cueur d'amour s'affermit sur ses étriers en sai- 
sissant sa lance 5 son ëcuyer se place à ses côtés en l'i- 
mitant. <c Alors, ayant vu ouvrir i'buys du maistre 
a donjon, les voyageurs examinent leur ennemi Cour- 
ce roux, armé d'une cuirasse couleur de tanne, et ayant 
« sur son escu, trois plantes de chardons piquants, à 
« une branche d'épine noire au travers... et sur son 
« heaume, la teste dung dragon, artificeusementfaicte, 
« et gectant feu par grant despit. 

Les deux champions en présence ne tardent pas à 
s'attaquer avec fureur, et leur premier choc est si im- 
pétueux qu'ils se renversent en même temps... Relevés 
aussitôt, le combat recommence avec un nouvel achar- 
nement, et malgré la valeur brillante de Cueur, lo 
châtelain paraît avoir un moment l'avantage et il en 
profile pour se moquer de lui ... Le chevalier furieux 
alors, a d'ire et de maltalent espris, estraint les dents, 
h et se jetant violemment sur son adversaire, lui fend 
le heaume d'un revers de sa bonne épée... » Il prend à 
son tour sa revanche de moquerie., et quoique Cour- 
roux se défende avec rage, ses efforts deviennent im- 
puissants, et il est forcé de se rendre à discrétion 
« fort mal adoubé. » 

Témoin de ce sanglant combat, dame Tristesse ac- 
court toute éperdue et éplorée, aux genoux duché- 
alier, qui touché de sa requête lui accorde la vie 



NOTES. 407 

du châtelain, quoique gueres belle ne fust...» mais 
auparavant il oblige Courroux de promettre de mieux 
se conduire à l'avenir. 

Tous ensemble s'étant alors rendus au manoir , 
Tristesse qui paraît chercher à reconnaître la gé- 
nérosité du vainqueur , rengage à héberger chez 
elle avec son écuyer Désir. Oubliant sans doute 
qu'ils sont dans le château dénué de Ijessc, ils accep- 
tent de grand cœur, et d'abord on les reçoit avec une 
extrême courtoisie... un chevalier s'offre même pour les 
désarmer, et le Cueur le laisse faire , ignorant que 
c'était le terrible S ouïe j, dont il n'avait pas eu le 
temps de voir le visage sur le pont périlleux... On an- 
nonce ensuite le festin et les voyageurs se mettent à 
table, bien disposés & y faire honneur... a mais à paine 
« soupent les compaignons, que ouyrent incessamment, 
« plaintes et plours, et lamentations de gens ... lors, 
«, commencèrent à penser, et à faire piteuse chière ... 
« car bien leur sembLoist que l'hostel, nestoit pas 
(( trop joyeulx.» 

Apparemment que l'attentive châtelaine s'aperçut 
de leur surprise, car pour les récréer, a elle les prie 
« qu'ils allassent ung petit esbattre par céans, et ils 
« verroient merveilleux édifices » ... Prenant un flam- 
beau à la main elle les guide elle-même... « ains les 
a deux compaignons regardoient et escoutoienl; mais 
« oneques n'allèrent en lieu, que toujours n'oyssent 
« pleurs et lamentations^ finalement l'artificieuse créa- 
ture , les mène , après mille circuits, dans une tour 
fort aucienne en les engageant à y monter. 

Tandis que plein de bonne foi le Cueur passe le pre- 
mier, une planche pourrie se brise sous lui, et il tombe 
au fond d'une noire prison, toujours monté sur sou 
destrier. 



\oS notes 

Enchantée (lu succès de sa fourberie, Tristesse rit 
alors pour la première fois de sa vie,, mais son con- 
tentement ne fut pas complet, carie fidèle Désir ayant 
ainsi vu son maître en tel désarroy, s'échappa miracu- 
leusement, et courut <c à bride abattue vers Vhostel du 
« dieu d'amour , afin d'y chercher aide et assistance 
c pour le malheureux chevalier. » 

Arrivé dans ce lieu célèbre, Désir rencontre l'aima- 
ble ^w/7j&fe/?e<7Me.rte., l'un des poursuivants d'amours... 
ïls s'abordent avec courtoisie, entrent en propos, et 
l'écuyer apprend non sans effroi , que Refus , Dangier, 
« et Maïlebouchcj à la tête de tous les malveillants, 
« sont parvenus à s'emparer de doulce Mercy» 
Témoin de la douleur de Désir, fiumble Requeste ren- 
gage à se présenter à la tente d Honneur , Tun des 
capitaines d'amour. 

Désir ayant suivi ce conseil , expose les malheurs du 
chevalier Cueur , demande des secours pour l'en arra- 
cher, et obtient une réponse des plus gracieuses que les 
effets suivent de près. Renom, Plaisir et Déduit } qui 
haïssent mortellement Courroux et Tristesse ., s'offrent 
volontairement pour délivrer Cueur ., et avec ce puis- 
sant renfort, l'écuyer reprend la route du château dé- 
nué de lyesse , où son pauvre maître gémissait dans 
l'esclavage... Chemin faisant, l'orateur Renom, à la tête 
de la petite troupe, se mit à la haranguer... Et, « quant 
« les compaignons se ouyrent ainsi semonder et admo- 
« nester de bienfaire , le cueur leur crust au corps tel- 
ce que n'y eust si petit, qui à cette heure, ne cuidast 
« bien valoir Lancelot ou Hector de Troye... » 

( Ici le romancier abandonne un instant le corps d'ar- 
mée, et ramène ses lecteurs auprès du souffreteux pri- 
sonnier). « Se voyant ainsi enfermé, il fut trop dure- 
u ment esbahi et courroucé , et cuidant Désir mort% 



NOTES. 409 

il ne pouvait conserver la moindre espérance de se 
sauver ; il se lamentait douloureusement, comme on 
peut bien le croire , lorsque pour l'achever, Mélan- 
colie proche parente de Tristesse se glissa vers lu» 
pour lui apporter encore du pain grevant de dure 
« paine et de Veau du fleuve de larmes... Force lui 
« estoit de s'en nourrir. » 

Au milieu de sa détresse, un grand bruit retentit an 
pied de la sombre tour du captif solitaire... Il prête une 
oreille attentive, et parmi les cris qui se succèdent, 
il distingue la voix de Mélancolie qui répète ces paro- 
les d'un ton courroucé : 

« Vous n'estes que deux cuidereaux ( étourdis ) 

« Et deux très méchants truandeaux ( vilains mendiauts ). » 

Le compliment s'adressait aux gentils cavaliers Plai- 
sir et Déduyt, qui, guidés par le fidèle écuyer, « alta- 
u quaient déjcà le chastel^ où était enfermé Cueur d'a- 
« mour. » En vain Courroux cherche-t-il à les repous- 
ser et à se défendre vigoureusement... Son général, F in- 
vincible Soulcy, vient d'être étendu sur la grève par 
Plaisir... À cette vue, l'épouvante devient universelle 
dans le château... 

Tout fuit j et sans s'armer d'un courage inutile , 
Courroux et sa maisnie vont chercher un asile auprès 
du redoutable Mallebouche. 

Au comble du bonheur, Désir , sans perdre un ins- 
tant, vole vers la vieille tour pour briser les fers de son 
maître ^ et en se voyant, « ils s'entrecollèrent si rouie- 
<c ment, que de grant joie se pâsmèrent tous les deulx ^ 
« à chief de pièce... » 

Après de mutuelles félicitations, des compliments sans 
nombre, et de sincères remerciments, la troupe victo- 
rieuse se remet en marche, et arrive au pavillon d'//o/z- 
j?&Kr.,oà elle est reçue avec la plus grande distinction..- 



iio NOTES. 

Mais le Cueur « n'avoit repos, ni trêve qu'il ne fui prt?- 
« sente au Dieu d' 'A niour , et il prend congé & Honneur, 
« qui lui donne /ainsi qu'à ses compagnons, des lettres 
de recommandation... Dame Largesse se met de la par- 
tie, et suit la joyeuse troupe dont le voyage est un mé- 
lange de mésaventures, de privations et d'accidents.. 
Plusieurs des chevaliers en plaisantent , et solacieni\ 
Mais Cueur d'amour en, proie à ses amoureuses pen- 
sées, et se souvenant encore avec « amertume de son 
baing et de sa vieille tour , « n'entend point raillerie, et 
<c se fâche contre son écuyer qui lui répond: » 

Cuer, si plus nous voulons forcer, 

Nostre ennuy ne saurons passer. . . 

Pour Dieu, en mal ne le prenez, 

S'il vous plaist... pardon m'en donnez-. 
Le chevalier se calme, chacun reprend sa gaieté, et 
la petite caravanne continuant son voyage „ bivouaque 
sous un pin touffu, où Fauteur juge à propos de la 
laisser dormir quelque temps. 

il amène alors ses lecteurs vers le capitaine des mé- 
disants, le chef des ennemis de douïee Mercj, le ter- 
rible et redoutable Mallebouche... Ce dangereux géné- 
ral habite auprès de la r hier e ténébreuse , et c'est sur 
ses funestes bords qu'il médite dans l'ombre de 
nouveaux forfaits. Il a appris en frémissant de rage> 
par Tristesse et, Courroux , que Cueur d'Amour 
échappé de prison songeait à venir délivrer doutée 
Mercj... Déjà il a envoyé ses satellites dévoués dans 
tous les lieux où il présume que le chevalier aura pu 
passer; il leur a donné l'ordre de l'attaquer, et attend à 
chaque instant la nouvelle de sa défaite, quand il ap- 
prend a par deux espies que ses gens ont vu passer 
« Cueur d'Amour et n'ont pas osé lui livrer bataille. 
Transporté de fureur à ce récit, Mallebouche s'iiv 



NOTES. 4 r r 

digne, écume de- rage., et s'adressant aux espieSj ainsi 
qu'à ses troupes, il les complimente de cette manière: 

Orde, puante villenaille, 

Vous estes meschanls truandaille r 

Quant vous n'avez osé saillir, 

De trois ribaudaux assaillir, 

Qui s'en vont à la ribaudie,.. 

Allez vous-en ... Dieu vous mauldie.. 

Qui bien vous feroit vostre droit,, 

En ung gibet on vous pendroit... 
Les ayant congédiés dé la sorte, Mallehouche fait 
de grands préparatifs pour attaquer le Cueur . . ., il se 
bâte surtout de faire prévenir Dangicr, guichetier de 
la belle doulce Mercy, de se tenir sur ses gardes, et 
de ne rien négliger pour la soustraire aux regards de 
Cueur et de ses compaignons. 

Ceux-ci sétant enfin réveillés, se trouvent dans la 
plaine de Pensée ennuyeuse > dont il leur tarde dé 
sortir d'après l'accueil qu'ils reçoivent dans la plus 
belle habitation de la contrée, la maisonnette de 
Grief soupir , où le hasard lés a conduits. 

« Leur hoste estoit maigre, vieil, ridé, pâle, et 
<( doscoutouré ... la barbe grande,, et les sourcils lui 
« couvroient lesyeulx... » Tout le reste du manoir ré- 
pondait à l'extérieur àcGrief Soupir qui, pour régaler 
ses convives leur présente quelques morceaux de pain 
noir. 

Cette prodigalité ne les tentant nullement,, ils s'éloi- 
gnent plus vite encore qu'ils n'étaient venus, et chemi- 
nant sans s'arrêter, ils arrivent dans un ermitage bien 
différent où ils trouvent « ung ermite qui bien preuct- 
a homme ressembloit, » et leur annonce qu'il ne de 
mande pas mieux que de les héberger, s'il a l'appro- 



in NOTES. 

bation d'une belle dame qu'il a déjà reçue chez lui .„ 
Il va la chercher, et l'on se figure aisément la joie e! 
l'agréable surprise des compagnons, en reconnaissait 
leur meilleure amie Espérance!,. Un excellent souper 
vient ajouter encore à La satisfaction générale, et le 
Cueur ainsi que ses serviteurs se dédommagent alors 
amplement de toutes les privations auxquelles ils 
avaient été condamnés. 

Le lendemain, ayant entendu tous ensemble la 
messe an St. Esprit que leur dit le vénérable ermite, 
Dame Espérance s'adressant à ses amis les encourage de 
nouveau dans leur dessein, mais elle les prévient que 
d'autres périls leur sont réservés, et qu'ils doivent s'at- 
tendre à de grands malheurs... Puis elle leur indique la 
route qui doit les conduire à Vile d'amour > et tandis 
qu'ils sont occupés à lui exprimer leur reconnaissance, 
elle disparaît on ne sait comment et s'évanouit à leurs 
regards surpris., ainsi qu'une légère vapeur du matin, 
emblème quelquefois trop frappant de rette séduisante 
immortelle. 

D'après les derniers conseils d'Espérance, le Cueur el 
sa troupe ayant été s'embarquer sur une jolie nacelle, 
y trouvent plongées dans un doux sommeil, deux 
courtoises demoiselles nommées Fiance et Attente ; 
réveillées bien vite, elles s'emparent des rames et des 
avirons, et font naviguer les guerriers qui, peu accou- 
tumés à quitter la selle de leurs chevaux, sont violem- 
ment travaillés du mal de mer... Cependant ils repren- 
nent courage, et continuant leur traversée, ils arrivent 
auprès d'un rivage où s'offrent à leurs yeux émerveillés,, 
« la tendre Amitié^ et sa sœur Compaignie qui toutes 
« deux peschoient à la ligne... » Il était impossible à 
ces preux et galants chevaliers de passer devant elles 
sans les saluer, et la petite Hotte débarque aussitôt... On 



NOTES. 4i5 

s'approche des belles pêcheuses, les doux propos s'en- 
suivent, et sensibles à cette courtoisie, Amitié et sa 
sœur « régalent et festoyent de leur mieulx les voya- 
« geurs, avec du pain cuyt et du poisson rousty. » 

Mais des heures écoulées si doucement ne font pas 
arriver vite*, il fallut songer au départ, et se rembar- 
quer sur la nacelle. . . « Alors les deux pucelles Fiance 
(c et Attente, si montèrent là sus, au plus hault du ro- 
« chier pour regarder le temps , et veoir s'il estoit bon 
(( pour faire leur voyage. . . » 

« Si virent lors, l'air nect et pur, sans vent et sans 
« nuée, et le jour gaignoit la nuict , esclardissant par 
« façon que la lune n'avoit clarté que peust le cler jour 
a surmonter... Et jà les oiselets s'appeloienl l'ung l'aul- 
« tre- .. D'autre part, la mer estoit coye et seraine, et 
« ne bruyoit en façon nulle, ne que fist ung estang. .. 
« Les mouettes aussi commençaient à voler par-dessus la 
« marine, et d'autres s'y troittoient sur le sablon me- 
« nu, que beau les faisoit veoir... Le jour tant s'esforça, 
(c qu'il envoya cou chier la lune, et les estoylles, si que 
u plus nulles au ciel n'apparoissoient. » 

Avec un temps aussi favorable, la navigation ne pou- 
vait qu être heureuse , et rien n'ayant troublé la dou- 
ceur de ce voyage matinal , la llotille conduite par les 
gentils pilotes, arriva en peu de temps et sans encom- 
bre, à la vue de la fameuse île d'amour. 

A son aspect seul, peu s'en fallut que les voyageurs 
ne perdissent à la fois leurs yeux , leur esprit et leur 
raison, tant ils furent éblouis d'une foule d'objets mer- 
veilleux... « Ils furent tous si surpris et esbahis, qu'ils 
« ne sçavoient où ils estoient. , . Il ne sembloit pas que 
a ce fust chose terrienne, mais chose célestiale; car IV- 
c ghse estoit bâtie sur une roche de diamant fin, et les 
« murs de inarbre et de jaspe.. . Elle estoit couverte de 



4i4 NOTES. 

a lames de fin argent, gentiment esmaillé d'estoilles il a- 
3ur. )) 

( René continue ici sa brillante description , et l'on 
dirait un récit de Sindbad le marin dans les mille et 
une nuits ). 

Mais cette île fortunée qui n'est pas d'un abord fa- 
cile , devient pour plusieurs passagers une nouvelle 
terre promise, où l'on ne pénètre pas plus que le légis- 
lateur des Hébreux. . . Pendant qu'on cherche les 
moyens d'y débarquer à travers les rochers qui la bor- 
dent de toute part, l'écuyer Désir 3 dont le caractère 
moqueur et gai profite de tout pour solacier^ recom- 
mence encore des plaisanteries qui ne sont pas mieux 
acceuillies que la première fois par le chevalier Cueur. . . 
Lcw gesse les sermone tous deux,, les remet en bonne 
intelligence, et on descend enfin à l'hospital d'amours. • 
C'est Courtoizie , la belle infirmière de ce lieu, qui 
vient recevoir les nouveaux Argonautes, et qui s'est dé- 
vouée à attendre « sans cesse et à toute heure, les po- 
« vi es amoureux pour les hébergier. . . » On doit présu- 
mer que son accueil fut des plus gracieux; et en effet? 
elle ne négligea rien pour le rendre aimable. . . La pré- 
sence de la sensible Pitié, son amie, qui se trouvait avec 
elle, y contribua encore; car cette compatissante per- 
sonne prit aussitôt le plus vif intérêt pour Cueur d'a- 
mour et ses compagnons. 

Le chevalier amoureux, qui cherchait à s'instruire 
et à profiter de ses voyages , ayant entendu parler alors 
du fameux cimetière de Xhospital d'amour, témoigna 
ainsi le désir d'aller le visitera 

Madame, Dieu vousdoint bon soir, 

Tel que pour moi vouldroye avoir. . . 

D'une chose vous veuil prier, 

Que me veuillez monstrer demain 






NOTES. 4 « 5 

'"La sépulture feu maistre Alain . 
Autrefois l'ai vu dès en m'enfance. 
Car esloit du pays de France, 
Et aussi le grant cimetierre, 
Où plusieurs corps fissent en bierre, 
Il vous plaise me le montrer, 
Afin d'en savoir raconter 

L'honnête Courtoizie se prêtant volontiers à tout ce 
*mi peut lui plaire, les conduit avec les autres voya- 
geurs vers cette dernière demeure des illustres amou- 
reux: « Le portail en estoit hault, grant, et large à 
« merveilles, auquel , devant, avoit une voulte an- 
ce cienne, faicte de pierre d'allebastre moult blanc, 
« sous laquelle estoient contre le mur clouez, blasons 
<< assez riebes, grants et beaulx, et les devises de plu- 
« sieurs de ceulx-là à qui estoient les dessus dits bla- 
« sons, avec les noms, titres et seigneuries, et la cause 
« pourquoi ils estoient là passez et venus en leur 
« voyage. 

« A donc les trois compaignons Cueur, Désir et Lar- 
« gesse s'arrestèrent tous coys. . . Mais lors, Cueur, du 
« premier cop, jecta les yeux au blason de César, (*) 
« l'empereur très puissant et vaillant conquéreur, lequel 
« blason estoit: d'or à une aigle de sable à deux têtes , 
« et le chiefj estoit de gueules à quatre lettres d'or 



(*) Le blason de César est à gauche de la chapelle voûtée où sont 
placés les écussons. Dans le lointain paraissent les tombeaux. Dé- 
sir les regarde les bras croisés. Il est vêtu d'une jaquette rou^e, et 
de pantalons bleus; sous sa toque noire pendent de longs cheveux 
blonds. Le Cueur paraît armé de pied en cap, mais sa visière et 
'evée. Courtoisie vêtue d'une robe bleue, porte un voile blaiicet 
un manteau lilas et or. 

Voyez fot. 70 à 81. 



4t6 notes. 

a entre quatre points S. P. Q. R., puis une longue épi- 
<( laphe. (*) » 

Venaient ensuite les autres blazons suivants: 

D'Auguste, Néron, Marc- Antoine, e'c. 

David: une harpe d'or garnie de cordes d'argent, sur 
un champ d'azur. 

Thésée: de gueules au dragon d'or volant. 

Enée: de sable à une aigle d'or. 

Achille: écartelé d'or et d'azur. 

Hercule: de gueules à trois colonnes d'or. 

(Hercule suys, nommé le Fort et le Vaillant, 

Qui de Jove fut filz vertueux et puissant, etc.) 

Paris: d'azur, à trois crapauds d'or rampants. 

Troyle: d'argent à un lion de gueules, assis en une 
chaire d'or. , 

Diomèdes, d'or à la tête de lion d'azur. 

Lancelct du Lac: bandé d'argent et de gueules. 

Tristan: d'or à une bande de pourpre. 

Ponlhus: les armes de Galice. Ecu noir semé de lar- 
mes blanches. 

Le petit Arthur de Bretaigne (**) figure dans celle 



(* ) Elle est trop insignifiante pour la rapporter. 
Je Julles dit César , d'exercite docteur, 
Et de la république premier appréhandeur. 

On ne sera pas surpris de voir René donner des blasons aux an- 
ciens preux, car avant lui les rabbins avaient prétendu qu'Adam 
lui-même et ses enfants en portaient. 

(Voyez le triomphe des neufs preux. Inf. goth. 1487. Guignât n° 
23/,6. 

J. Bouchet, annales d'Acquitainc, fol. 68) 

(*"■) « C'est sans doute celui qui fut occis d'ung glaive, dit Uoni 
« Bouchet, par son oncle Jean le roi d'Angleterre, qui le poussa 
« lui et son cheval dedans la mer, qui lors estoit enflée et pleine de 
« diverses ondes , et oucques depuis ne fut veu. » 



NOTES. 417 

noble assemblée, mais son blason n'est pas peint sur la 
voûte gothique. On y voit seulement ces vers: 

Le petit Arthur suis, puis fu duc de Brelaigne, 
Qui maint noble vassal menay sous mon enseigne. 
De gentilsfemmes, fis en mon temps grant refus, 
Dames, damoiselles, filles de puissants ducs.. 
Et de comtes aussi, que bien povoie aveoir, 
Quand d'en estre amoureux j'eusse fait mon devoir. 
Mais oncques je ne veux à ce, moy consentir. 
Et toutefois amour m'a fait son dard sentir. . 
Car ma personne fut esprise et embrasée, 
Dune par quy j'ay ci, mon enseigne apportée. 
Jehannette de VEstange estoit son propre nom, 
D'assez pôvres parents et de simple maison. 

Les curieux voyageurs ayant visité les tombeaux et 
blasons anciens, continuent leurs remarques, toujours 
guidés par Courtoisie. . . Arrivés à l'écu blasonné de 
Louis duc d'Orléans, si indignement assassiné, ils lisent 
avec attention et intérêt son épitaphe qui commence 
ainsi (*): 

Loys duc d'Orléans , fils au roy Charles-Quint. 

Doulx, courtoys et bening — etc. etc. 

A côté de ce blason était celui de Jean , duc de 
Berry (**), avec cette inscription: 

Arthur I.cr fils de Geoffroy surnommé le Beau, comte d 1 Anjou, 
fut assassiné en 1202. Il ^ ait été accordé la même année à Marie 
de France, fille de Philippe-Auguste. 

Il existe un roman sous le titre de petit Arthur de Bretaigne. 

(*) Voyez fol. 82 du manuscrit. 

(**) Jehan de France duc de Berry et d'Auvergne, comte de Pon. 
thieu d'Etampes et de Boulogne, (fils du roi Jean, mort à Londres t 
hôtel de Savoie le 8 Avril i344). Il était frère de Louis I. e > d'Anjou, 
aïeul de René . 

TOME il. 27 



418 NOTES. 

Jehan duc de Berry suis, et de vérité saige. 
Qui en tenant prison, et poui* mon père ostaige, 
Le roi Jehan qui estoit es mains des Anglais pris, 
Je fus si ardemment d'estre amoureux espris., 
D'une dame a nglaische, servante au Dieu d'amours, 
Que vaincu me sentis par ses gracieulx tours. . 
Pour elle prins ung mot, et mis sous mon escu: 
Le cygne blanc navré, autre mot puis n'y fu; 
En ses lyens me retint, dont je ne puis partir. 
Et lors me commanda le Dieu d'amours tenir, 
Moy rendre son subject avec ceulx qui y sont, 
Apportant mon blason comme les aultres font. 



Ce prince né à \ incennes le 3o Septembre i^^o, fut fait prison- 
mer a l'âge de seize ans, à la batailla de Poitiers, le 29 Septembre 
i356. Il épousa Jeanne d'Armagnac , et mourut le 1 5 Juin 1416 à 
rhô tel de Nesle. Il aimait beaucoup la littérature, et fit traduire 
en français le roman de Mélusine écrit en latin par Jean d'Arras. 

Christine de Pisan lui envoyait chaque année pour étrennes,les 
ouvrages quelle venait de composer. En i4o3, elle lui adressa son 
épître de la déesse Othéas k Hector de Troyes. 

Il eut pour secrétaire le fameux alchimiste Flamel. 

Le duc de Berry possédait plusieurs manuscrits curieux, et entre 
autres Ja bible, ou cos mots étaient écrits de sa main: « Ceste bible 
« esta Jehan, fils du roi de France. » Elle avait appartenu à son 
père, et Von prétend que Henry II la donna à Diane de Poitiers. 

Jean duc de Berry avait pour devise un ours et un cygne, avec 
ces mots: Qrsine le temps vendra. 



Le bon vouloir de ce duc valeureux. 
J'ai entendu qu'il était amoureifx, 
D'une jadis ayant k nom: Ursine. . 
Il est certain. Vous voyez Tours et le cygne. 

( Dialogue en vers tiré de I'hist. de Berry, fol. 23 1. 

L'ours et le cygne étaient sculptés k la cathédrale de Bourges 
On les voyait aussi, ciselés sur un calice d'or, émaillé d'azur au- 
dehors ), 



NOTES. 4. 9 

Le mot Espérance se trouvait sous l'écu de Louis 
duc de Bourbon, avec cette inscription: 

Loys duc de Bourbon, suys nommé par droiture. 
Courtois et gracieulx, et de gente faicture; 
Qui de toute beaulté et doulceur par mesure 
Fu assez accompli, Dieu merci, et nature.. 
Mainte dame d' honneur, si ont mise leur cure, 
Que mon corps fùst contrainct d'amoureuse aventure, 
Maint œil m'ont assailly de leur aspre pointure , 
Mon escu est enclos dune doulce sainture, 
Espérance est le mot dont l'escript toujours dure^ 
Mais nonobstant tout ce, je vous promets et jure 
Q'Àmours m'a fait enfin par sa labour obscure, 
Mettre cy mon blason, dont vous voyez la figure. 

« En 1416, dit Chartier , vint l'empereur Sigismond a Paris, et 
« le festoya moult grandement le duc de Berry qui est oit son oncle , 
«et en ce temps mourut a l'âge de quatre-vingt-dix ans, et fust 
« enterré en la chapelle de son palais à Bourges, laquelle il fist faire 
« de son vivant, j» 

« Celuy duc fut un prince large et sage, et habandonné à tout le 
« monde, et en espécial aux pôvres gens et estraugers, et fist repré- 
« senter sur la grande porte méridionale de l'église des saints Inno- 
« cents en l'honneur de Loys duc d'Orléans son neveu, l'histoire 
« des trois morts qui apparaissent a trois chasseurs dans une 
* forêt. » 

Il mourut après tous ses enfants, et ses biens furent réunis a la 
couronne. Voici son épilaphe : 

J'ai esté grand de race et d'apparence, 

Filz et frère, oncle a trois rois de France, 

Aux princes cher, des peuples honoré, 

De mon Berry , peut s'en fault adoré. 

Mais je vois bien qu'au sang, n'en la grandeur 

N'aux bien mondains, ne gist pas le grand heur. 

Le sang royal , ne les provinces larges, 

N'exemptent point les princes de grant charge, 

La vertu seule allège un fardeau fort, 

Et a la fin peut exempter de la mort. 

%1* 



4^o NOTES. 

Désir et Cueur voient ensuite un blason dont 1 ecu 
est semé de trois fleurs de lys d'or, et suspendu au cou 
d'un cerf ailé, mais si élevé, qu'ils ne peuvent en lire 
l'inscription ni deviner à qui il appartient. ( On pense 
que ce blason était celui du malbeureux Cbarles VI, 
qui, au rapport de Froissart, adopta un cerf-volant pour 
emblème, à cause d'un songe où il crut être monté sur 
un de ces animaux. On sait aussi que chassant dans la 
forêt de Senlis , il prit un cerf vivant ayant au cou un 
collier de cuivre et ces mots: Hoc me Cœsar donavit. 

René voulut sans doute donner un souvenir à cet 
infortuné monarque, et éviter de parler de l'aliénation 
de son esprit ). 

Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne , a aussi son tynu 
bre dans ce lieu célèbre, et l'on peut remarquer que 
ses armes sont extrêmement soignées dans le manuscrit 

Voici les vers qui le désignent: 



AUTRE ÉPITAPHE. 

Je Jehan, fu!z filz de Jehan roi de France 

De Berry duc, et de tout Poictou comte, 

Prins grand labeur, mettre hors de souffrance, 

Les bons François, contre Angloisaleur honte, 

Puyz fus contrainct par mort rendre à Dieu compte 

Quand je euz vescu par nonante ans, 

En tout honneur, malgré tous mes muysans, 

Qui fut en Tan mil quatre cent et seize , 

Je édifïiay logis grans et plaisans. 

Priez a Dieu que mon âme es cieulx se aize. . . 

Il avait fait commencer le château de Melun-sur-Yeurre. Il fai- 
sait battre monnaie- 

( Voyez Alain Chartier, p. 36. — Annotations, ibid, p. 821. — 
SciencR héroïque, fol. 467. — Essais de curiosités, bibl. par Pâ- 
gnot, an XII, hist. de Berry, fol. s3i ). 

Dans l'inventaire des livres de Jean de France par le Laboureur, 
on trouve ces mots: « Heures esquelles le roi Jehan appris t lire 
« Prisées, cent vingt-cinq livres. » 






ex 



NOTES. 421 

Je Philippe de Bourgogne, tel est mon nom tenu, 
Qui en amer me suis tout mon temps maintenu, 
Où le Dieu d'amours m'a doulcement soustenu \ 
Mais en la fin lui est de mon faict souvenu , 
Dont force m'a esté que je soye venu, 
Vers luy comme son serf, lequel m'a retenu. 
Et pour ce que je sçay par estre embattu 
De batailles d'amours que j'ay esté vaincu, 
En plusieurs nacions où me suis combattu, 
Je me suis en présent au Dieu d'amours rendu, 
Et viens à l'hospital apporter mon escu, 
Et dessous le portai l'ai doulcement pendu. 

Vient ensuite Vécu de Charles, duc d'Orléans, ainsi 
pliqué: 



De Charles V de France, roy vertueux et saige, 

Fu fils du fils, nommé Loys par droit usaige, 

Qu'en son temps pour sa part, tient vraiment l'éritaige 

D'Orléans la duché, voire en appasnaige, 

Après lui possédée", puis par mon hault couraige 

Tinspié coy en bataille, dont souffris maint dommaige, 

Car prins fu des Anglois et mené en servaige.. 

Et tant y demourai qu'en apprins le langaige.. 

Par lequel fus accoint de dame belle et saige, 

Et d'elle si espris, qu'à amours fis hommaige; 

Dont maints beaulx dictsdictiés,bien prisez davantaige, 

J'ay mis mon blason cy eslevéen cet estaige. 

A côté de ce blason, se remarquait celui de Charles 
duc de Bourbon qui portait ordinairement pour devise 
le feu grégeois.. On lisait sous son écu: 



4^ NOTES. 

Charles do Bourbon suis, qui grant renom avoye, 
En gracieuseté où temps que je régnove. 
Entre tous me trouvay joyeulx et esbattant, 
Comblé de plusieurs biens que l'homme est désirant 
Courtoizie, beaulté, bonté, trésor, largesses, 
Sens et honnesteté, bon advis, grand prouesse, 
Des dames assailly, plus que mon père assez, 
Dont par l'ardeur d'amour, je prins comme sçavez 
Pour mon mot feu grégeois) mais néanmoins mon feu, 
D'aller à l'hospital à la fin contraint feu, 
Hommage à Dieu d'amours, comme les autres fis, 
Et dessus le portai, le mien blason assis... 

L'auteur continue ainsi ses de:criptions: 
« Ung autre escu avoit joignant de cestuy ., lequel es- 
« toit plus grant et spacieulx: au-dessus, avoit une 
« couronne d'or, lequel estoit à une souche d'or, 
« paincte par semblant là pendu, et n'avoit la dicte 
« souche, que ung seulet vert-scyon ; lequel escu es- 
a toit en chief de trois royaulmes: Hongrie, Sicile, et 
« Jérusalem... et en pied aussi de deux duchés j Anjou 
« et Bar. Sous lequel blason avoit lettres 3 en langage 
a françois escriptes, qui disoient ( x ). » 

Je suis René d'Anjou, qui se vueilt acquitter 

Comme coquin d'amours servant de Caymander 

En cuidant mainte belle à moi acoquiner, 

Et ma Caymandrie, coquinant esprouver. 

De maintes qu'ont voulu mon cœur racoquiner, 

Par leurs coquinants yeulx, de plain veut l'emporter, 

Et par leur doulx langaige, atraireet enorter 

(*) Nous rapportons ces vers singuliers dont il est difficile de 
ppnétrer îesens, e\. qui paraissent une plaisanterie. . . 



JNOTES. 4*3 

D'est re leur serviteur... dont sans nulle nommer, 
Daines et damoiselles , et bourgeoises donner, 
Leur ay du tout, m'amour par de là leur changer.. 
Pour ce, le Dieu d'amour, ma fait ci adjourner 
Pour mon blason y mettre, si l'ai fait apporter. 

( M. Bodin qui paraît avoir composé son extrait du 
roman du Cœur épris, sur le manuscrit No. 33 de la bi- 
bliothèque royale, rapporte ainsi ces vers dans le 2« 
volume de ses intéressantes recherches historiques sur 
r Anjou: 

Je suis Hené d'Anjou, qui me viens présenter 
Comme coquin d'amour à la fin découler, 
-Mon fait entièrement, sans en rien méconter, 
Envers le Dieu d'amour qui m'a voulu tenter 
Plus qu'autre son sujet, pour le vrai raconter. 
Car maintes dames sont moi venu enhorler 
Et plusieurs damoiselles qu'il falloit contenter ; 
Bourgeoises et bergères me faisoient lamenter, 
En Italie, en France où m'allois déporter, 
Afin de passer temps, moi cuidant exempter, 
Mettre ci mon blason, lequel viens apporter 
Comme jy suis tenu afin de m'acquittcr ( ¥ ). ) 

Loys de France dauphin du Viennois avait son 
blason à côté de celui de René; on y lisait au-des- 
sous "(**). 



( + ) Tome II , p. 7 , oh. l. cr 

(**) René craignait-il déjà ce prince en t^S^ t et voulait-il l'adou- 
cir a son égard par ses louanges?... Est-ce une ironie, ou pensait-il 
alors du dauphin ce qu'il en rapporte ici?... Cependant son carac- 
tère était bien connu, puisque Charles VII disait: « Le duc de 
« Bourgogne nourrit un renard qui lui mu: géra ses poules. » 



4^4 NOTES. 

« En armes preux et fier, et en amours courtoys, 
« Qui volentiers ay veu, et encore voir vais., 
« Dames et damoiselles requerrant leurs octroys, 
<( Car estre vueil leur serf, et vray homme de foys, 
« Du Dieu d'amour sans faulte, loyaument, et c'est droys t 
« Voyre toute ma vie, sans y faire desroys. 
« Et ainsi le promets en foy de fils de roi. » 

Les vers suivants se voyaient sous Vécu blasonné de 
Charles, comte du Maine, frère de René. 

« Je Charles d'Anjou viens, moy offrir humblement, 

« Au noble Dieu d'amour, et lui faire présent, 

« De mon corps pour vassal, contraint et asservi, 

« Comme celui qui la tout son temps bien servi, 

« Et qui a par luy eu, de très amoureux dons... 

« Si me viens présenter, ensevré de chardons 

« Que comme amour poingt fort, qui y a trop fiance? 

« Suys poingt et ensevré d'amoureuse poincture. 

« Par quoy, prends les chardons et porte en mapainc» 

iure, 
« Et viens enlhospital, et mon blason apporte, 
« Pour le mettre et asseoir doulcement sur la porte* 

Les voyageurs examinent ensuite l'écu de Gaston de 
Foix, (infant de Navarre, dit le prince de Yiâne, qui 
épousa en 1 46 1 . Madelaine de France, sœur de Louis XI)» 
Ce prince était ainsi désigné: 

Je Gaston de Foix, viens pour moi humilier 
Afin qu'amours ne puist encontre moi crier; 
Moy qui en plusieurs lieux, m'ay voulu esprouver 
Touchant d'armes les faicts, esquels sans varier, 
Ne pense que rien eust qui fust à reprouchier... 
Mais néanmoins que j'ay conduit maint souldoyer ? 



NOTES. 4^ 5 

Le dart d amour m'a poinct, qui me fait soulcier , 
Parquoy de l'hospital me convient approchier, 
Comme celui qu'amours sert de bon cueur entier, 
En armes non vaincu,, en amours prisonnier.. 
Si viens bénignement mon blason attachier, 
Ainsi nous mène amours, quant vient au damier. 

A côté de Gaston, se trouvait le blason de l'infortuné 
connétable, Louis de Luxembourg, avec celte inscrip- 
tion : 

Loys de Luxembourg ( ainsi me fais nommer ) , 
Celui qu'amour a tant contraint et fait sommer, 
Par sou dart vigoureux, que j'en ay plusieurs fois., 
Eslevé en maints lieux, joustes et grant tournois; 
Mainte lance ai brisée., et maint escu fendu... 
Et maint lieaulme à force, entamé et rompu... 
J'ai tant servi amours , qu'eschapper je cuydoyc 
Mais en la fin, comment que j'en prengne la voye, 
Daller à l'hospital, et porter mon blason , 
Pourtant y suis venu... comme c'est de raison... 
Et dessus le portai, l'ay mys comme il le mande, 
Et si j'ai trop tardé, pardon lui en demande. 

Sous les armes de Loys de Beauvau, on lisait ces 
vers: 

Je Beauvau Loys, sans doubtance, 

Ay nom., sénéchal de Prouvence, 

Qui en amours, tous dis m'avance, ( dispos ) 

Des dames quérir l'alliance; 

En promettant à tout oultrance, 

D'estre loyal, sans variance 

Et jurant par ma conscience, 



4*6 NOTES. 

Oue tel suy... mais pas ne le pense... 
Cognoissant estre leur plaisance. 
Si muant que n'y ay fiance... 
Néantmoins, mets sans déléance (délai) 
Mon blason cy en ordonnance. 

Après ces légères épigrammes sur son sénéchal el 
sur le beau sexe, René qui fait employer une journée 
entière à Cueur d'amour, ainsi quà ses compagnons > 
pour visiter les armoiries et les vers qui les expliquent , 
conduit les paladins, (toujours guidés par dame Cour- 
toisie), vers les tombes renfermées dans le cime- 
tière. Celle d'Ovide se présente la première , ensuite 
celle de Guillaume de Machaut, de Bocace, de Jehan 
Clopinel, et de Pétrarque, lequel, 

<c Pour ma dame Lauréa gcnte et blonde, 
« Ay faict mainct dict gentil et mainct livret au monde- 
Le mausolée de maistre Alain Chartier (*) termine 
la liste des illustres trépassés. 



(*) Ai .in Chartier, clerc notaire, et secrétaire des rois Charles 
VI et Charles VII, fut enterré à Avignon, ainsi que le prouve Pépi- 
taphe suivante, extraite d'une page manuscrite d'une édition de sa 
chronique de Charles VII, i528 ,in-4°- 

Epitaphe de feu maistre Alain Chartier, tiré de sa tumbe en l'es- 
glise d'Avignon. 

a Hic jacet virtutibus insignis scieutiœ, et cloquentise clarus, raa- 
« gister Alanus Chartier, ex Bajovis in INormandià natus, pari- 
« siensis archi diaconat us , Francorum régis secretarius et consilia- 
« rius, regio jussu ad imperatorem multosque reges ambassialoi 
« soepius, transmissus , qui, l;bros varios , stilio elegantissimo corn 
« posuit,et tandem obdormivit in Domino, in hece avenionensici- 
« vitate, anno Domini MCCCCXXIX. 

( Cette dernière date est évidemment erronée ). 

Au dessous de l'inscription latine, se trouvait ce quatrain. 



NOTES. 427 

Voici lépitaphe que René a consacrée. « Au bien 
« disant en rime et en prose Alain. » 

Je Alain Chartier secrétaire du roy 

Charles le septième, fus en très dur arroy, 

Des faicts d'amours sourpris, tellement et si fort, 

Que depuis que fortune me volt tollir par mort, 

Ma très gente dame, et ma seule maîtresse, 

Finay mes jours du tout en langueur et tristesse; 

Voire faisant, chansons, ballades et dictiez, 

Tels comme croy n'en furent oneques puis nulzde tielz 

Ne si bien aornés, selon mon dolent cas, 

Pour ce après ma mort, ne m'a oblié pas, 

Le noble Dieu d'amour, à qui suys servi leur, 

( avec ) les autres poèlhes m'a mis par sa doulceur. 

Les voyageurs ayant terminé leur examen, témoi- 
gnent l'intention d'aller visiter un autre cimetière qu'ils 
oiit aperçu hors l'enceinte des murs; mais leur con- 
ductrice Courtoisie s'empresse de les détourner de ce 
projet en leur disant: 

En ce champ hors ces murailles, 
Il n'y gist, lorsque truandaille, 
Qu'excommuniez sont d'amours.. 
Par leurs f aulx et deslojaulx fours. 



« L'homme a bien dire et bien escripre enclin, 

« Sçait maints pays préserver de souffrance. . . 

« Car par la plume Alain Chartier en France, 

« Autant servit que par l'arme Guesclin. 

On sait qu'Alain Chartier poursuivit son histoire jusqu'en 1 j 5 8 , 
et Ton croit qu'il fut surpris parla mort vers cette époque , âgé de 
soixante-douze ans environ. 

Pasquier dit qu'il était né en i38fi. 



4'2b NOTES. 

Afin de dédommager ses hôtes, Courtoisie les guide 
dans la chapelle de l'hôpital d'amour, où après avoir 
entendu la messe avec le plus grand recueillement, le 
Cueur va baiser les reliques conservées sur le maître 
autel, savoir: 

Io. « Ung vaisseau de cryslal, plain de leauede la 
« mer où se noya Léandre en allant voir Héro. 

2°. « L'espée du Grec qui tua Corebus fils du roy de 
« Mysia, pour l'amour de Cassandre. 

3°. « L'épée avec laquelle fut tué Turnus. 

4°. « Le hanap dans lequel beut le poison, la belle 
« Sigismonde fille de Tancrède prince de Salerne (*). » 

Le Cueur ayant ainsi satisfait sa curiosité, et devant 
« continuer sa route., « dame Pitié la prieuse, lui fait 
« jurer de bien et loyamment servir Amour doréna- 
« vant. » Courtoisie traite de nouveau ses convives 
avec la même générosité, leur témoigne le plus tendre 
intérêt, et leur donne d'excellents conseils sur ce qu'ils 
doivent faire , les voyageurs ayant remercié de leur 
mieux une aussi aimable hôtesse, lui font de tendres 
adieux , et s'éloignent frais et dispos , « pour se 
« rendre vers le chastel de Plaisance, habitation du 
<( Dieu d'amours. 

Tandis que les paladins s'y acheminent remplis 
d'heur et d'espérance., le romancier conduit ses lecteurs 
vers doulce Mercy, enfermée ainsi que nous l'avons- 
déjà dit, au manoir de Dangier et Refus. 



(*) Voyez le roman de Léonard Aretin, intitulé Guiscard et Si- 
gismonde, traduit par Jean Fleury dit Fioridus Paris m-f\.° goth„ 

Vauprivas l'intitule: « la piteuse et lamentable histoire du vail- 
« laut et vertueux Guiscard, et de la très belle dame Gismonde, 
« princesse de Salerne . » 

iEneas Silvius la mit en latin. 



NOTES. 429 

Cette infortunée captive y traînait comme on peut le 
croire, une vie pleine d'amertume et de douleur., mais 
elle reçut un peu dé reconfort dans sa noire prison, 
car le faux vilain rebelle Dangier, malgré sa vigilance, 
ne put empêcher la sensible Pitié de pénétrer jusqu'à 
elle, pour la voir, la consoler, et surtout lui annoncer 
que le Cueur d'amour éloit parti dans l'intention de 
venir la délivrer. « Quant la très belle doulce Mercy, 
a eust bien oye et entendu dame Pitié, elle mua cou- 
(( leur, et devint un g petit plus vermeille qu'elle n'a- 
« voit accoustumé d'eslre... mais si très bien lui seoit, 
« qu'il n'est nul, s'il la \eist, qui ne deist quecestoit la 
« plus belle du monde. Si commença incontinent doulce 
a Mercy à aymer le Cueur en sa pensée... » 

Cependant, ce fidèle amant et ses compagnons sont 
arrivés auprès de ce fameux cbastel de Plaisance, si 
x'eluisant de rubis, d'éméraudes, de topazes, et de tant 
de pierres précieuses, que le Cueur et ses amis ne peu- 
vent en soutenir l'éclat éblouissant. On dirait que les 
fées sont venues l'enrichir de leurs merveilles fantas- 
tiques, tant René donne un libre essor à son imagina- 
tion en le décrivant, et tout ce que racontent les ro- 
manciers orientaux, ne peut approcher de la splendeur 
et des richesses de ce cbastel (*). 

Les tours en sont couvertes de nacre de perle , et les 
murs du principal corps du château, de tuiles d'or 
émaillées, portant toutes cette devise de l'amour: aux 
cœurs volages! Sur chacune des tours, on voyait une 
grosse escarboucle: le portail fait de calcédoines et d'a- 
gates, taillées en losanges, était terminé à son sommet 
par une perle orientale d'une grosseur extraordinaire. . - 

(*) Fol. io3. Vue du chastel de Plaisance. v 



/po NOTES. 

Enfin, tout l'édifice était enceint d'une muraille de gros 
saphirs, et «pour plus proprement le donner à enten- 
« dre, ledit bel chastel estoit de façon telle,, comme ce- 
ce lui de Saumur en Anjou, qui est assis sur la rivière de 
a Loire, sinon qu'il estoit de grandeur et d'espace la 
u moitié plus large et plus spacieux. » 

Sur son portail , deux statues d'ambre jaune repré- 
sentant Fantaisie et Imagination, tiennent un miroir 
sous lequel sont gravées ces paroles: 

En ce mirouer se nul se mire., 

Qu'il ne soit vray, loyal amant. 

Le Dieu d'amours sy lui fait dire, 

Qu'il s'en repentira briefvement. . . 

Car ceulx-là auroient dueil et ire, 

Qui en amours font faulcement. * . 

Et verra-t-on entièrement 

Leur barrât (fraude) là, leurs faulx atours. 

Leur tricherie évidemment. . . . 

Or s'en garde qui aura paours 

Un amant aussi loyal que Cueur d'amour n'a pas 
paour , comme on pense bien, d'un pareil avertisse- 
ment. Il se présente en toute assurance à l'entrée du 
chastel, et aussitôt Bel accueil qui sort par une porte 
d'ivoire vient le recevoir et l'introduire avec ses compa- 
gnons. 

A peine sont -ils entrés j que Bel accueil les quitte, 
pour demander à amours la faveur de lui amener 
le Cueur, Désir et Humble Requeste. En attendant son 
retour, les voyageurs admirent la magnificence extraor- 
dinaire qui règne dans ce lieu fortuné , et l'amoureux 
chevalier se mirait « dans le mirouer , tant que moult 
« luy tardoit de faire hommage au Dieu. » 

Bel Accueil revenu de son ambassade , explique les 
choses rares et curieuses suspendues à la voultc qu'exa- 



NOTES. 43 1 

minent Cueur et ses amis; il leur montre entre autres, 
« la bride dAristote, les cheveulœ de Samson, Y idole 
« du sage Salomon , la quenouille iï Hercule > et une 
corbeille d'osier grossièrement travaillée , attachée au 
plafond par une chaîne d'or. Bel Accueil s'adressant au 
Cueur, lui dit: 

La corbeille que tu vois là, 

Si est proprement celle-là, 

En laquelle pendit Virgile, 

Par une dame moult subtile, 

Qui lui sut telle raison montrer, 

Qu'elle le fit dedans entrer, 

Disant, a que jamais autrement, 

« Ne la pourroit veoir nullement: » 

Et lui qui estoit d'elle près, 

Y entra, dont moult fut regrès., 

Car incontinent, de ce lieu, 

Le tira jusques au milieu, 

Et puis le laissa là pendu: 

Son sens fut lors mal despendu; 

Car de tous ceux de la cité, 

Fut lors connu et visité. 

Amour, ainsi le desprisa, 

Pour ce que toujours peu prisa 

Virgile le pouvoir d'Amour ; 

La cour du palais qui renferme ces curiosités, est 
pavée de jaspe rouge, vert et blanc. . . Une fontaine de 
crystal y coule dans un grand bassin d'or émaillé, rem- 
pli de cinq cent mille rubis. 

Après avoir admiré en détail cet admirable édi- 
fice, dame Oflseuse* « maîtresse des cérémonies, re- 



45s NOTES. 

a çoit les voyageurs , et les introduit dans la maistre 
(( salle, là, où Amours estoit déjà venu, et les attendoit-, 
« lequel estoit moult richement vestu d'habits royaulx, 
« et sesbattoit tenant ung arc turquoys en la main, et 
a tiroit sagettes et moult flèches par la fenestre de la 
« salle à la volée hors , et pas ne lui challoit sur qui 
« elles cheussent. . . Mais quand il vit Bel Accueil qui 
k tenoit leCueur par la main, et venoit droict à luy, si 
« s'avança deulx pas, et Bel Accueil mist le génoil en 
« terre, et le Cueur et lesaultres compagnons pareille- 
« ment, et vindrent au Dieu d'Amours. » 

En homme bien appris et expert dans toute chose, 
l'écuyer Désir sert d'interprète à son maître, et conte 
brièvement son cas à Amours, qui, satisfait de sa re- 
quête, reçoit gracieusement le trio voyageur ., et l'ac- 
cueille comme ses serviteurs loyaux. . . En ce moment, 
paraissent Vaillance > Honneur, et une foule de hauts 
barons de cette cour voluptueuse; mais ce qui achève de 
ravir le Cueur et ses amis , c'est l'arrivée de la mère 
des amours, la plus belle des immortelles, Vénus enfin, 
qui daigne paraître en la maistre salle > où ils sont réu- 
nis, et prendre intérêt au sort du chevalier (*). 

Après cette entrevue, les voyageurs vont visiter l'inté- 
rieur duc hastel de Plaisance, et en entrant dans la salle 
d'armes, une riche tapisserie frappe leurs yeux. . On y 
voit représentés Joyeuse et Gaie Chière. . . Regard et 
Beausernblant, archiers d'Amours. . . Plaisir , Joyeuse 
Joie et Ardent Désir conduisent Espérance. 

Dans un lieu écarté, paraissent Souvenir et Pensée, 
« qui forgent fleurettes ftAncolie et Soulcys sur l'en- 
« clume de paine , et avec marteaux de labours. » 
Pour aux dolents amants, qu'ont dame sans mercy, 
Faire des chappelets avec fleurs de Labours. 

(*)Fol. IïS, »( «r$ 



NOTES. 455 

ISur la sixième pièce de tapisserie, les v oyageurs 
examinent Voulenté traînée par pouvre Vouloir.^ 
Lyesse contrariée par Deuil... Folie guidant Entende- 
ment, etc. 

On croira sans peine que la grave Raison ne joue 
pas un rôle brillant au milieu de tous ces personnages... 
aussi j s'écrie-t-elle dans son dépit: 

Raison, ay-je à nom, qu'à tort condampnée suys, 
Estre ici toute seule mise derrière l'huys, 
Afin que plus de moy^ ne soit dicte nouvelle! 
Amour et Jeunesse j et Ojseuse la belle j 
Si m'y ont boutée, et Cuiderie... puis, 
Pensée et Souvenir, Voulenté la rebelle ,, 
Et Plaisir Abuze _, et Désir qui appelle, 
Dame Espérance, en menant leurs déduys-.. 

Pendant que la vue de ces merveilles attachait les 
regards des jeunes amis, on tenait un grand conseil gé- 
néral « dans la maistre salle du palais , où tous les 
« personnages qui le composent parlant tour-à-tour 
« suivant leur conscience, penchèrent en faveur du 
« Cueur ', Vénus elle-même déclara qu'Amour devait le 
« retenir pour serviteur et lui baillier congié de con- 
« quérir doulce Mercy...)> 

Mais elle exige qu'il ne tuera point Dangicr, ni 
Refus, qui, ajoute-t-elle, «estoient gentilshommes d'A- 
ce mours,, quoique rebelles et peuamys...On permet tou- 
a tefois à Cueur de les bien battre affin q'uils fussent 
« plus aimables et riy auroit pas grant péril. » 
Quant à la najne Jalousie et aux médisants, ils sont 
livrés à la discrétion de l'amoureux chevalier, et l'on 
peut même les occire sans inconvénient. 

Appelé au conseil pour y entendre celle décision, le 
tome 11. 28 



454 NOTES. 

Cueur remercie de son mieux l'aimable tribunal , et 
Loyauté lui fait jurer de servir loyaument Amours... 
puis elle ajoute: 

Garderez ses commandements, 
Lesquels si les voulez savoir, 
Prenez paine à lireetveoir, 
Le très bel roman de la Rose, 
Là où l'art d'Amours est enclose. 

Le serment prêté à haute et intelligible voix, le 
Cueur baise le genoil du prince Amours, se confond 
en remerciments, et saluant toute l'honorable compa- 
gnie, il s'éloigne de ce lieu enchanté, suivi de Désir , 
Bel Accueil, Pitié, Promesse, et Humble Requeste , 
« pour lui aidier à conquérir sa doulce Mercy.» * 

Avant de sortir du chastel , ils sont obligés de traver- 
ser la chambre même de Vénus, et quelque pressés 
qu'ils soient, ils ne peuvent se défendre de jeter les 
yeux sur les tentures qui ornent cet appartement, et 
qui offraient encore plusieurs tableaux aussi cu- 
rieux que piquants... On voyait entreautres, plaisant 
u Maintien et gente Contenance _, qui prennent maint 
« Cueur sur l'arbre du Souvenir... Jeunesse et Beaulté 
« tendant de retz aux cueurs volages, et Déport jojeulx 
a et gracieulx Accueils' s'en rendant maîtres avec des 
« lacet & 

Plus loin, à l'écart, et au fond d'un bois, Chy ère Ai- 
mable e\ Courtoise Manière en font de même... Enfin, 
de tous côtés on ne voit que pièges , embûches et tours 
malins tendus à ces pauvres cœurs sans malice. Deuil 
et Tristesse même cherchent à s'en emparer dans des 
ca^es remplies de soulcys et d'ancolies... mais appa- 
remment que cel hameçon leur réussit peu, car Roger - 



NOTES. 435 

bontemps, rival de Deuil et de Tristesse, vient se 
moquer deux. 

« Après toutes ces observations, les paladins vont 
<( ouyr messe, et s'éloignent de ce tant beau cbastel, 
« où la veille encore Amours leur avoit donné un très 
« sumptueux souper. » 

On arrive enfin au manoir de Rébellion... mais 
Dangier était déjà levé à l'huys... Au bruit des pale- 
frois, il s'approche, examine, et reconnaît les ennemis. 
Furieux alors ., il rogil de M ait al ent^^X fronçant le nez, 
il apostrophe vivement Pitié: 

Cette orde m 

Si va sercbant quelque querelle 5 
Dyables 1 en puissent emporter. 

Bel Accueil embrassant la défense :1e la belle outra- 
gée, répond à Dangier; 

Tais-toi, puant, vilain rebelle. 
One, en toi n'eust parolle belle. . 
Car tu ne fais toujours que braire 
De cbose dont tu n'as que faire. . . 

Dangier a beau menacer, prier et s'opposer de tout 
son pouvoir à l'entrée de cette vaillante armée dans le 
manoir, ne se voyant pas le plus fort, il file doux, et 
prend le parti d'ouvrir l'huys aux cbevaliers, qui sans 
perdre de temps, vont droit à la chambre de doulc.e 
Mercy... « La povrette commença lors à rogir inconti- 
« nent, car Honte et Crainte veillaient sur elle... On se 
« regarde donc sans rien dire... Mais que les yeux sont 
éloquents, et avec quelle fidélité ils servent d'interprète! 

Cependant l'alarme se répand au eampdes farouches 

28* 



4^<3 NOTES. 

ennemis du Cueur qui^ malgré sa tendresse, est obligé 
de songer à se défendre et à vendre chèrement sa vie* 
S' étant rendu vers l'endroit où le bruit était le plus fort , 
« il y trouve Dangier armé d'un gros vieil Jacques, 
« et d'ung bacinet enrouillé, de moult vieille façon... 
« Dangier étoit gros , contrefaict, laid., hideulx, et moult 
« sembloii bien homme rebelle et de mauvaise affaire..» 
Aussi, en écuyer prudent, Désir arrête l'impétueux 
chevalier, et abordant civilement son ennemi , il le 
prie de ne point se fâcher, puisqu'il ne lui demande 
qu'à le laisser seulement avoir un entretien avec doulce 
Mercj. 

A qui plantez-vous vos coquilles?.. 
Troussez vos bastons et vos quilles. .. 

répond aussitôt en fureur le félon Dangier... 

A ces paroles mal sonnantes, accompagnées de gestes 
,anssi peu gracieux, mais très expressifs, « se voulaient 
« Cueur et Désir courroucier et férir comme chaulds 
« et bouillants quils tstoient. » Humble requeste ac- 
court s'y opposée *, elle cherche plutôt à calmer leur 
ressentiment, et espérant fléchir le sauvage geôlier, elle 
s'en approche timidement et lui présente sa requeste... 
Le mal appris n'y répond que par des propos moqueurs, 
et le Cueur ne pouvant plus se modérer, tire sa bonne 
épée du fourreau, et la fait flamboyer.. Dangier suit 
son exemple. . le combat va s'engager, et déjà les deux 
guerriers se mesurent de leurs regards enflammés , 
lorsque l'adroite Promesse les sépare encore, et apaise 
enfin Dangier à l'aide de Largesse qui jette à l'oreille 
du rebelle « une bourse pleine de deniers., puis une 
a aultre, et tellement qu'elle l'estourdit. . Mais il ne 
« fust pas si foui, ni si esbahy, qu'il ne fist comme le 



NOTES. 45 7 

« chien à qui on jccte un pain à la teste, qu'il le re- 
« cueille visteinent. . et s'assit à terre, faisant semblant 
« qu'il estoit blessié. . '-, mais le vilain n'avoit mal., si 
« prist tost les deux bourses , et laissa entrer les coni- 
« paignonsl 

Voilà donc notre pauvre amant au terme de tes in- 
fortunes et au comble de ses vœux!. 

« Aussi, quand il vit doulce Mercy , il fust comme 
a ravi, car elle estoit tant belle et tant doulce, que 
« c'estoit une droicte chose angélique. . De la vous de- 
« viser, m'en fault passer, car mon engin ne le sauroit 
a faire, ne ma bouche dire, et aussi bien qui vonldroit 
« comprendre la très grant beaulté etdoulceur dicelle, 
a en feroit ung livre plus gros que cettui n'est... 

. . . Ceste damoiselle estoit vestue de pourpre, cotte 
et et mantes. . avoist ses cheveux crespés par dessus les 
« espaulesj et dessus son chief, ung cercle d'or et de 
« pierres précieuses, moult richement orné. . . que 
k vous dirai-je ? c'estoit la plus belle créature que 
« oncques homme veist! . . 

Pendant que le chevalier est en contemplation devant 
cet incomparable objet, Bel Accueil lui monlre les 
principaux médisants quila gardent, eiitr autres Bonté 
et Crêmeur... 

Enfin le Cueur , que son élonnement avait rendu im- 
mobile, s'approche peu à peu de doulce Jjffercy... mais 
« quand il fust près délie, il fust si éperdu qu'il ne sea- 
« voit que mot dire.» 

Voyant son amoureux embarras, humble Requestc 
lui sert d'interprète en attendant qu'il se rassure et 
puisse reprendre ses sens... H parle enfin lui-même, et 
« conte sa raison de son tnieulx. 

Madame je ne vous sai dire, 
Le 1res grant mal et le martyre, 



438 NOTES. 

Le très grant mal et letourmenf, 
Que j'ai pour vous incessamment: 
Car tant me suis à vous soumis «, 
Que jusqu'à la mort suis remis 9 
Pour la vôtre très grand beauté, 
Que servir veux en loyauté.. 

Le chevalier est appuyé par la doulce Pitié dont les 
raisons sont si insinuantes, que doulce Mercj consent 
en rougissant à octroyer son affection à un amant si 
tendre et si parfait. 

Sa réponse est ainsi conçue! 

Cœurs.* décevants estes et faux, 
Ou très parfaitement loyaulx. . 
IVlaîs il semble à votre parler 
Que vous ne vueillez mal penser; 
Si c'est pour ma déception, 
Dieu vous en donne punition. 
Quant à moi, plus n'estirverai, (ne contesterai) 
Mais de bon cœur vous retiendrai 
Pour ami, et pour serviteur... 
Mais qUe ce soit en tout honneur.* 
Maintenant vous me promettez 
Que loyaument me servirez.. 
Et que tant que vivrez journée 
Par vous ne seray oubliée- 
Car oubli, est fauice viande». 
Ce n'est pas ce que je demande. 

À ces paroles qui lui semblent venir du ciel, et qui sont 
plus douces pour lui que le miel de l'Hymette 7 oule nectar 
et l'ambrosie de l'Olympe, Cueur tresaillit de joie, et 
« mua couleur... ((Mais timide et modeste, il n'ose proie- 



NOTES. 45 9 

« rer ung seul mot., tandis que son écuyer lui dit fraij- 
« chement quil doibt baisler la doulce Mercj.. que 
« trop avoit attendu. » 

«Le Chevalier en mourait d envie; mais Crainte et 
« Honte le retiennent, et il mue couleur, sans oser... > 
Cependant toujours plus agité, surtoutdepuis que Désir 
a ainsi bouté le feu aux étoupes, sa passion va l'empor- 
ter sur sa réserve, et il se lève tout ému devant doulce 
Mercj laquelle estoit assise , lorsque tout-à-coup les 
«médisants crient hault, jectent l'alarme, et l'ont accou- 
«rir Refus elDangier..» le premier s'élance comme un 
furieux sur le chevalier, et sans lui donner le temps de 
reprendre ses esprits, il lui donne un coup « de baston 
« parmi la teste, que ce ne fust la coëffe de fer qu'il 
« avoit, il l'eust assommé tout mort... » 

Revenu de son étourdissement, le Cueur cherche à 
se venger de ce sanglant outrage, et sa valeur s'aug- 
meiite par les regards de doulce Mercj autant que par 
le prix attaché à sa victoire ; saisissant alors sa redou- 
table épée à deux mains, il s'avance versDangier, le plus 
rapproché de lui , « fond dessus, et lui tend la leste... 
« puis apercevant le traître Refus, il lui coupe une 
« joue du revers de son épée... » Les deux chefs ainsi 
accoustrés », la mêlée devint générale entre les soldats 
du Manoir de rébellion et les compagnons du Cueur, 
« à l'exception toutefois d'humble Requeste qui pour- 
« suivant d'armes estoit encore. » 

Le succès du combat fut quelque temps incertain; 
mais qui pourrait résister à la valeur guidée par 1 a- 
mour?.. Le Cueur « par sa proëssc desconfit bientôt ses 
« adversaires, et leur armée en déroute prit la fuite 
« avec épouvante. » 

« Lors , le chevalier fus! trouver doulce Mercy . , 
« qui effrayée 3 en estoit ung petit devenue pâle... qui 



44<> NOTES. 

« bien et doulcement lui séoit, sur sa couleur qui es-. 
« toit vermeille et fresche comme la belle rose de 
« May...» Tout attendri, le Cueur s'approche d'elle., la 
regarde., soupire... s'avance encore, et « l'asseurant le 
« plus doulcement qu'il povoit, prist d'elle ung gra- 
« cieulx baisier... plus iLn'osa... » malgré les insinua- 
tions de son impatient écuycr Désir qui lui disait: 

Aisié estes à apaisier, 
De vons contenter d'ung baisier.... 
N'avez- vous veu dire souvent, 
Quaulant en emporte le vent?.. 

Le chevalier fidèle et respectueux, sans écouter ces 
conseils^ emploie son éloquence à persuader à son amie 
de se rendre avec lui au chastel de Plaisance, où il 
espère qu'ils seront unis par les liens les plus doux- 
Dame Pitié appuie le discours du Cueur, assure 
qu'on trouvera Honneur au cîiastel, et la belle doulce 
Mercy ne résiste plus, quoique la crainte de rencon- 
trer les perfides médisanls«/w£ que riavoit membre sur 
« la très doulce pucelle qui ne tremblastl r » 

Hélas! c'était comme un funeste pressentiment du pé- 
ril qui l'attendait et de l'orage affreux prêt à éclater sur 
ces loyaux amants! . . 

Pendant qu'elle accordait un si gracieux baisier à 
6on féal clievalier , le féroce Dangierj, dont la tète hi- 
deuse était déjà guérie , ayant rassemblé lous les 
fuyards, s'avançait sans bruit avec de nombreuses trou- 
pes , parmi lesquelles on remarquait l'horrible Malle- 
bouche. . 

Avertis du passage des amants, ils se mettent en em- 
buscade , les attendent , et fondent à l'improviste sur 
eux... Désir est le premier renversé par Dangier qui, 



NOTES. 44 1 

continuant son affreux carnage, blesse à mort tous les 
autres compagnons de l'amoureux chevalier. . . 

« Le Cueur qui vit ainsi ses gens descoppez et mal- 
ce mettre, commença à despartir cops à dextre et à sé- 
« nestre, et à copper bras et jambes , et mettre gens à 
« mort. . . » Il fût venu vraisemblablement à bout de ses 
ennemis barbares, si les lâches n'eussent tous couru à 
la fois sur lui. . . 

Désir, blessé dangereusement et mis hors de combat, 
ne pouvait le secourir. Pitié , effrayée , se sauvait en 
toute hâte. . Le reste des compagnons gissait sans mou- 
vement. . . Accablé par le nombre, le Cueur tombe en- 
fin sur la poussière ensanglantée. . . On le croit mort. . • 
11 ne donne plus aucun signe de vie, et Dangier aban- 
donne alors le champ de bataille, ramenant en triomphe 
l'infortunée doulce M&rcj au manoir de Rébellion, où 
elle va être renfermée plus étroitement que jamais. . . 
C'est ainsi que le destin semble se jouer des vains pro- 
jets des amants î . . . 

Le pauvre chevalier inanimé et gissant sans secours, 
ignora long-temps les tristes suites de sa défaite. . . Vers 
la nuit, Pitié j, « qui s'estoit cachée derrière ung buis- 
« son, » ne put résister à l'affection qu elle lui portait, 
et sortant de sa retraite, accourut vers lui, le releva, et 
à force de soins, parvint à le rappeler à la vie. . .Mais 
hélas! quelle fut la douleur du Cueur, en apprenant 
que sa « très doulce Mercj , estoit de nouveau redeve- 
« nue captive! ...» A cette nouvelle., le plus violent 
désespoir s'empare de son âme, il regrette le trépas, et 
demande pour toute grâce d'estre « conduit hïhospital 
a d'Amours , car là vouloit finir le ramenant de ses 
« jours j en prières et oraisons. La charitable Pitié le 
« feist ainsi que le Cœur le lui requist. » 

Ici, sans doute, plus d'un lecteur curieux s'attend 



44^ NOTES. 

à voir la suite des aventures du Damoisel infortuné} il 
aime peut-être à espérer qu'un dénouement plus heu- 
reux réunira les amants si cruellement séparés., et croit 
Hue leurs farouches ennemis ne jouiront pas long- temps 
d'un succès obtenu par une aussi lâche trahison. . . 

Nous ne demanderions pas mieux que de contenter 
une curiosité que nous partageons. . . Mais le royal au- 
teur de ce roman nous a avertis, en le commençant,, 
que son ouvrage était un songe. Arrivé au funeste mai- 
heur de son héros , il dit: 

A doncques d'angoisse et de deuil, 

Que mon cueur avoit, ouvris 1 œil, 

Entrés sault je m'esveillay, 

Et subit, moult hault appelay, 

Ung mien chambellan qui estoit 

En une chambre où il dormoit, 

D'avant moy pour ceste nuict-là.. . 

Lequel, de mon cry, s'éveilla 

En demandant: vous faut-il rien? 

Je lui répondis: oy bien.. 

Et en soupirant, ainsi dis: 

« J'ai paour qu'amours n'ait dérobé 

« Mon cueur, et à luy emporté. . . 

« Car de la main mon costé sens, 

« Mais de mon cueur, et crois suis sans. . 

<c D'angoisse, en suis de très sueur. » 

Lors se leva, et rapporta, 

De la chandelle, et regarda; 

( Sans ce que plus fust délacé ) 

Mon costé s'il estoit placé, 



Voyez la miniature du fol. i36. René y est représenté dans s« 
chambre à coucher. 



NOTES. 44 3 

Et vist que ce n estoit nyant. . (néant) 
Si me dist tout en soubriant, 
« Que je dormisse durement, 
« Et que je n'avoye nullement, 
« Pour ce mal, garde de mourir. . 
Ljrs par lui me fis recouvrir, 
Et de honte plus mot ne dis. . 
Néant moins qu'encore tous dis (dispos) 
Estoye esfroyé, et que mis 
Bonne pièce ans (avant) que m'endormis 
Dont le matin quant me levay, 
Le papier pris, et escript j ay, 
Mon songe au plus près que j'ay sceu, 
En priant à tous (s'il est leu 
En quelque bonne compagnie), 
Que on excuse ma folie, 
Car le mal d'amour si est cieulx ( tel ). 
Qu'il n'espargne jeune et vieulx, 
Lequel faict mainte fois souvent, 
Songier en dormant et veillant, 
Quand bien à son gré on n'a pas 
Allégement des estroits laz, 
En quoy amours tient maint de rire.. 
Si m'en vueil taire sans mot dire- 
Fors que ce livre cy fust faict, 
Mil quatre cent cinquante sept. 

René termine son roman par le billet suivant à Jean 
de Bourbon son neveu ( * ) : 



(*) Jehan II, dit le bon, duc de Bourbon etdWuvergne, (grand 
chambrier , pair et connétable de France), était frère de Marie de 
Bourbon, duchesse de C;.labre. 



444 NOTES. 

« Mon très chier et très amé nepveu et cousin, ainsi 
« doneques, comme avez peu veoir par escript, pareil- 
ce lement sur ce povez comprendre mon piteulx cas, et 
« ma griefve paine, au long considérer, laquelle m'est 
« advenue pour tost croire, et de légier suivre, le rap- 
« port de mes yeulx, le plaisir de mon cueur plutost 
« d'assez que sa propre santé. Vous requerrant que 
« quand vous aurez de bon loisir que y veuillez pen- 
ce ser, ainsi que bien saurez, pour m'en mander voslre 
« très bon advis. En ce qu'affin doresnavanl auray 
« pour singulier remède et avenant régime, si que 
« très fort, ne souvent, je ne puisse estre tempté , ne 
« ainsi tourmenté de ce subtil esperit au vouloir im- 
a possible, nommé le Dieu d'amour, qui embrase les 
« cueurs de très importun désir, lequel fait les gens 
« tant amer, quilz en meurent, ou si très fort languis- 
«sent, qu'ilz n'ont ung seul bonjour... et pour ce que 
« je scay certainement que esprouvez lavez, ainsi je 
ce vous en parle, en vous pryanl que s'il est rien que 
« pour vous faire puisse, que le me faites savoir, et 
« vous me ferez très souverain plaisir.. Car prest suis 
« et serai à mon loyal povoir, de tont dis accomplir 
« vos plaisirs et vouloirs., comme celui qui s'y rend 
« tenu et obligé. » 



Ce prince épousa en 1Z1.47 , Jeanne de France fille de Charles Vil , 
et de Marie d'Anjou. Elle mourut saDS enfans le 4 Mai 1482, et il 
se remaria a Catherine d'Armagnac ; puis en troisième rôces, à Jeau- 
ne de Bourbon, fille du comte de Vendôme , mais sans en avoir de 
postérité: lui-même mourut le T.er Avril i48S,à Moulins. ( On le 
voyait représenté dans la chapelle souterraine de Bourbon i'Ar- 
chambaut, au pied dune croix de vermeil du poids de treize livres 
poids de marc ). 

Jcande Bourbon était gouverneur d u Languedoc en 1 47^ , et vin* 
à Marseille où la ville le régala avec magnificence». 



NOTES. 445 

« Priant à Dieu qu'il vous doint ce que vostre cueur 
« désire et autant de bien et en amour dejoye, comme 
« pour moy vouldroye. 

Celui qui a escript ce livre, 
Ne vous requiert chasteau ne place.. 
Mais que pour vous il puisse vivre, 
Et soit tousjours en vostre grâce. 



L'ABUZE EN COURT. (*) 



>-OK$<SN 



IV. 



(( Aristote, le très saige et prudent philosophe, nous 
« a pour doctrine laissé, ( dit René à la première pa^e 
« de son nouvel ouvrage ), que aucun bon eommence- 
a ment ou moyen, est encore resprouvé et non di^ne 
« delouenge,si par semblable continuacion, n'est la 
« fin de ce labeur à ce correspondant. . Car supposé que 
a le commencement d'aucun œuvre soit bon et raison- 
a nable, et la fin mauvaise et désordonnée, à paine 
« pourra estre de nulle valeur, et peult ainsi eslre en^ 



(*) Le manuscrit original de l'Abuzé en court est en vélin et 
contient cinquante-cinq feuillets II n'y a point de miniatures ni de 
vignettes , dont ]a piace est laissée en blanc. 

Ce manuscrit conservé k la bibliothèque royale, sous le N.° 
7674* 1 184» Lavallière, fut vendu vingt-trois francs. On lit sur un 
des feuillets ; 

l( Cy commence ung petit traité, intitulé: L'Abuzé eu court 
« fait naguères par René, roi de Sicile , de JNaples et de Jérusalem. 

Il a été imprimé dans un recueil d'anciennes poésies sans date(ou 
le croit de i475)où l'on trouve» les évangiles des quenouilles faictes 
» en T honneur et exautcemcnt des darnes, livret contenant plusieurs 
« honnestes demandes sur le faict et matières d'amours et aussi'tou- 
<( chant le faict des dames. » 

Il fut réimprimé a Vienne en 148 '\ chez maistre Pierre Schenck. 
en petit in fol. goth. de vingt. neuf feuillets. 

11 est divisé en trois traités dont le premier commence de même 
que le manuscrit. A la fin on y lit ce quatrain: 
A grand dangier si homs se vit, 
Qui a présent a la court yit, 



jSOTES. 44 7 

m tendu entre toutes les entreprises de quelque estai 
« qu'ilz soient, du plus grand jusqu'au moindre. » 

Parlant de cette maxime, et y ajoutant « qu'il faut 
« /////' la mauvaise compagnie et ne rien changer à 

sa bonne vqye , » l'auteur entre en matière, et pour 
mieux développer sa pensée, il raconte que le maistre 
Aristote rencontra un jour auprès d'une antique église, 
et au milieu de plusieurs pauvres rassemblés, un vieil- 
lard dans l'accoutrement le plus délabré, mais dont les 
habits en lambeaux paraissaient avoir été faits d'une 
riche étoffe, et comme ceux qu'on porte à la cour. 

Touché de compassion et poussé par la curiosité, il 
s'approche de l'indigent et le questionne sur ce qui a 
pu le réduire à un aussi déplorable dénuement: 

« Je m'appelle XAbuzê, » répond en soupirant le 
malheureux vieillard., puis il apprend au maistre qu'il 
avait employé ses premières années à l'étude de la mo- 
rale, et afin qu'il ne puisse en douter, il lui débite un 
discours rempli d'une longue et assomante métaphysi- 
que.. Dégoûté de cet état, il ne songeait cependant pas 



Encoires vit a plus grant honte 
Qui à court vit. et point ne monte. 

Quelques personnes avaient attribué ce roman à Hom Jehan, 
moine de l 1 abbaye de Haulte Selve. 

Duverdicr cite une autre édition in-4.° imprimée à Lyon chez 
Jeau Lambany. 

Voyez 

Supplément au catalogue deOaignat ,tome I. er , p. 442. Duver- 
dier^fol. 102. Lacroix du Maine, tome U, p. 1 58. Bibl. française, 
tome IX, p. 366. Livres rares de la A allière, tome III. Manuel des 
libraires, tome L , p. 3. Dcbure, bibl. inst. tome II , p. 240. Bibl. 
des romans, Mars 1 778. Bodin, recherches historiques sur l'Anjou , 
tome II. p. 17. 



448 NOTES. 

dit-il, « à devenir courtisan, lorsque Abus, serviteur 
« de la cour., fit fol Guider 3 mari de folle Bombance , 
« sa sœur^ s'emparèrent peu-à-peu de son esprit, et le 
séduisirent par mille promesses aussi brillantes qu'illu- 
soires. . . 

L'Àbuzé continue à raconter tout ce qui le frappa 
dans cette famille qui ne quittait jamais la cour. . . 

. . . Eh! beau sire? dit-il tin jour à son ami Abus., 
« dictes-moy deux choses, dont assez suys esbahy ? . l'une 
« est pourquoy/o/ Cuider porte les oreilles tant gran- 
« des? . . l'aultre , comment vous estes ainsi contre- 
faict?.. 

Abus élude en normand ces questions embarrassan- 
tes, et appelle l'attention de son hôte sur les tableaux 
divers qu'offre la cour, et sur les singuliers moyens d'y 
réussir.. Entre autres conseils qu'il lui donne, on re- 
marque ceux-cy : 

A la cour , fault estre saige et discret \ 
Seois regardant, et feins de ne rien veoir.. 
Seois escoutant, et feins ne rien sçavoir. . 
Ne sonnan t mot des cas qu'on voit et sçait. 
Qui fait ainsi, à son cas il pourvoit. 

Le courtisan ne l'apprend que trop à ses dépens, et 
ne tarde pas à s'apercevoir lui-même, 

Que plus se fie l'homme en la court , 
Moins en amende au temps qui court. 

Apres un grand nombre d'étourderies , de fautes ou 
d'imprudences, il réfléchit néanmoins à tout ce qui se 
passe dans ce lieu, où tout est mystère pour lui, et ne 
peut comprendre comment le temps et l'intrigue, 



NOTES. 44^ 

Y font les grans offices mettrt 

Ez petites capacités. . . . 

Il fait les clercs aux cours venir, 

Et les Laïques gouverner les biem 

De Dieu! . . 

Il fait les sages déboutés, 

Et les folz au conseil boutés!.. 

Et fait tel de soye babillez, 

Qui chez lui n'auroit à manger !.. 

Il fait à tel avoir servant , 

Qui ne vaut pour estre servant ! 

Le vieux courtisan Àbuzé continue ensuite à racon- 
ter les folles chimères dont il a été le jouet pendant 
son séjour dans le palais des rois... Son début lui pro- 
mettait cependant un avenir séduisant. 

« Présenté, dit-il, à une dame, elle mejist une chiè- 
« re comme si f eusse desjà esté cent ans à son sér- 
ie, vice; me donna ung petit cheval et me bailla deux 
« chiens et ung oiseau à garder ou à gouverner. Qui 
n'eut pensé être sur le chemin de la fortune?.. Mais 
voici le revers de la médaille... 

« A donc, vint le Temps, ( un des plus puissants sei- 
« gneurs de la cour) à moi, et me dist, que je portoys 
« la robe trop longue^ et que pas nestoit la coustumc 
« de voir ainsi ses serviteurs... et lors me fust ic elle robe 
« tant escourtée, que pas ne me povoit couvrir, si non 
« le demi de la fesse... » L' Abuzé eut beau gémir de 
l'inconstance de la mode, il chercha en vain à se sous- 
traire à ses caprices , il lui fallut souscrire à tout ce 
qu'on exigeait, d'autant plus qu'on lui avait assigné 
quelques légers appointements comme salaire de ses 
services.. Il souffrit donc avec patience en attendant 
mieux, et fut bientôt consolé de sa nudité ., par un pe- 

TOME II. 29 



45o NOTES. 

tit emploi dans la fauconnerie ^ accordé enfin à son 
mérite et à ses protecteurs. 

Ravi de joie, il se livra de nouveau et avec un peu 
plus de fondement à l'espoir de parvenir à un rang 
élevé, bâtit des châteaux en Espagne, etc. Toutefois il 
se promit de mener toujours une conduite exempte de 
reproche. Mais Folle Bombance vint lui persuader 
que pour réussir à la cour, il fallait absolument se 
faire distinguer par ses vêtements., dont la richesse et 
l'élégance donnent une haute opinion de celui qui 
les possède. « L'Àbuzé ajoute foi à ses paroles, et le voilà 
« aussitôt acheptant robes et pourpoints de soye, taillez 
« et brodez de velours ; des chaperons superbes etc. ; il 
« porte le bonnet fendu au-dessus du bout de l'oreille, 
« et eeste fente est serrée d'une petite chaîne d'or... il 
« lui faut porter également la cornette de velours sur 
<c l'espaule,et au chapel, le beau cordon que F olleBom- 
« hance donnera., puis , de belles plumes à son chief... à 
k sa ceinture, une belle dague... des souliers àunelon- 
« gue, grande et belle pointe recourbée... enfin son che- 
« val sera orné dune housse de velours, et deux pages et 
« deux lévriers suivront aussi le nouveau fauconnier. » 

Dans ce somptueux équipage , il parcourt les en- 
droits les plus fréquentés de la ville, se montre dans 
toutes les assemblées, assiste à toutes les parties de 
plaisir, « et va jouer à la paume et aux échecs. » 

Il eût fallu pour soutenir un genre de vie aussi 
dispendieux, avoir à sa disposition des trésors rarement 
à l'usage des solliciteurs, ou augmenter chaque jour 
en dignités et en places lucratives... Mais la fortune de- 
meure rarement immobile sur la roue, et l'Abuzé, au 
bout de sa finance, perdit son emploi, se vit sans argent 
et sans aucune espèce de ressource... Déplorant aloi •:> 



NOTES. 45 



amèrement son inconduite, el se rappelant tontes ses 
folies, il s'écrie la larme à l'œil: 

Veez ici, comme allant regardois!. 
Et de chascun estoye regardé ! 
Veez cy comment je me loricardoye, 
Pour estre en court, par Abuz descognu.. » 
À l'enfourner, fait-on le pain cornu... 
Plus sont en court, moins ont de conscience, 
Regarde bien comme je/o/Z/o/V, 
Regarde bien comme j'ai follié... 
Car fol Guider à Abuz m'a lié... 
Si maintenant je suis mélancolie, 
Le plus de tort à moi-même je donne.. 
Mal va au cbien qui son maître abandonne. 
Tard, aycogneu la grant dérision, 
Où pouvreté me prépare ma couche- 
Tard vient au lict, qui au point du jour couche, 
Tost est rosti qui à la grille tient- 
Mal va aux champs qui boiteux en revient (*). 

Toujours rebuté de plus en plus par madame la 
Court, sans néanmoins aucun motif apparent, et quoi- 
qu'il ne néglige rien pour lui plaire, l'Abuzé fait de 
tristes et tardives réflexions sur le sort des malheu- 
reux courtisans; mais il ne peut encore s'arracher de 
lui-même à ce joug rempli d'appas, et pour s'achever 



(*-). La plupart de ces proverbes, soit de René, ou de ses devan- 
ciers, ont été long temps en usage dans les poésies du .XI V e et XV» 
sitcle. ( Voyez Moliuet faits et dits, fol. 48 ). 

Voyez aussi le Doctrinal de court de Pierre Michaut, publié en 
i466, ainsi que le Curinl d'Alain Chartier, où Ton retrouve quelque 
ressemblance avec P Abusé. 



*5i NOTES, 

ità peindre, « il devient amoureux d'une moult belle 
« dame. » 

Fol Amour qui s'empare de lui, le fait renchérir 
iilors sur toutes les sottises où l'a entraîné Folle Bom- 
bance, il est ensuite poinct de jalousie... tout Tin- 
quiète, le trouble et l'alarme... 

Faisant dune ombre, une figure,.. 
D'un»' pertuys, une pourtraicture... 

Mais il ne retire aucun avantage de tant de tour- 
ments, car la belle dame se moque de lui, et de sa ten- 
dresse... Trompé par elle, et maltraité par la Court, le 
malheureux Abuzé se rend auprès de cette dernière, 
afin de lui exprimer ses trop justes plaintes, lui exposer 
sa déplorable position, et lui énumérer les dépenses 
sans nombre dans lesquelles elle l'a entraîné. Lui ayant 
enfin conté tout son cas, il termine ses lamentations 
par lui demander « le payement de ses gages, et un 
ample dédommagement pour ce qu'il a souffert ou 
dissipé à son service... 

Pour unique réponse, madame la Court lui chante 
le plus gracieusement possible, une ballade qui a pour 
refrain: 

Puisque tant avez attendu. 
Attendez jusques à demain. 

Attéré par ces paroles ironiques, le vieux courtisan 
ne perd cependant pas toute espérance, quoiqu'il ne 
possède sur lui ni sou ni maille. Il a formé des liaison* 
intimes avec de riches et aimables seigneurs qui, au 
temps de sa prospérité lui ont prodigué les témoignages 
les moins équivoques d'attachement, et les offres les 
plus sincères... Ils doivent être charmés, selon lui, d* 



NOTES. 455 

trouver l'occasion de les lui prouver... l' Abuzé qui n'eu 
doute pas, se rend , en quittant madame la Court, au 
logis de celui de ses amis dans lequel réside toute sa 
confiance... il épanche ses peines dans son sein , lui 
avoue la pénurie où il se trouve, et lui demande enfin: 

Quelque argent pour subsister , 
Jusquà la saison nouvelle... 

L'ami si dévoué jusqu'alors \\\ pas la dureté (h 
se refuser à cette prière, mais il répond: « qu'il a en- 
te voyé en message le page qui a la clef de sa cassette » , 
et qu'il est donc dans l'impossibilité absolue de se- 
courir son Pilade. 

Un peu désapointé, le confiant Abuzé s'éloigne tris- 
tement et va frapper à la porte d'un autre seigneur tout 
aussi serviable... lui tient à peu près le même piteuv 
langage, et cherche à toucher son cœur... Sur soi 
« malheureusement , l'ami de Court ne porte argent 
« ne borse... son varlet l'a qui est aux champs. » 

La tête basse et le cœur gros, le pauvre courtisan, 
veut tenter encore une fois l'aventure, et court chez le 
troisième de ses anciens amis... Celui-ci l'accueille on 
ne peut mieux... l'écoute avec une attention pleine d'in- 
térêt... le plaint de toute son âme.;. « mais il a fait sér- 
ie ment pour l'amour d'aucunes personnes, de ne jamais 
« soi prester argent. » 

Ayant parlé de celte sorte. 

Le nouveau saint ferme sa porte., 

Et le pauvre Abuzé revient chez lui, guéri désormais 
de toute confiance, et chantant tristement: 

Mal fait chasser, où 1 on ne peut rien prendre. 
Peu de choses sont sans abus... 



454 NOTES. 

Gémissant plus que jamais sur les aventures précé- 
dentes qu'il repasse dans sa mémoire, il se rappelle sur- 
tout l'injustice et l'ingratitude d'un prince au service 
duquel il avait voulu s'attacher, et qui parut un mo- 
ment être reconnaissant de ses soins assidus*, mais 
bientôt, ajoute-t-il: 

Plusjapprochois, plus s'en alloitf 
Plus lui parlois, moins m'escoutoitï 



il conclut enfin que : 

« Broueî de court, n'est hérita ige. » 



Le Maislre qui avait écouté le récit de l'Abuzé avec 
beaucoup d'attention, lui témoigne sa surprise de ce 
qu'il a pu être si long-temps dupe de la Court... 11 en 
convient, mais que voulez-vous, « dit-il naïvement, 
« ung mot, ung présent, me rendoient l'espérance. » 

Le compatissant philosophe ayant entendu jusqu'au 
bout les doléances du malheureux vieillard, en est tou- 
ché de pitié, l'emmène avec lui et le conduit enfin dans 
un hôpital où Pauvreté C hébergera, mais où du moins 
il ne mourra pas de faim. 

Cependant avant de s'y rendre, l'ancien courtisan va 
faire part de cette résolution désespérée, au seigneur 
Abus, qui loin de l'applaudir et de l'approuver, se mo- 
que encore de lui, et cherche même à l'entraîner de nou- 
veau dans le piège; ils ont alors entre eux le dialogue 
suivant: 






l'abus. 



Nostre maistre, où est Folle Amour, 
Vostre mignarde, genteet belle, 



NOTES. 4$5 



Qu'avez ensuivie nuyct et jour?. . 
Par vostre serment, où est-elle, 
Pour de son profit l'avertir?. . . 
Si vous prie, que nul ne la scelle, 
Et que me la fassiez venir. . . 

LE COURTISAN. 

Las! Abus: me demandez- vous, 

De Folle Amour, aulcune chose?. . 

Par elle suis bien au-dessous!. . . 

A ces folies je m'oppose. . . 

Avec patience repose, 

Qui pour connoissance me vient, 

Et la mendicité compose. . 

De Folle Amour ne me souvient. . 



Et Fol Cuider, vostre mignon, 
Où est-il? qu'est-il devenu? 
Il estoit si franc compagnon?. . 
Que n'est-il avec vous venu? 
Vous en est-il mal advenu, 
Qu'il vous a fallu éloigner 
De lui, qu'avez tant soustenu? 
Comment l'avez -vous pu laisser?. . 

LE COURTISAN. 

De Fol Cuider, n'ay soubvenance, 
Par Dieu, et sur ma conscience 
Plus ne l'ay en mon ordonnance. 
Ne sçay, c'est folie ou science, 
Fol Cuider n'a plus d'audience, 
En nuls estats autour de moi. . 



456 KOTES. 

J'ai pour lui prinse patience, 
Fol Guider plus je ne connoi. . . 



Et Folle Bombance sa femme!. • 
L'avez toujours entretenue?. . . 
Où est- elle. . . . 

LE. COURTISAN. 

Par mon baptême , 
Js ne scay qu'elle est devenue. . . 



l'abus. 



Est Folle Bombance perdue 

D'avec vous?, .c'est ung grand faiet!, 

LE COURTISAN. 

Je l'ay bien autrefois connue. . . 
Mais maintenant ne scay que c'est. . . 



l'abus. 



Au temps ne pôvez revenir, 
Qu'avez perdu par négligence. . . 
Qu'aurez vous pour vous soubtenir?. . . 

le courtisan, 

Eh! bien j'aurai. . . . 



Quoi?. 



NOTES. 

LE COURTISAN. 

Patience. . . 



Tour toutes promesses de cour. 
Pour guerdon et pour récompense. 
Vous aurez en dernier retour?. . . . 

LE COURTISAN. 

Eh! bien . . . oui. . . j'aurai patience, 



Pour tant de paines et de travaulx. 
Où avez mis corps et science, 
Pour despens de gens et chevaulx?. 
<ju'emporterez-vous ? 

LE COURTISAN. 

Patience. 



Pour dernières taxations, 
N'ayant plus vivres ni pitance. 
Ni espoir de provisions, 

LE COURTISAN. 

Voire perdrai-je patience. . . 



458 NOTES. 

Après ce colloque, il s'apprête à se retirer dans son 
dernier asile, 

Pôvre de richesse et d'avoir, 
Riche de paroles et promesses, 
Hors de la grâce sa maîtresse, 
Près de toute mendicité. 

Un autre dialogue s'établit alors entre la pauvreté, 
l'hôte et l'Abusé. 

LA PAUVRETÉ. 

Où est le pauvre homme Ahuzé, 

Sous promesse, par Court servir? 

Où est le fol qui a musé, 

C'est pour souvent ouir mentir?. . 

Dites-lui qu'Abus faict venir 

A son logis ici aval, 

Pauvreté qui le vient quérir, 

Pour le mener à l'hospital, 

Avec Maladie sa sœur, 

Qui acquitte sa conscience 

Et est très joyeuse en son cœur, 

Qu'il a bien pris en patience. . . 

Dites qu'à cheminer commence. 

Et au lieu de mule ou cheval, 

Je lui apporte une potence (béquille^ 

Pour le mener à l'hospital. 



Je le vous vais faire venir. . . 
11 me tarde qu'on ne le voie, 
Plus n'ay de quoi le soustenir. . . 
De vostre venue, ay grant joye. 
En assez pensement estoye, 



JNOTES. 4 5 9 

Comment sans lui faire nul mal, 
Aucune aydeje trouveroye, 
Pour le mener à l'hospital. 



Sus galand, sus, troussez vos quilles, 

Et allez parler vîtement 

Avec toutes vos agoubilles, 

A pauvreté qui vous attend, 

Et Abus, qui légèrement 

Vous veulent mener, comme voy, 

A l'hospital, de par le roy. 

L'Abuzé finit ainsi. 

« Or, as tu oy et bien veu touste ma vie, et la vérité 
« de mon faict , et comment je fus à l'hospital mené , 
a pour le guerdon de mon service, et la récompense de 
« mon temps perdu. . . Si vueilîez toi et les aultres, 
« qui à lire vous esbaltez , mieulx penser et de meil- 
« leure heure à voslre faict, que je ne fis... et de ceste 
« dangereuse attente vous assévrer, de laquelle vont 
<c peu de saiges personnes au dangier. 

« Iri fine le livre delAbuzé en court, faict le 12 Juil- 
« let l'an de grâce 1473. » 



FIN DES NOTKS DU SECOND VOLUME. 



ERRATA DU TOME IL 



LIVRE IV. 

Pa ge 9 ligne 24 _, clames cclatase de et, lisez: dames 

éclatantes de jeunesse , et. 
Page II ligne 16, Gaz XIV, lisez: GuiXWÏ. 
Page 51, note (**) ligne 6, Monte ma ri, Visez: Monte- 
marL 

LIVRE V. 

Page 156 ligne 5, Balne, lisez: Balue. 

id. note (**) ligne 2, Balne, lisez: Balue, 

NOTES. 

Page 293 ligne 23, /« devise, lisez: sa devise. 
Page 335 ligne 33, trebloyè, lisez: trcmbloje. 
Page 356 ligne 7, /ezew, lisez: /e J/ez/. 

z&. ligne 22, grnad, lisez: grand. 
Page 359 ligne 24,, <pzV, lisez: qu e , 

ib. ligne 29 , pièca, lisez: pièce. 

ib. ligne 30, et la, lisez: e£. 
Page 360 ligne 8^ prie de m* excuser, lisez: prie 

nîexcuser* 



Marche du lieutenant du prince 



N.B. La première ligne présente 
le texte de l'air tel qu'il estnote 
d.ins la planche de l'ouvrage 
intitule ; Explication des 
Ce're'monies de la Procession 
de la Fête de Dieu a AIX. 

Accompagnement de Forte 
Piano p.irC.V. 





AIR 
H u Guet. 



r\ f\ /\ 



iOEC 1 2 1983 



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